Pierre FERRUA
Récit autobiographique
 
Vers sommaire autobiographie
Vers la deuxième partie  
 
     
 
Episodes d'une existence
 
 

Fragments d'une vie glanés chemin faisant, formant le tout d’une existence. Composants d’un passé dont les tristes instants et les sombres embûches ont été éclairés et le sont encore par les riches heures vécues.

Foin de nostalgie ou d’amère regrets de ce qui fut. C'est le destin subi ou voulu de chacun.

Là n’est pas la raison de se remémorer ces morceaux de passé. Retrouver les moments vécus génère une émotion bienfaisante. Les souvenirs que l’on croyait perdus reviennent avec bonheur. Au gré de ces retrouvailles, à chaque détour du chemin, la lumière de la connaissance acquise, parfois dans la douleur, fait du présent une terre cultivée avec foi, joie et confiance
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Première partie

DE LA NAISSANCE DU FILS D'IMMIGRES
AU SERVICE MILITAIRE

Sommaire

1
Les Immigrés
2
La petite enfance
3
Le premier tournant
4
Naissance du sentiment de liberté
5
Premier travail, l'usine
6
Le domestique de ferme
7
L'apprenti tailleur de pierre
8
L'occupation et le militant
9
Le mineur de fond
10
Retour à la taille de pierre
11
Le service militaire


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1

LES IMMIGRÉS

Comme il y en avait tant à l'époque, c'était une petite famille d'immigrés italiens, le père, la mère et deux enfants de deux et quatre ans, ils quittaient l'Italie pauvre des années vingt, pour s'en aller sur le sol de France dans l'espoir d'y trouver une vie meilleure.

Ils venaient de leur Piémont natal. Ils étaient nés et avaient vécu dans un village niché à mi-pente dans cette région vallonnée où l'on travaille la terre. Dur labeur que réservait la culture à main d'homme, de ces terrains pentus à flanc de colline. Une vraie vie de montagnard qui formait de rudes hommes et femmes rompus au travail de la terre. A part quelques riches propriétaires terriens, la plupart des habitants du village, petits propriétaires, métayers ou journaliers, travaillaient du lever au coucher du soleil, six jours, parfois même sept sur sept pour subvenir chichement aux besoins du foyer.

Lui, Joseph, avait à peine la trentaine. C'était un courageux tâcheron. Il était issu d'une famille modeste qui possédait trop peu de terre pour occuper les trois enfants. Il partageait son temps en travaillant comme ouvrier maçon ou en se louant comme journalier paysan chez les riches propriétaires terriens.

Elle, Marie, petit bout de femme plutôt effacée, portait en elle une certaine résignation. Mais elle était courageuse et déterminée. Elle n'avait guère plus de la vingtaine. Elle était l'aînée des trois enfants d'une famille de riches propriétaires terriens, deux filles et un garçon. Malgré l'aisance de la famille elle avait connu une enfance et une jeunesse difficile.

Le père de Marie, avait plus de la cinquantaine, lorsqu'il a épousé la mère alors à peine âgée de vingt ans. Quand il s'agissait d'ajouter quelques arpents de terre au domaine, ces mariages "arrangés" étaient fréquents dans ces campagnes. Au désespoir des siens, à vingt-six ans la mère décéda en mettant au monde son troisième enfant, une fille.

Marie était l'aînée. Après la mort de la mère, ce fut elle, malgré son jeune âge, qui eut à s'occuper de son frère et sa sœur. Le père, homme dur et exigeant, malgré une certaine aisance, n'était pas tendre pour les siens. Chacun devait travailler dur à la ferme et ce, dès le plus jeune âge. Marie fit donc un court séjour à l'école et très jeune elle s'occupa de la maisonnée. Dans ces campagnes reculées les femmes étaient considérées comme des servantes et Marie n'était pas plus ménagée que les autres, d'autant que si le père devait avoir une préférence elle était plutôt réservée au garçon, futur héritier du domaine. Le droit d'aînesse, échouant seulement à l'aîné des garçons était encore coutumier dans ces campagnes.

Cela peut paraître étonnant qu'une famille, dont la mère était fille de propriétaires terriens aisés, ait choisi de quitter sa terre natale pour venir s'installer, un peu à l'aventure, dans un pays étranger. Il faut dire que le mariage du couple, Joseph étant un simple maçon, s'il avait été toléré, n'avait pas été bien accepté car considéré comme une mésalliance. Il est facile d'imaginer que le jeune couple ne devait pas avoir la vie facile. Il demeurait à la ferme du père de Marie. Joseph participait aux travaux des champs et à l'entretien du bétail. Ils y étaient logés et nourris, faisant partie de la famille. Marie continuait à s'occuper de la maisonnée.. Ils eurent deux enfants, un garçon et une fille. Mais la vie n'était pas facile pour la petite famille. Ils n'avaient rien en propre à eux. Ils étaient entièrement dépendant de l'autorité du patriarche qui n'était pas un tendre et ne déliait pas facilement la bourse. Aussi, Joseph, homme fier, aux idées bien arrêtées, mal supporté par sa belle-famille, se devait de prouver qu'il était capable de subvenir aux besoins de sa famille sans le recours au bon vouloir du beau-père et du beau-frère.


Aussi se laissa-t-il tenter par l'espoir d'une vie meilleure. A cette époque, des chercheurs de main d'œuvre venus de l'autre coté des Alpes, prodigues en bonnes promesses pour ceux qui choisiraient de venir travailler dans cette mirifique France, recrutaient dans les campagnes d'Italie. Ils ne promettaient pas la fortune, mais l'assurance d'un salaire très raisonnable pour subvenir aux besoins quotidiens. Ce qui n'était pas le cas dans ces campagnes d'Italie.

Plusieurs familles de la région avaient déjà répondu à cette offre et avaient émigrés. Par les nouvelles que l'on recevait d'eux ils semblaient satisfaits de leur choix. Ils avaient trouvé un bon accueil en France de la part des employeurs, lesquels appréciaient la qualité de leur travail. Le père se laissa donc tenter. Les démarcheurs venaient d'un coin de France mi-Morvan, mi-bourgogne où, outre l'élevage, la culture de la vigne, du blé et des pommes de terre, on extrayait le charbon, et soufflait le verre. C'était pour le verre qu'était faite la proposition.

Il quitta donc son Piémont natal pour ce coin de France. Il partit seul pour voir ce qu'il en était, prendre le temps de s'adapter à son nouveau métier et être certain que le gain que lui rapporterait celui-ci lui permettrait de subvenir aux besoins de sa petite famille, et de lui offrir une meilleure existence que celle qu'elle avait dans son Piémont natal.

Il demeura un an éloigné des siens travaillant dur à souffler le verre pour amasser un petit pécule lui permettant de leur préparer un havre pour les recevoir et de pourvoir au frais du voyage nécessaire pour retourner en Italie et en ramener sa petite famille.

Pendant cette année de solitude Joseph n'avait pas perdu son temps. Pour déplacer sa famille dans ce pays étranger, si loin du piémont, il fallait du courage. Il n'en manquait pas et pour dignement les installer il ne rechignât point à l'ouvrage. Il avait tout préparé pour les recevoir aussi dignement que possible. Dans un hameau de quelques âmes dans la campagne proche du centre du bourg où il travaillait, il avait loué, pour une bouchée de pain, une pièce assez grande pour y loger son monde. Modeste logement, sol en terre battue, murs grossièrement enduits et blanchis à la chaux, plafond bois formé de solives et planche qui constituait le plancher de la paillère du propriétaire, une porte et une fenêtre vitrées y apportaient la lumière.

Il avait aménagé cette pièce de son mieux. Il avait fabriqué lui-même, avec des planches et caisses de bois qu'il avait récupéré à l'usine, table, sièges literie et étagères pour le rangement. Pour une modique somme, il avait acheté un poêle en fonte pour cuire les aliments et chauffer la maison.

Derrière la maison, le propriétaire lui avait loué un petit jardin qu'il avait commencé à cultiver afin qu'il puisse disposer de légumes dès l'installation de la famille. Il y avait construit poulailler et clapier dans lesquels il avait logé poules, canards et lapins. Avec ce que le tout produirait il ne manquerait que le pain. Dès son arrivée, toute la maisonnée serait assurée, pour le premier jour et ceux à venir, de pouvoir au moins se nourrir. Pour le reste, le travail du père y subviendrait.

Un an plus tard il revint donc au pays chercher sa petite famille. Ne possédant que le strict nécessaire les préparatifs furent vite faits, point d'ameublement ni bagages encombrants, seulement vêtements, linge de couchage et les provisions pour le voyage. Celui-ci, à l'époque était une vraie expédition, il durait plusieurs jours.

C'était en 1925, après ce long voyage, événement mémorable pour ces gens qui n'avaient jamais quitté leur campagne, Joseph et Marie, accompagnés de leurs deux enfants et d'un autre à venir que Marie portait dans ses entrailles, arrivaient à leur destination : un petit hameau dépendant d'un gros bourg situé au centre de la France entre bourgogne et Morvan. Arrivée non sans émotion et appréhension dans ce pays étranger où les gens parlaient un langage que seul le père pouvait comprendre.

Fort heureusement, avant d'amener sa famille, dans le voisinage le père n'avait point perdu son temps. Homme jovial, peu avare en parole, il s'était lié d'amitié avec des voisins avenants. Le père un brave homme, la femme bonne, accueillante et beaucoup d'entregent, et quatre enfants. Famille d'ouvriers, tous forts travailleurs. Le père, mineur de fond travaillant au charbon, était un vaillant. Il était aussi bûcheron et se louait chez les paysans. Son sommeil était restreint. En plus de ce travail, avec femme et enfants ils cultivaient un grand jardin. Son épouse couturière et lavandière, vrai boute-en-train, était généreuse comme pas un. Tous étaient près a accueillir les nouveaux arrivants.

Aussi lorsque la femme de l'Italien et ses enfants arrivèrent, ils les accueillirent on ne peut mieux. Bien que ne comprenant mot, de prime abord confuse et gênée de cette amabilité, la petite Italienne s'en sentit réconfortée. Ce pays étranger, terre promise, avait peuplé ses nuits d'interrogations. La vie nouvelle que cet accueil annonçait pour sa famille et pour elle, lui sembla de bien meilleure augure qu'elle ne l'espérait.

Alors, c'est avec espoir et tendresse qu'elle caressa ses deux marmots qui, étonnés plus qu'apeurés, accrochés à son jupon, regardaient ces gens à l'étrange parler. Leur père aussi ne manquait pas de les surprendre. Tout sourire, il parlait apparemment sans difficulté ce langage dont eux ne comprenaient mot. Ils ne savaient pas alors que pour eux une nouvelle vie venait de commencer. Que ce pays, loin de celui de leurs aïeux, serait leur patrie. Ils y oublieraient leur langage, adopteraient sa culture et en feraient partie.

Malgré cet accueil généreux, pour ces "déracinés" cette arrivée en terre étrangère, marquait un changement de vie assez éprouvant. Séparation de la famille, de plus, la colonie italienne du bourg était à plusieurs kilomètres du hameau. Ce langage que la mère et les enfants ne comprenaient pas n'était pas pour faciliter le rapprochement avec les voisins. Heureusement, le père s'étant adapté avec facilité à cette nouvelle langue, pouvait subvenir au besoin du ménage pour les courses et les démarches administratives nécessaires pour légaliser leur présence dans le pays. Les débuts furent difficiles. La mère était une femme courageuse. Une petite italienne, un peu triste, sérieuse, d'une extrême gentillesse, au visage de madone éclairé d'un discret sourire qui avait su rapidement s'attirer la bienveillance des voisins français. Ils avaient pris en estime cette petite famille un peu désemparée et l'adoptèrent rapidement. Les jours passants des liens se tissèrent progressivement entre ces étrangers et les gens du pays.

Pour les enfants, ce long voyage, ce brusque changement de vie, cette arrivée parmi des étrangers dont ils ne comprenaient pas le langage, n'avait pas été sans les perturber. Mais très vite ils s'adaptèrent au grand soulagement des parents.

La vie s'organisa. La mère adroite de ses mains et de son esprit se mit à la tâche. Avec les gosses, le jardin et la basse cour étaient son domaine. Elle s'y employait sans relâche. Elle était fine couturière, d'un simple tissu naissaient les vêtements de chacun, et la pelote de laine n'avait pas de secret pour elle. Les habits étant ainsi pourvus à peu de frais, avec les légumes du jardin, la volaille et les lapins, les dépenses étaient minimes, des gains du père elle avait peu besoin. L'argent économisé permit rapidement de mieux s'installer. Aidée par les bienveillants secours des voisins, la mère se mit au langage du pays et en peu de temps sut couramment le parler.

La voisine attentionnée, "la Marie" on l'appelait, était une femme on ne peut plus décidée. Elle était entreprenante, jamais à court d'idée. Mari et enfants dans son sillage, étaient comme elle courageux et pleins d'allant. Elle dirigeait avec fermeté la maisonnée. Femme de caractère, et dévouée pour les autres, elle avait du cœur et de l'avenant. Aussi la petite Italienne trouva en elle une aide précieuse et eut ainsi moins de regret de sa patrie. Comme toutes deux s'appelaient Marie, cela aussi contribua certainement à les faire devenir amies.

Quelques mois passèrent ainsi à s'installer, s'organiser, à s'adapter au langage et familiariser avec les gens du pays et chacun commença à se plaire dans ce pays d'adoption. C'est alors que la mère sentit que le petit qu'elle portait en elle commençait à trouver le temps long. Un être allait s'ajouter aux membres de la famille. L'annonce du prochain événement les obligea à chercher un nouvel appartement un peu plus grand. Ils le trouvèrent dans le hameau, à une centaine de mètres. Celui-là comportait deux pièces, une cuisine et une chambre. Ils l'aménagèrent et ce fut le déménagement.

Survint le moment des couches. Très entourée par les siens et la chère voisine attentionnée, le matin du vingt et un avril mille neuf cent vingt six à deux heures trente, la maman délivrée mit au monde un beau et vigoureux bébé. Pierre il fut prénommé. Un prénom seulement, c'était suffisant, mais quel noble prénom ! Notre héros était arrivé.

 

 

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2
LA PETITE ENFANCE

C'est ainsi que je vis le jour sur le sol de France. Le hameau de La Forge où je venais de naître était situé à trois kilomètres du bourg, point central d'une commune comprenant plusieurs autres hameaux plus ou moins importants. Il comptait une centaine d’habitants, en majorité des paysans. Les autres étaient mineurs ou verriers. Le centre du hameau, construit autour d’un terrain vague, se composait d’une épicerie, d’un café, et des ateliers du forgeron et du charron. Au Sud, serpentait la rivière; son courant actionnait les roues à aubes des moulins situés en bordure.

Le travail dans les terres autour du hameau, dans les basses-cours et les jardins attenant à chaque maison maintenait une constante activité. Seuls les quelques hommes travaillant dans les mines et la verrerie étaient absents pour la journée. Les habitants étaient toujours sur place et proches les uns des autres. La solidarité et le partage des joies et des peines étaient choses tout à fait naturelles. Les occupations quotidiennes étaient centrées essentiellement sur la vie du hameau. Les moyens de locomotion étant limités à la marche, aux vélos et aux voitures à cheval (il n’y avait pas encore de voiture automobile dans le hameau), les sorties étaient réservées pour les grands événements ayant lieu au bourg ou dans les hameaux voisins : marchés, foires ou fêtes annuelles

Les gosses, ignorant les classes sociales, formaient une bande de joyeux lurons. Lorsqu’ils n’étaient pas à l’école, ils jouaient dans le terrain vague central, au bord de la rivière proche, dans les bois et les prés. Quelle belle occasion pour eux de se livrer à des occupations simples, formatrices et salutaires : pêche et baignade l’été dans les ruisseaux et rivières (à cette époque, dans tous les ruisseau, l’eau coulait à flot et, dans le moindre cours d’eau, les poissons abondaient), chasse aux moineaux à la fronde dans les haies entourant les champs et les prés, poussant en abondance dans une nature vierge de pollution, le glanage dans les champs après la moisson, l’aide aux parents dans les jardins leur fournissait d’autres activités tout aussi saines les unes que les autres. Les enfants des paysans, moins chanceux que ceux des ouvriers, au retour de l’école, participaient aux travaux des champs dès qu'ils étaient en âge de le faire.

Plongés au cœur de cette nature apaisante, ils manifestaient une heureuse joie de vivre. Oh ! Ce n’étaient pas des saints. Ils avaient leurs caractères et les bagarres n’étaient pas absentes mais elles n’étaient animées ni de haine ni de méchanceté. C’étaient de simples confrontations destinées à assouvir un légitime besoin de vigueur et de combativité. Les seules victimes étaient finalement les vêtements, qui en sortaient parfois déchirés, provoquant alors les réprimandes des mères obligées de les ravauder.

Pour les adultes, l’entraide et le coup de main à donner pour aider celui qui était dans le besoin était chose ordinaire et naturelle. Le temps n’était pas compté, la confiance régnait et un prêté n’était pas fait dans l’attente d’un rendu. Par contre, il pouvait y avoir rivalité ou désaccord ; il y en avait très peu heureusement, et la rancune n’était pas de mise. C’était plutôt une marque de virilité et de caractère. Ce mode de vie, où l’on passait parfois aux extrêmes sans conséquences graves, ne manquait pas d’agrément par sa simplicité.

Pour les hommes, le café du hameau était le point de rencontre, de détente et d’échange dans une ambiance amicale. Le dimanche après-midi, jeux de cartes et jeux de quilles donnaient lieu à des joutes d’esprit et d’adresse.

Le souvenir du jeu de quilles notamment, par l'enthousiasme et les bruits caractéristiques qui y régnaient, demeure très présent dans ma mémoire. C'étaient de véritables démonstrations d'adresse dans une ambiance animée et bruyante, où se mesuraient les virtuoses de la boule en bois

Lancer adroit, sûr et avec force de la boule, souligné d’un "han !" de défi !
Roulement sourd sur la planche centrale.
Choc sec et claquant sur les quilles de bois qui s’écroulaient les unes sur les autres dans un grand fracas.
Et, ponctuant le tir, choc sourd de la boule en fin de course sur le mur de planche du fond du jeu de quilles
Puis roulement de la boule dans la goulotte en bois de retour vers les joueurs

Tous ces bruits soulignés par des ah ! Des oh ! Des bravos et des cris d’enthousiasmes lorsque le tir était réussi.

Cette manifestation joyeuse était une détente inestimable pour ces hommes qui avaient trimé dur du lundi matin au dimanche à midi, tant pour les paysans qui ne comptaient pas les heures que pour les ouvriers qui complétaient leur journée passée à la mine ou à la verrerie par le travail au jardin, la coupe du bois à façon dans la forêt proche ou le travail chez les paysans. Pour tous, la journée commençait avec le lever du jour pour s’achever à la tombée de la nuit. Certains mineurs ou verriers qui travaillaient par poste, trois sur vingt quatre heures, de jour comme de nuit, cumulaient même deux journées de travail de huit heures de suite en une seule; pour les mineurs, c'étaient seize heures de travail sans discontinuer au fond de la mine sans voir le jour.

Pour les femmes le temps libre était aussi compté; pour les paysannes : travaux des champs et à la ferme, pour les femmes d’ouvrier : basse-cour, jardin, ravaudage et cuisine. Leur seul temps de répit, c’était le dimanche après midi; alors que les hommes étaient au café, elles se rassemblaient par petits groupes pour papoter, prendre le café et, pour ne pas perdre de temps, menaient de pair travail de tricotage, de  raccommodage, ou de confection de vêtements.


L’événement le plus important marquant la vie du hameau de La Forge était la fête annuelle qui avait lieu un dimanche d’été. Marchands ambulants, manèges et bal étaient installés sur le terrain vague, au centre du village, devant le café. Ce jour là, le hameau était complètement bouleversé et sa population décuplait. Parents et amis invités par chaque famille, la jeunesse et les habitants des hameaux voisins, venus danser, consommer ou prendre part au concours de quilles et de cartes, affluaient. Tous participaient avec gaîté à cette journée mémorable qui rompait avec le train train quotidien de cette vie en pleine campagne éloignée du bourg, centre de l’activité de la région.

L'ensemble de la commune, le bourg, ses hameaux, et les corons où logeaient les mineurs, totalisait, entre ouvriers et paysans, cinq mille âmes environ. Le coron était une vaste cité ouvrière composée d’immeubles parfaitement alignés et identiques, construits de briques de couleur rouge sombre. Grisé par les fumées, formant un ensemble géométrique rigoureux, il abritait la presque totalité de la population vivant de l'extraction du charbon, soit près de la moitié des habitants du bourg.

Certains mineurs habitaient la campagne environnante. Ils possédaient quelques terres et élevaient du bétail. Ils menaient de front leur métier de mineur et celui de paysan. Travaillant la nuit au fond de la mine, le jour aux travaux des champs et d’élevage.

Dans le centre même du bourg se trouvait la verrerie. C’est là que travaillait mon père. Elle possédait aussi sa cité ouvrière : un groupe triste de six grands immeubles identiques, à un étage, du même type de construction que ceux du coron. Strictement alignés, ils bordaient la rue en face de la verrerie, trois de chaque coté. Rue fort justement nommée "rue Bouteille".

A l’extérieur du village, se trouvaient une centrale électrique et d’importantes installations minières : bâtiments, stocks de charbon, immenses terrils de roches et de scories. Les puits, surmontés de hauts chevalements, dominaient la campagne environnante.

La commune, D'Epinac était le chef lieu d’un canton situé à la limite entre Bourgogne et Morvan. Il groupait de nombreux autres villages essentiellement à vocation rurale.

Cette région, très active et féconde, au climat continental plutôt exposée au froid l’hiver, disposait d'une terre fertile et d’un sous-sol riche en charbon. Elle favorisait la culture, l’élevage, l’exploitation forestière et l’industrie. Bien que ne se situant qu’à quelques kilomètres seulement des vignobles de Bourgogne, ne jouissant pas de la douceur des ses coteaux mieux exposés, elle était impropre à la culture de la vigne

Les gens étaient besogneux. La moindre parcelle de terrain était précieuse. Aucune parcelle de terre n'était inexploitée. La plupart des foyers, en plus du jardin familial attenant à la maison avaient leur lopin de terre sur lequel étaient cultivés légumes et fruits du pays assurant ses besoins. Sur des kilomètres à la ronde, s'étendaient des hectares et des hectares de prés d'élevage, de champs de céréale, de pommes de terre et de profondes forêts; le tout travaillé et entretenu avec soin. Dans cette immensité serpentaient ruisseaux et rivières, lieux de pêche et de baignades, qui venaient se déverser dans la grande rivière Drée qui coulait au bas du bourg. A quelques kilomètres en aval son cours rejoignait l’Arroux pour descendre jusqu’à la Loire

Du fait de la vocation agricole et industrielle de la commune, le bourg était très actif. Centre économique et administratif, il y régnait l’animation d’une petite ville. Il regroupait mairie, écoles, commerces, artisans en tout genre, fort nombreux à cette époque, bureaux des notables et des dirigeants des mines et de la verrerie.

La gare de chemin de fer se situait au cœur de l'agglomération. Point de convergence de plusieurs lignes allant dans différentes directions, c’était un centre important de correspondance pour les voyageurs et le trafic des marchandises. Les longs convois de wagons remplis de charbon ou chargés de grandes caisses de verrerie se croisaient avec ceux convoyant les bois d'étayage destinés aux mines et le sable fin qui deviendrait verre dans le feu des fours de la verrerie. Le transport se faisait essentiellement par chemin de fer. Les routes, qui à l'époque n'étaient que pierre et poussière, étaient plus empruntées par les chars et les charrettes que par les rares automobiles, camions et cars.

Au bourg, centre administratif et d’approvisionnement de toutes les communes du canton, se tenaient régulièrement foires et marchés. En sus des forains, tous les paysans du canton venaient y vendre le bétail, les produits de la ferme et faire leurs achats. C'était des jours importants. De toutes les routes arrivaient sur charrettes ou chars à bancs les paysans vêtus des habits du dimanche, amenant avec eux leur précieux chargement et les bêtes pour la vente.

Sur une partie de la place de la mairie, ils présentaient leur bétail : cochons, chèvres, moutons, veaux, et vaches. C'était surtout le lieu d’affaire des hommes, il y régnait une grande animation. Examens en détail du bétail par les connaisseurs, discussions enfiévrées ; difficile de tromper sur l'âge de la bête. D'infaillibles signes informaient l'acheteur averti. Seuls, des vendeurs professionnels, des "maquignons" pouvaient tromper le client mais ils avaient fort à faire avec le bon sens, la finesse, l’expérience et le jugement des paysans. Ce n'était qu'après âpres marchandages que les marchés étaient conclus.

Sur l’autre partie de la place étaient installés les étales des forains qui proposaient vêtements, quincaillerie et tous autres articles susceptibles d’intéresser cette clientèle paysanne. Sous le hall se tenait le marché couvert. Les paysannes y vendaient les produits de la ferme. En rangs bien alignés elles étalaient légumes, fruits, volailles, lapins, œufs, beurre et fromage. Là, point de marchandage, le prix était le prix. L'on ne pouvait s’y tromper, la qualité et la fraîcheur étaient toujours au rendez-vous.

C’est dans ce rude pays laborieux industriel et campagnard, que, nouveau venu, j'allais passer mon enfance et mon adolescence.

À ma naissance, mon frère aîné et ma sœur, étaient tout heureux du petit frère qu'ils allaient pouvoir cajoler. Les bienveillants voisins qui les avaient si généreusement accueillis s'étaient intimement liés à la joie de la petite famille. Mon arrivée renforça l'amitié entre eux, créant un indéfectible trait d’union entre les deux familles et les Italiens furent définitivement adoptés.

La venue en terre étrangère du rejeton que j'étais, comblait mon père et ma mère. Sans qu'ils en aient vraiment conscience, par ma naissance sur cette terre, un lien venait de se créer entre eux et ce pays. Ils en étaient maintenant les obligés et une page s’était tournée qui les éloignait un peu plus  de leur terre natale. Par mon arrivée, c'est un pied bien ancré qu'ils venaient de poser sur le sol de France. C'était un pas franchi qui les attachait d'autant plus à leur pays d’adoption.

Je grandis entouré de l'affection des miens et des charitables voisins. L'attentionnée voisine, la Marie, dont les enfants étaient plus âgés, ne comptait ni son affection ni son temps. Je me souviens encore avec émotion, alors que je devais avoir à peine un, deux ou trois ans, lorsque ma mère faisant sa lessive ou travaillant au jardin, ne pouvait le surveiller, que la Marie me gardait, couché sur la table de sa cuisine, confortablement calé par des oreillers.

Dans ce milieu campagnard et franc, le statut d’émigré n’était source d’aucun rejet de la part des habitants du lieu. Tout au contraire il y régnait un véritable esprit de solidarité et les nouveaux venus étaient plutôt bien reçus et parfaitement intégrés.

Jusqu’à l’âge de quatre ans, je grandis dans ce hameau. J’étais un gamin turbulent, tracassier et têtu Au grand dam de mes parents j'y vécus quelques mémorables aventures, dont deux demeureront à jamais gravées dans ma mémoire et dans celle des miens.

L'une survint suite à l’achat d’une machine à coudre par sa mère. Celle-ci ayant fort à faire en travail de couture pour habiller toute la maisonnée, avait, après forces économies et persévérance, réussi à mettre un peu d’argent de coté pour faire l’acquisition d’une superbe machine à coudre. Elle la fit déposer dans la cuisine en la protégeant précieusement sous son papier d’emballage. A l’insu de tous, alors qu j'étais seul dans la pièce, je m'emparais d’une boîte d’allumettes en craqua une et mit le feu au papier d'emballage. Effrayé par le feu qui dévorait le papier, je ne trouvais rien de mieux que de tenter d’éteindre les flammes en tapant à tour de bras sur la machine à coudre avec le tisonnier du poêle. Fort heureusement, ma mère, qui était à l’extérieur de la maison, à proximité de la cuisine, entendit les coups que j'infligeais à la malheureuse machine que je commençais à mettre à mal et aperçut les flammes. Elle se précipita, arracha le tisonnier de mes mains et enleva rapidement le papier qui flambait. Fort heureusement, elle était arrivée à temps. Elle n’eut à déplorer que peu de dégâts, quelques plaques de vernis cuites par le feu et quelques traces de coups de tisonnier. Imaginez un peu la déconvenue que je venais de lui faire subir. Elle, qui était si fière de montrer aux voisins la splendide machine à coudre, premier joyau de la maison qu’elle avait enfin pu acquérir, n’eut d’autre choix que de confectionner rapidement un napperon pour cacher les blessures infligées au bois de noyer. Peut-être était-ce par jalousie, pour me venger de ce bel objet qui retenait toute l'attention de la maisonnée à mon détriment, que je mis le feu à l'emballage ? Allez savoir !

L'autre mémorable aventure eut lieu dans le terrain vague au centre du hameau. Sur ce terrain, il y avait une mare bordée de joncs où s'ébattaient les canards des basses-cours voisines. Le jeudi, jour de repos des écoliers, c'était l'aire de jeu des gamins. Ce jour-là, ils avaient imaginés de construire un barrage avec des mottes de jonc dans le ruisseau qui alimentait la mare. Toute l'équipe entourait le plus gaillard qui à grands coups de pioche arrachait les mottes. Je me trouvais au premier rang au plus près du garçon qui manoeuvrait la pioche. Celui-ci, déterra une motte de jonc énorme qui demeura fixée au sol par quelques racines. Vif comme l’éclair, je me précipitais pour tirer sur la motte et finir de la sortir de terre.

Malheureusement, le grand gaillard ayant relevé sa pioche et ne m’ayant pas vu me pencher sur la motte, abattit son outil de toutes ses forces pour terminer son travail et vlan ! Ce fut mon crâne qui reçut le choc. Inutile de préciser le résultat. Je m'écroulais à terre, aveuglé par le flot de sang qui s’écoulait de la plaie béante que j’avais au sommet du crâne. Une véritable panique s’empara des gamins qui coururent avertir les parents. Tout ensanglanté, je fus emmené dans la maison la plus proche pour y être nettoyé et pansé du mieux que possible pour tenter d’arrêter le saignement de la plaie en attendant le médecin appelé d’urgence. Celui-ci arriva peu après sur les lieux. J'en fus pour quelques points de suture. J'avais la tête dure et n’étais point douillet. Une fois les soins donnés par le médecin terminés, me pavanant dans les bras de ma mère en arborant fièrement mon turban de bandage, j'étais devenu une véritable vedette que les voisins venaient cajoler et combler de gâteries. Ce fut une journée mémorable La cicatrice indélébile que je conserve encore au sommet du crâne, petit sillon de quelques centimètres de long sans cheveux, m'en rappelle et m'en rappellera toujours le souvenir.

Quatre années s’écoulèrent dans ce hameau où je ne privais point mes parents de sottises et de tracasseries qui ne me valurent que désagréments. Malgré cela, au contact de cette population rude, volontaire, besogneuse mais généreuse et tolérante j'en tirais un profit certain.

Lorsque je fus en âge d’aller à l’école, il était difficilement envisageable de me faire accomplir les six kilomètres aller et retour qui séparaient le hameau du bourg que mon frère et ma sœur plus âgés accomplissaient chaque jour. Les parents décidèrent donc d'aller habiter au bourg. Ce fut le déménagement et pour moi le départ vers une nouvelle étape de ma vie.



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3

LE PREMIER TOUNANT

Après la ligne droite de la petite enfance, un premier tournant. Il débouche sur de nouveaux horizons, lesquels s'ouvrent sur deux chemins parallèles.

Dans ma vie d'enfant, il y a eu deux faces bien distinctes; elles influèrent fort différemment mon comportement. Si les deux intervinrent dans la formation de mon caractère et de ma façon d'être, il n'en demeure pas moins une séparation dans les souvenirs que j’ai conservés de cette période de ma vie. Mon parcours scolaire fut un tout mémorable, marqué par un profond sentiment d'amertume et d'infériorité. Par contre, de mon parcours hors l'école, parmi les péripéties vécues plus ou moins agréables, j’ai gardé des souvenirs ineffables, imprégnés d'un sentiment de liberté, qui, dans la fougue de l'enthousiasme de l'enfance, étaient un exutoire aux brimades de ma vie scolaire et au sentiment d'infériorité de ma condition d'émigré. Le poids des vicissitudes de mon existence enfantine était d'autant plus lourd qu'il ne reposait sur aucune racine qui puisse m'ancrer dans cette terre que je ne sentais pas mienne et les heureux moments d'évasion que m'offraient mes heures de liberté compensaient ce manque d'enracinement.

Ce n'est qu'après l'école que ma vie fut un tout qui me permit peu à peu de m'intégrer complètement dans ce pays que j'adoptais, et où je fus enfin adopté.

C'est donc séparément que j'évoquerai ces deux faces si différentes de mon parcours d'enfant, d'une part le temps passé à l'école, d'autre part celui que j'appellerais, d'une façon très relative, celui de mon temps libre. Ces deux parties du chemin eurent chacune à leur manière une influence prépondérantes sur ma vie d'adolescent et d'adulte.

L'écolier

Pour me permettre de faire la rentrée scolaire du premier octobre, le déménagement au bourg eut lieu en septembre. Ce fut une journée mémorable pour moi. Mémorable par les péripéties du déménagement et aussi parce qu'elle marquait mon entrée dans un autre monde constitué par mes premiers pas vers notre nouvelle habitation, vers ma vie d'écolier et d'habitant du bourg qui différait tant de celle que j'avais connue au hameau que nous quit-tions.

Le déménagement fut un événement. Tous les meubles, ils étaient peu nombreux, le linge et les ustensiles du ménage, la volaille et les lapins avaient été chargés sur un long char à quatre roues tiré par deux chevaux. Mon frère, ma sœur et moi étions juchés sur le chargement, notre mère suivait à pied. Nous couvrîmes ainsi les quatre kilomètres qui nous séparaient du bourg. Mon père nous avait précédé à vélo.

La maison où nous emménagions était située dans le quartier de la "Tuilerie", rue de la Verrerie, à quelques dizaines de mètres seulement de l'entrée de l'usine où l'on façonnait le verre et dans laquelle travaillait mon père. Le nom du quartier provenait des nombreuses tuileries ayant existé sur le lieu il y a fort longtemps. Le sol sombre et rougeâtre, parsemé de fins débris de briques et de tuiles, et les maisons construites en brique en témoignaient.

Devant notre maison, côté sud, s'étendait une grande cour herbeuse. A l'opposé, cette dernière était délimitée par la rue de la verrerie qui longeait le grand mur de clôture de l'usine. À droite, voisinant notre maison de quelques mètres, s'allongeait un jeu de quille couvert, une longue bâtisse basse en bois accolée au bâtiment d'un café dont l'entrée faisait face à la rue. À gauche se trouvaient le puit du quartier et une maison de bourgeois, celle du chef de la gare du bourg.

De chaque coté de cet espace, bordant la rue, s'alignaient, accolées les unes aux autres, les maisons construites en tristes briques rouge foncé. A droite du coté du café les maisons s'étendaient sur quelques dizaines de mètres jusqu'à la rue Bouteille, cité ouvrière de la verrerie dont l'entrée était située juste en face. A gauche la rue conduisait vers d'autres quartiers, notamment à la gare située à 300 mètres environ. Sur l’arrière, chaque maison possédait son jardin, que mineurs et verriers cultivaient le soir après le travail et le dimanche. Au nord des jardins, à 100 mètres environ, passait la voie ferrée qui, en provenance de la gare, traversait le bourg.

Le voisinage de la verrerie, la rue fort fréquentée, la voie de chemin de fer et la gare voisine créaient une animation permanente qui contrastait avec l'activité beaucoup plus calme du hameau où j'avais vécu durant quatre ans. Le bruit et la tristesse du lieu ne favorisaient pas mon adaptation. Mais je n'étais pas au bout de mes découvertes. Mon parcours scolaire et mon statut d'enfant d'émigré allaient me réserver bien d'autres surprises.

Néanmoins, ma première impression fut favorable et peut-être me fit-elle supporter plus facilement les déconvenues qui m'attendaient. Nous avions enfin une vraie maison pour nous seuls. Une maison qui nous changeait de nos deux pièces recevant le jour d'une unique fenêtre, sol en terre battue, murs blanchis à la chaux, plafond fait de planches mal jointées. Je la trouvais aussi belle que celles que j'avais vues chez nos voisins plus fortunés. C'était le grand luxe : quatre pièces, portes et fenêtres avec vitres, carrelage au sol, murs et plafonds en maçonnerie parfaitement plans et en bon état. Une cour devant la maison pour jouer et un grand jardin derrière. C'était le coté agréable du monde nouveau où je venais d'être transporté. Seul inconvénient, nous devions partager un appentis attenant à la maison avec le chef de gare. Il y élevait ses poules et ses lapins. Cet appentis étant d'autre part le lieu d'accès aux jardins pour les voisins.

L'image de ces constructions et du sol de couleur rouge sombre me laisse en mémoire une ambiance triste et froide. Elle contrastait singulièrement avec celle campagnarde et agréable du hameau que je venais de quitter.

De plus, dans le bourg, peuplé de bourgeois et majoritairement d'ouvriers, la différence était très marquée et ce, au désavantage des familles d'immigrés italiens et polonais qui travaillaient dans la verrerie et dans les mines. Pour la plupart, considérés comme des êtres inférieurs indésirables venus "manger le pain des Français", ils vivaient regroupés en colonies plus ou moins à l'écart des natifs du pays.

Contrairement, dans le hameau au milieu des champs et des bois où j'était né et avait vécu pendant quatre ans, aucune différence n'était faite entre les habitants natifs du pays et les émigrés, peu nombreux, que nous étions. De même, la condition d'ouvriers ou de paysans importait peu. Dans ce milieu campagnard et laborieux seul comptaient le courage au travail et la solidarité quels que soient le lieu d'origine et la condition des habitants.

La tristesse du lieu jointe à cette discrimination contribua à créer le climat désagréable dans laquelle se firent mes premiers pas dans ce monde qui me changeait radicalement des années passées dans le hameau de La Forge. Cette ambiance, et le sentiment d'infériorité de notre condition d'émigré influèrent profondément sur mon existence à venir.

L'école maternelle

C'est avec ce changement dans mes habitudes que, le 1er octobre 1930, je fis mon entrée à l'école. Des préparatifs qui précédèrent cette rentrée je conserve peu de souvenirs; il se peut que le bouleversement subit et si profond de mon quotidien et l'appréhension de l'inconnu du milieu scolaire où j'allais être plongé ait eu pour effet de paralyser en moi toute capacité de pensée et de réflexion au point d'obscurcir complètement ma mémoire. Par contre, je conserve un souvenir très précis de mon entrée à la maternelle. Celle-ci était peu éloignée de la maison, une centaine de mètres tout au plus. Elle se trouvait dans le même bâtiment que l'école des filles, juste après le portail d'accès à la verrerie, de l'autre coté de la rue en face du grand mur de l'usine. L'école contrastait avec les autres maisons. Les murs, bien qu'assombris par les fumées, étaient revêtus d'un enduit plus clair, et les grandes baies donnant sur la rue contribuaient à lui accorder un aspect accueillant. C'est là que ma sœur m'accompagna. J'étais chaussé d'un belle paire de sabots neufs et vêtu d'une grande blouse noire, boutonnée sur le côté jusqu'au cou.

Dès mes premiers pas sur le chemin de l'école, petit Italien inconnu nouvellement arrivé dans le bourg, je créais l'événement. Les grandes filles m'entouraient et me posaient mille questions auxquelles je n'osais répondre : qui j'étais, d'où je venais, comment je m'appelais etc. Dans la cour de l'école je fus l'objet de la même curiosité et, seule la cloche qui sonna la rentrée en classe me libéra de cet intérêt pressant que l'on m'accordait.

L'événement se poursuivit dans la salle de classe. L'institutrice remit à chacun de nous une feuille de papier et des crayons de couleur. Elle nous demanda de dessiner notre maison. Inspiré par la "somptuosité" de notre nouvelle demeure; je m'appliquais à dessiner la maison de mes rêves, avec des portes et des fenêtres vitrées et une cheminée sur le toit d'ou s'échappaient des volutes de fumée. J'enjolivais le pourtour de la maison avec de la verdure et de grands arbres, le tout rehaussé de couleurs vives et d'un beau soleil qui donnaient une certaine gaîté à ma composition. N'ayant jamais eu auparavant la possibilité de disposer du matériel nécessaire pour m'adonner à ce travail, je dessinais sans savoir si j'étais doué ou non pour le faire. Lorsque l'institutrice me demanda mon dessin, je fus moi-même surpris par l'étonnement que je vis sur son visage. Elle le montra comme exemple à toute la classe et le fit passer dans les cours supérieurs. Inutile de préciser que pendant la récréation qui suivit je fus la vedette tant les grandes filles me manifestèrent leur admiration.

Ce fut le début de mes deux années de maternelle. Elles se déroulèrent sans incident notable et dans une atmosphère plutôt agréable. Je ne conserve aucun souvenir déplaisant de mon travail en classe et de l'attitude de la maîtresse à mon égard, tout au contraire. Choyé par les filles, les récréations étaient pour moi un moment d'agrément. La variété des tissus des blouses et des tabliers des filles donnait une note colorée rehaussée par les cris et les rires; les arbres et la verdure qui bordaient la cour face aux bâtiments de l'école formaient un fond agréable à l'œil. Oh ! Tout n'était pas perfection il y avait bien quelques chamailleries et les remontrances de la maîtresse jetaient parfois de l'ombre sur cette ambiance, mais dans ce milieu favorable, je n'avais pas encore eu à souffrir de ma condition d'émigré et je m'étais rapidement habitué au climat de tristesse et de grisaille qui se dégageait des murs de bri-ques du quartier et du mystère que renfermait le haut mur de clôture sombres de la verrerie qui cachait le lieu aux yeux des passants ; seule vision austère que nous avions des grandes baies donnant sur la rue. Mais le souvenir que je gardais de ces deux années à la maternelle (on garde toujours les meilleurs) contrasta avec la triste impression que me fit mon entrée dans l'école des gar-çons.

L'école des garçons

Le 1er octobre 1932 je fis mon entrée dans l'école des garçons. Elle était située sur la place de l'Hôtel de ville, dans le grand bâtiment municipal abritant tous les services de la mairie. C'était un beau bâtiment relativement récent, style XIXe. Il trônait noblement au milieu de la grande place centrale du bourg. La façade principale, réservée aux services municipaux, donnait sur la partie de la place où se déroulaient toutes les grandes manifestations et ou se dressait le monument richement sculpté élevé en mémoire des morts de la guerre de soixante-dix. Les entrées de l'école se trouvaient sur la façade opposée, face à la grande cour de récréation.

Mon frère, de quatre ans plus âgé que moi, m'accompagna. L'école était à dix minutes environ de notre maison, J'étais fier de faire mon entrée à l'école des garçons mais ce n'était pas sans anxiété. Hélas ! Anxiété justifiée car les désillusions commencèrent rapidement.

Ma première impression fut un mélange d'austérité et de tristesse de mauvais augure. Cette grande cour poussiéreuse et nue, entourée de bâtisses sans arbres ni verdure, ces gamins en blouse noire boutonnée jusqu'au cou, coiffés de bérets noirs, disséminés en grappes sombres, masse uniforme d'où émergeaient les Instituteurs groupés dans un coin de la cour vêtus de leurs blouses grises, me plongèrent dans un sentiment d'affreuse solitude et de d'anxieuse attente. Le spectacle sans âme de ce cadre austère qui contrastait avec la chaleur de la maternelle, et de ces écoliers anonymes discutant de tout et de rien dans l'attente du rassemblement n'était pas un prélude très favorable à mon entrée à l'école des garçons.

Soudain la cloche sonna, ordonnant le rassemblement des écoliers tous de noir vêtus qui s’alignèrent alors parfaitement sur trois rangées au pied des escaliers, attendant l'ordre des instituteurs pour monter en silence dans les salles du purgatoire scolaire.

Cette image demeurera toujours dans mon souvenir comme un moment de crainte et d'appréhension. Après cette première rentrée, l'impression éprouvée s'estompant par habitude, la crainte et l’appréhension furent remplacées par l’angoisse provoquée par les devoirs du soir inachevés, le cours de la veille mal compris, les leçons mal apprises, et l'obsession de l'interrogation au tableau sur des matières pour lesquelles mon attention, ma compréhension ou ma mémoire avaient fait l'impasse.

La suite de la journée, si elle ne fut pas particulièrement marquée par des événements importants dans l'enceinte de la salle de classe, me réserva d'autres déconvenues pendant la récréation. Déconvenues qui préludèrent à des lendemains peu prometteurs de rapports agréables avec nombre de mes condisciples.

Mon frère, bien qu'étant dans la même cour de récré que moi, ne m'était d'aucun secours dans mes moments de détresse. Il faisait partie des grands et un gamin de mon âge n'avait pas de place dans leurs jeux.

Au cours des années passées au hameau de la Forge, grâce à l'ambiance de solidarité paysanne qui y régnait, je n’avais pas subi de remarques désobligeantes ni des brimades concernant mon statut d'émigré. A l'école maternelle, où j’étais plutôt choyé par les filles il en avait été de même et je pense que les filles moins agressives que les garçons prêtaient peu d'attention à cette question de nationalité.

Chez les garçons ce fut bien différent. Ceux-ci, d'esprit plus agressif, évoluant plus prés de leur père et des hommes, prenaient comme exemple leurs préoccupations. Les Italiens étant en général plutôt mal venus sur le sol Français et traités d'êtres inférieurs. Dès la première récré, le "Rital" ou plus généralement parlant le "macaroni " que j'étais ne fut pas épargné. Les sarcasmes comme "un Français vaut cinq Boches et dix Italiens" ou des chansons comme" as-tu vu l'Négus sur le pont de Djibouti qui grattait les puces à Mussolini…" furent les bons mots d'accueil que me réservèrent nombre de mes condisciples.

Cette première journée marqua le début d'une scolarité plutôt difficile d'autant que le maître d'école, sous la férule duquel je devais demeurer pendant quatre ans, ne me fit pas de ca-deau non plus.

C'était un homme de taille moyenne, plutôt petite, assez corpulent, moulé dans sa blouse grise, à la figure rougeaude, ronde comme celle d'un poupon, le nez chaussé d’une paire de lunettes faisant ressortir ses petits yeux vifs et pénétrants Il m'en reste le souvenir d'un visage sévère sur lequel je ne me souviens pas d'avoir vu une seule fois l'esquisse d'un sourire, à mon égard tout au moins. Il avait des préférences nettement marquées. Bourgeois lui-même, à l'époque les instituteurs faisaient partie de la bourgeoisie, il plaçait les fils de bourgeois dans les premières rangs de la classe, élèves les plus brillants, tant par leur tenue vestimentaire que par leur supériorité affichée. Il y avait notamment le fils du coiffeur, le plus élégant dans sa tenue vestimentaire, ceux des commerçants, de l'ébéniste, du garagiste, du postier, de tous les notables. Les fils d'ouvriers et de paysans étant placés à la suite.

De tous les enfants du bourg, seuls ceux du notaire, du docteur, des directeurs des mines et de la verrerie étaient absents. Ils ne fréquentaient pas la communale. La pension à la ville d'Autun, située à vingt kilomètres, était plus convenable pour ces enfants des hauts dignitaires de la commune.

De la mésestime de cet instituteur à mon égard, je garde, entre autre, un souvenir particulièrement cuisant. Il avait le don de percevoir celui qui n'avait pas bien appris sa leçon ou négligé le devoir donné la veille. Chose qui m'arrivait assez fréquemment. Bien souvent en effet, pendant l'exposé de la leçon, je laissais mon esprit s'évader dans des rêves imaginaires d'un monde meilleur où même tout simplement j'étais "dans la lune" sans pensée particulière, inhibé par une condition d'infériorité que je n'acceptais pas. Un jour où il m'arriva d'être la victime d'une de ces évasions, je fus dans l'impossibilité de faire mon devoir correctement. Lors de la correction, voyant certainement une gêne dans mon attitude, il m'appela sur l'estrade où il trônait pour m'interroger sur le sujet. Il me fut bien sûr impossible de dire un mot ni d'écrire quoi que ce soit au tableau. Le maître se mit en colère et entreprit de me forcer à répondre à ses questions. Devant mon silence obstiné il écrivit au tableau, à hauteur de ma tête, quelques lignes concernant la leçon. Puis, me prenant par les deux oreilles il me cogna violemment le front contre le tableau pour faire entrer dans ma petite cervelle rebelle les phrases qu'il avait écrites. Inutile de préciser que je sortis de là non sans quelques ecchymoses assez voyantes au front, sans que pour cela les mots écrits au tableau soient entrés dans ma mémoire. Le soir, rentré à la maison, je dis à mon père qui était l'auteur des traces inhabituelles qui ornaient mon front. Il se mit dans une violente colère. Dès le lendemain il s'en vint rencontrer l'instituteur et lui fit comprendre que s'il lui arrivait encore de me molester comme il l'avait fait il aurait affaire à lui. A compter de ce jour, le coléreux Maître cessa toute violence à mon égard ; par contre, de toute évidence, ne portant pas les Italiens dans son cœur, je fus loin de faire partie de ses élèves préférés et les brimade dont j'eus à souffrir suite à l'intervention de mon père, si elles ne furent pas physiques, n'en furent pas moins éprouvantes moralement et non sans influence négative sur les résultats de mon travail scolaire.

En sus de cette discrimination de fils d'émigrés, je devais subir celle de fils d'ouvrier. Que n’ai-je pas rêvé de la tenue vestimentaire de ces fils de bourgeois, notamment celle du fils du coiffeur. Elégant dans sa tenue toujours tirée à quatre épingles, exhibant ses culottes de belle toile impeccable, parfaitement propres et repassées, tenues par une belle ceinture de cuire et ses chaussures en cuir. Quel contraste avec ma paire de sabots, mes culottes de grosse toile taillées par ma mère dans les vieux pantalons de mon père avec un fond rapporté pour un plus long usage et un remplacement facile ne compromettant pas la poursuite de la carrière de ma culotte. Les passants pour la ceinture n'existant pas sur les pantalons de mon père, je devais me contenter d'une vulgaire paire de bretelles cachées sous ma blouse. Ce n'était pas tellement l'envie qui me torturait, c'était la souffrance de l'injustice du sort que le gamin sensible que j'étais, ne pouvait accepter. Faute de pouvoir l'exprimer, elle gonflait ma tête et ma poitrine et m'enfermait dans une solitude qui de jour en jour devenait de plus en plus pesante.

En revanche, nous, fils d'ouvriers et de paysans, en hiver, quand la cour était recouverte d'une épaisse couche de neige, retirions une certaine supériorité grâce aux sabots que nous portions. Hormis les batailles de boule de neige, les glissades étaient notre principale oc-cupation pendant la récréation. Sur une dizaine de mètres, nous damions avec nos pieds une piste de 50 cm de largeur environ que nous arrosions avec un peu d'eau. Le gel recouvrait cette piste d'une fine couche de glace. Et alors, les uns après les autres nous nous élancions dans une glissade effrénée et c'était à celui qui serait le plus rapide et qui irait le plus loin. Avec nos sabots nous avions une supériorité écrasante sur les fils de bourgeois dont les belles chaussures de cuir refusaient d'accomplir de telles performances. Le manteau neigeux persistant souvent pendant plusieurs semaines, la réduction progressive du décrochement du talon de nos sabots provoquée par l'usure des semelles leur donnait chaque jour davantage de glisse et les fils de bourgeois écoeurés désertaient la piste de glissade. Heureuse revanche ! Mais il y avait un prix à payer :l'usure plus rapide qu'à l'accoutumée de nos sabots ne passait pas inaperçue à la maison et nous valait la réprimande des parents.

Les conditions d'existence plus que modeste dans notre famille d'émigrés ajoutait encore à mon état d'infériorité dans les jeux par rapport à mes camarades plus fortunés. Une image en demeure particulièrement présente dans mon esprit. Il s'agit du jeu de billes. Je n'avais naturellement pas d'argent pour acheter les précieuses billes de terre vernissées aux chatoyantes couileurs et devais me contenter de regarder avec envie mes camarades jouer. Ce jeu consistait à lancer les billes pour renverser, à trois ou quatre mètre de distance, un petit tas de bille constitué de trois billes posées au sol côte à côte en triangle, surmonté d'une quatrième bille. Le jeu commençait par un tirage au sort pour désigner l'heureux élu qui, le premier, irait s’asseoir par terre, derrière le petit tas de billes, jambes écartées pour arrêter celles lancées par les joueurs qui manqueraient la cible, en devenant alors l'heureux propriétaire.

Les lanceurs s'alignaient derrière une ligne droite tracée à la distance voulue de la cible, perpendiculairement à l'axe du petit tas de billes, et tiraient ensemble sur la cible. Il fallait beaucoup de précision, d'adresse et surtout de la chance pour atteindre le but. Parfois, c'était une véritable pluie de billes qui, manquant la cible, venaient se loger entre les jambes du joueur assis et devenaient siennes. Lorsque qu'un des lanceurs atteignait la cible, il remplaçait celui qui était assis pour empocher à son tour les billes malchanceuses. Parfois la pluie de billes était telle qu'elles débordaient des poches de l'heureux réceptionniste et s'égaraient entre les pieds des joueurs.

C'est en m'emparant subrepticement de quelques unes de ces billes perdues, que je pouvais tenter ma chance et tirer enfin sur la cible tant convoitée. Il m'est arrivé au moins une fois, peut-être davantage, souvenir inoubliable, et l'image qu'il m'en reste demeure unique, d'atteindre la précieuse cible et de m'asseoir enfin à la place du gagnant et d'empocher une énorme quantité de billes. Ainsi je pouvais jouer sans dépenser un centime jusqu'à ce que la chance m'abandonne, que je sois "queusser" (en patois ruiné – plus de billes) et que je n'ai plus qu'à attendre une nouvelle occasion de ramasser des billes perdues pour recommencer. Il m'arrivait parfois d'être si riche en billes que je pouvais faire du troc et les échanger contre des caramels ou autres folies que je ne pouvais m'offrir en temps ordinaire.

Au rythme des saisons qui conditionnaient nos jeux à la récré, s'écoulèrent mes quatre années passées sous le joug de ce Maître. Malgré le peu d'application mis à apprendre mes leçons et faire mes devoirs, je fus un élève moyen. Il faut dire que le milieu familial dans lequel je vivais ne m'était d’aucun secours pour progresser dans mon travail scolaire.

Notre mère, très occupée par ses travaux du ménage, de couture, de jardinage et de lavandière pour les bourgeois, avait suffisamment à faire pour boucler se fins de mois sans devoir s'intéresser à nos travaux d'écoliers. De plus, la formation scolaire rudimentaire qu'elle avait reçue en Italie, de même que ses connaissances en Français ne la prédisposaient pas davantage à mettre le nez dans nos cahiers et nos livres. A ce propos, je dois cependant dire que j'ai toujours été très surpris et admiratif devant le parfait parler français teinté d'accent bourguignon, sans aucune consonance Italienne, que j'ai toujours entendu parler par mes parents. De tous les Italiens, arrivés en France avant, pendant ou après eux, je n'en connu aucun qui parla si parfaitement le Français sans que l'on puisse soupçonner leur véritable origine. Chaque médaille a cependant son revers. Ce ne fut pas un avantage pour nous, enfant. Nos parents parlant toujours Français à la maison nous n'apprîmes jamais la langue de notre terre d'origine. Cela pourrait être considéré aujourd'hui comme un exemple "d'intégration" réussi et peu commun. Ils en avaient un certain mérite et je pense que dans leur esprit ils se devaient d'agir ainsi. Ils vivaient sans nostalgie affichée de la terre qu'ils avaient dû quitter et avaient certainement à cœur avant tout, pour le bien et l'avenir de leurs enfants, de les intégrer entièrement dans la langue et la culture du pays qui les avaient adoptés.

Quant à mon père, son travail, ses occupations dans notre grand jardin et son talent de joueur d'accordéon auquel il consacrait pratiquement tous ses samedi et ses dimanches pour jouer dans les bals populaires de la région, ne lui laissaient guère de temps pour s'intéresser aux travaux scolaires de sa progéniture. Sa préoccupation première en ce qui nous concernait mon frère et moi, était d'occuper le maximum de notre temps libre au travail du jardin, à la coupe du bois dans la forêt ou encore à la cueillette des champignons pour les faire sécher ou faire des conserves. Par contre, j'ai toujours été surpris et ai admiré la facilité avec laquelle il savait parfaitement rédiger une lettre en Français. Je pense que cela devait être naturel chez lui. Ne jouait-il pas de l'accordéon en connaissant parfaitement le solfège sans jamais avoir appris que de lui-même ? Il donnait même des leçons de solfèges et d'accordéon à des jeunes qui venaient régulièrement à la maison suivre son enseignement. Contre rétribution évidemment, manière d'arrondir les fins de mois.

Bref, si l'ambiance familiale n'était pas propice au développement de nos facultés purement intellectuelles, nos parents devaient tout au moins nous avoir transmis des gènes favorables à l'apprentissage scolaire. Malgré le climat entretenu par ce Maître peu amène à mon égard, je me classais honorablement. Je faisais toujours partie des quatre premiers. Sur vingt à vingt cinq élèves, c'était honorable. La plupart du temps, j'étais troisième ou quatrième. Je n'ai jamais pu parvenir à la première ou à la deuxième place; ce fut ma déception et mon grand regret. Mon frère et ma sœur étaient d'ailleurs aussi des élèves plutôt bons.

Je passais ainsi quatre années de ma scolarité sous la férule d'un maître peu amène à mon égard. Je pense qu'elle marquèrent défavorablement et d'une manière indélébile mon comportement d'écolier. Malgré cela, mon admission dans la classe du certificat d'études allait sérieusement contribuer à améliorer les deux années que j'allais y passer.

Le directeur de l'école en était le Maître. Il approchait de la retraite. Il devait d'ailleurs la prendre à la fin de ma deuxième année de classe avec lui. C'était un grand bonhomme grisonnant bien charpenté, très distingué à l'allure très classique d'un brave bourgeois débonnaire empreint d'une autorité respectable et respectée, arborant une superbe moustache poivre sel très soignée et élégamment retroussée. De sa personne se dégageait une bienveillance naturelle. Il ne portait pas la blouse grise, il était toujours vêtu d'un costume noir strict couronné d'un faux col immaculé. Son allure élégante, très dix neuvième n'enlevait rien à son abord obligeant. Toujours d'une humeur égale, il ne marquait aucune préférence. Il donnait la même chance à chaque écolier. Avec lui je me sentais enfin à l'aise et l'école n'était plus la corvée qu'elle était auparavant. Des deux années que je passais dans sa classe, je ne garde aucun souvenir de désagrément ni d'évènements majeurs qui aient pu marquer leur déroulement.

Pendant les récréations, je faisais partie des grands et la paix que je ressentais dans mon travail scolaire avait une influence favorable vis à vis de mes camarades. Je n'en subissais plus les brimades et fraternisais plus volontiers avec eux. Je n'étais plus le petit Italien renfermé, craintif ayant peur de mal faire et d'être mal mené. Je m'affirmais d'avantage, une fois, j'ai même été classé deuxième. Pour clore ces deux années de travail studieux et serein j’obtins mon certificat, sans mention mais avec une note honorable.

Ainsi se termina ma scolarité à la communale de la place de l'hôtel de ville.

Le cours complémentaire 

Après le certificat d'études un choix se présentait. Soit, comme la plupart de mes camarades ouvriers et paysans, l'école étant obligatoire jusqu'à quatorze ans, demander une dispense pour aller travailler à la mine, à l'usine, à la ferme familiale ou comme domestique de ferme. Soit poursuivre les études scolaires pendant deux ans au cours complémentaire.

Ce fut cette deuxième option que mes parents choisirent. Non qu'ils aient les moyens de me faire poursuivre mes études, mais bien que cela leur en coûte financièrement, ils avaient à cœur que je termine ma scolarité avant d'apprendre un métier.

Le 1er octobre 1938, je faisais donc mon entrée au cours complémentaire. Il se trouvait dans un bâtiment situé à quelques centaines de mètres au-delà de la place de l'hôtel de ville vers le haut du bourg. Il comprenait deux classes. Celle de première et deuxième année après le certificat, et la classe préparatoire du brevet élémentaire et d'entrée aux grandes écoles. L'accès se faisait par la cour de récréation dont je conserve un souvenir de grisaille et de tristesse; de dimensions relativement réduites, environ vingt cinq mètres de longueur sur dix de largeur, elle était bordée sur toute sa longueur, face au bâtiment de l'école, par un sombre préau, et sur chacun de ses deux autres cotés par un haut mur de clôture. Derrière le préau se trouvait le terrain de sport de l'école. C'est dans cet univers qu'allait se dérouler la dernière étape très particulière de ma vie d'écolier.

Il faut préciser le contexte dans lequel j'allais me trouver avec ceux qui avaient choisi de poursuivre leur scolarité après le certificat d'études.

À l'époque, généralement, les élèves qui, franchissant le cap du certificat, se dirigeaient vers le cours complémentaire, se destinaient à poursuivre leurs études jusqu'au brevet ou majoritairement pour s'orienter vers des études supérieures. C'était plutôt un privilège réservé aux enfants de notables, de commerçants, artisans ou de paysans aisés ayant les moyens de subvenir sans difficulté aux frais de leur scolarité. C'est dire que j'étais à cent lieux de mon milieu social. Je pense que mes parents, soucieux qu'ils étaient du minimum d'instruction que je devais posséder, ne s'en étaient pas préoccupés.

D'entrée, la différence fut faite par le mode vestimentaire et l'équipement scolaire de mes camarades filles et garçons, bien supérieurs aux miens (le cours complémentaire était mixte ce qui était nouveau pour moi). De la classe du certif que j'avais quittée nous étions seulement deux. Les autres les s'en étaient allés travailler à la mine, à l'usine ou aux champs. Mon condisciple était fils d'un artisan plombier; ce qui, dans l'ordre de l'échelle sociale, était de plusieurs degrés au dessus de moi.

Dès l'entrée dans la salle de classe, une surprise m'attendait. C'était une grande pièce divisée en deux espaces bien distincts. L'accès se faisait dans une première partie qui occupait le tiers de la salle environ. Le sol était dallé comme la plus ordinaire des salles de classes mais d'une propreté exemplaire. Le long des murs, à droite et face à l'entrée s'alignait une rangée de placard bas de cinquante centimètre de haut et de quarante de profondeur environ. Deux portes manteaux étaient fixés au dessus de chaque placard. Au milieu de cette partie de la pièce il y avait deux grandes tables à hauteur d'établi en dessous desquelles se trouvaient des rangées d'étagères. Vu son aménagement, cet espace devait être utilisée comme vestiaire et atelier (j'appris, bien à mes dépend, que l'on y fabriquait des modèles réduits d'avion).

L'autre partie de la pièce, située à la suite à gauche, était la salle de classe proprement dit avec le bureau du professeur, le tableau noir et quatre rangées de tables individuelles (suprême luxe que je n'avais pas connu) et, particularité peu habituelle pour une salle de classe, le sol était recouvert d'un magnifique parquet en bois parfaitement poli, ciré et reluisant. Tout au fond se trouvait une porte donnant accès à la classe du brevet.

Lorsque tous les élèves de première et deuxième année furent entrés dans la partie vestiaire-atelier, un des professeurs - ils étaient deux, le mari et son épouse - en l'occurrence le mari, nous expliqua ce que seraient nos obligations, possibilités et "avantages" pour l'année scolaire qui commençait. Je compris alors combien le fossé serait grand entre mes condisciples et moi et j'entrevis le calvaire qui m'attendait. Tout d'abord, dès notre entrée dans la salle de classe, nous devions quitter nos chaussures et chausser des pantoufles, obligatoire pour fouler le parquet si soigneusement ciré. Les placards étaient à notre disposition, un par élève, pour y ranger nos chaussures et placer nos pantoufles après usage. Etaient réservés à chacun les portes manteaux correspondants. Les deux tables établis placées dans la pièce étaient destinées à la construction de modèles réduits réalisés pendant le temps de travail pratique dirigé intégré dans le temps de cours. Cependant, pour y participer nous devions acquitter une cotisation mensuelle. Moyennant une autre cotisation, une coopérative scolaire était à notre disposition pour un financement à prix préférentiel de fournitures et divers arti-cles tels que biscuits ou autres douceurs et boissons pour calmer d'éventuels creux d'esto-mac pendant les récréations. Autre avantage du cours complémentaire, chaque semaine, pris sur le temps de travail scolaire, le samedi après-midi avait lieu une demi-journée de sport. Mais pour y participer le port d'un short blanc était obligatoire.

C'était le ciel qui me tombait sur la tête. Mes parents n'avaient pas fait de visite préalable pour être informés des conditions d'admission au cours complémentaire. S'occupant peu de notre éducation scolaire, ils n'avaient pas dû en voir la nécessité et ne s'étaient pas préoccupés du changement que cette nouvelle école pouvait apporter à ma vie d'écolier. A la maison, porter des pantoufles était un luxe que ne nous ne pouvions nous permettre; les chaussons tricotés en fort coton par ma mère avec semelle renforcée d'une pièce de toile résistant à l'usure en faisaient usage.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, n'étant plus en sabots et ayant des chaussures je n'avais bien sûr ni chaussons, ni pantoufles à chausser pour cette première demi-journée, je dus me rendre en chaussettes au pupitre qui m'était réservé. Quant à demander à ma mère l'argent nécessaire pour construire des modèles réduits et faire partie de la coopérative scolaire j'avais peu d'espoir d'avoir une réponse positive; restait le short ?

Rentré à la maison pour le petit déjeuner, je rapportais à ma mère les conditions de participations énoncées par le professeur. Pour les pantoufles, comme je m'y attendais, pas question de faire une telle dépense, une bonne paire de chaussons feraient l'affaire. Pour la question des cotisations, la réponse fut franchement négative, nous n'avions pas les moyens de nous payer ces fantaisies, construire des modèles réduits d'avion et faire partie de la coopérative n'étaient pas indispensables pour la poursuite de mon année scolaire. Pour le short la question ne fut pas rejetée, mais, il fallait patienter. Ma mère achèterait du tissu et me le confectionnerait elle-même.

C'est donc nanti de ces réponses et chaussons en poche que je retournais au cours l'après midi. Piètre consolation ! Le fils du plombier, s'il avait eu plus de chance que moi et obtenu des pantoufles et la promesse d'achat d'un short, ne s'était pas vu accorder l'argent nécessaire pour participer à la construction des modèles réduit et à la coopérative scolaire. Je ne serais donc pas le seul à être simple spectateur dans la construction des modèles réduits et à ne pas profiter des privilèges de la coopérative scolaire.

Ainsi commença mon année de cours complémentaire. Ce n'était là que le prélude d'une période de ma vie qui me marqua profondément. Comme ce fut le cas pendant les quatre premières années à l'école des garçons, du point de vue purement scolaire il y eut des hauts et des bas, j'étais plus souvent "dans la lune" que présent au cours. D'autant que la discrimination crée par les conditions de participation aux activités extrascolaires ne fut pas sans accentuer "ma différence" et provoquer de plus fréquentes "évasions".

Le professeur était un homme sec, maigre, au visage anguleux et au regard perçant, volontaire, auto satisfait, sûr de lui, autoritaire et coléreux. Il était, entre autre, notre professeur de français. Pour lui, dans la narration, seul les pronoms personnels comptaient, le pronom indéfini "on" ne devait jamais être utilisé. "On est un con !" disait-il. Ce n'était pas un tendre et il ne faisait pas de sentiment. Il reconnaissait quand même les facultés de ses élèves et, en tant que prof de dessin, il me classa toujours le premier. En géographie aussi il me reconnut certaines dispositions. Le sujet de l'année portait sur les Etats-Unis d'Amérique. Lors d'une composition il nous donna comme sujet la narration d'un voyage à travers les Etats-Unis. Ayant toujours rêvé de voyages, j'avais suivi les leçons sur ce sujet avec beaucoup d'intérêt. Aussi, me sentant parfaitement à l'aise, sans hésiter, partant de New York, traversant les Appalaches, me rendant en Louisiane, ensuite, par le Texas et le Nevada, je poursuivais par les Rocheuses pour rejoindre New York non sans m'arrêter à Chicago en citant les villes importantes où je passais et donnant les particularités de chaque région. Sans aucune hési-tation, je racontais ce périple, avec tous les détails que pouvait contenir mes quatre pages de composition. Je dus même me restreindre car j'en aurais conté d'avantage. La narration de mon voyage fut un franc succès, outre la meilleure note, elle fut donnée en exemple et lue dans notre classe et dans la classe du brevet. Le prof ne manquait pas de faire valoir ce qui lui était du dans le savoir de ses élèves.

Son épouse, bien qu'assez froide au premier abord et sachant se faire respecter des élèves, se montrait beaucoup plus compréhensive. C'est à elle que je dois de n'avoir pas gâché complètement cette année de cours complémentaire. Combien de fois, sans animosité, ne m'a-t-elle pas interpellé en me disant "Ferrua ! Vous êtes dans la lune revenez en classe !"

Elle était notre professeur de mathématiques. En géométrie je n'avais aucune difficulté, tout au contraire la démonstration d'un théorème était un jeu passionnant pour moi. Pour le calcul je m'en sortais assez bien. Quant à l'algèbre je perdais pied au fur et à mesure du déroulement des leçons et arriva un stade où je n'y comprenais absolument plus rien. Lorsque nous en vînmes aux équations du premier degré Il me fut impossible de faire le devoir qui nous avait été donné sur le sujet. Je copiais sur mes condisciples et interprétait à tort et à travers leur démonstration. A la leçon d'algèbre suivante, le hasard ou l'attention bienveillante de la prof à mon égard, voulut que je sois appelé au tableau pour faire la démonstration de cette équation. Je fus naturellement incapable de démontrer quoi que ce soit. Ce ne fut certainement pas un hasard si elle m'avait demandé de venir au tableau. Elle ne pouvait ignorer que je n'avais rien compris à ses dernières leçons. Sans éclat, calmement, je dirais même avec bienveillance, à mon intention, elle entrepris de refaire entièrement la leçon sur les équations du premier degré jusqu'à ce que j'en ai parfaitement compris le raisonnement. A partir de cette date, je fus toujours le premier de la classe en mathématique et cité en exemple.

Sur le plan purement scolaire, cette année au cours complémentaire eut donc des hauts et des bas et je me situais dans une bonne moyenne. Sur le plan humain, il en fut tout autre. Pour les modèles réduits, ma souffrance morale fut incommensurable. Pendant le cours je devais me contenter de regarder les autres consulter leur plan, couper et coller les morceaux de bois de balsa (bois très léger utilisé pour les maquettes) entoiler la carlingue, les ailes et la queue, monter entièrement l'avion et enfin adapter le moteur et l'hélice. Je tournais inlassablement autour des deux tables, les mains derrière le dos, ne pouvant qu'envier mes condisciples sans pouvoir toucher une seule pièce et ne ressentir qu'une atroce frustration.

Chaque semaine, un après-midi était consacré à ce travail. Les avions terminés, nous nous rendions sur le terrain de sport situé derrière le préau et les heureux pilotes pouvaient lancer leurs avions dans les airs pour procéder aux mises au point nécessaire. Je me contentais d'être spectateur et de courir rapporter l'avion après son atterrissage avec l'espoir d'être récompensé en lançant l'avion au moins une fois. Mais mes condisciples, passionnés d'aviation et complètement indifférent à mes regards d'envie ne me donnèrent jamais cette chance. Quant au prof, trop préoccupé par l'évolution des oiseaux de bois et de toile, il m'ignorait complètement. Ma seule consolation était de ne pas être seul à être frustré. Le fils du plombier n'avait pas plus de chance que moi.

Ce furent les séances hebdomadaires de sport du samedi après midi qui me firent le plus cruellement souffrir. Ma mère n'ayant pas conscience de l'importance que pouvait représenter le short obligatoire, tarda tant et si bien a le confectionner que la fin de l'année scolaire arriva sans que la pièce de tissu spécialement achetée pour cette usage, n'ait pris sa forme. Ayant d'autres chats à fouetter, elle ne pouvait comprendre ma détresse. L'ajustement de ses fins de mois était plus important pour elle. Ce short étant obligatoire pour la séance de gym, tous les samedis après-midi de l'année scolaire, maudissant le sort de subir l'humiliation de cette longue attente, ruminant ma révolte et ma colère intérieure, je n'eus d'autre ressource que de ronger mon frein en arpentant dans une douloureuse solitude la cour de l'école attendant que les autres rentrent du terrain de sport. Le fils du plombier eut plus de chance que moi, sa mère fut plus compréhensive. Dès le premier samedi il eut son short et pu participer à la séance de sport.

Quant à la coopérative scolaire, les transactions ayant lieu pendant les récréation, je demeurais à distance, feignant de les ignorer et d'en dédaigner les avantages.

Ce fut ainsi que se passa ma première année de cours complémentaire. Bien qu'il m'ait été possible de poursuivre un an de plus, elle ne fut pas renouvelée. Pourquoi n'ais-je pas terminé ma scolarité ? Sans le vouloir réellement, peut-être ais-je contribué, aidé par le hasard, à me priver de cette année d'étude.

L'adieu à l'école

Comme l'année précédente, pendant les vacances, début septembre, avant la rentrée scolaire du 1er octobre, j'allais me louer pour faire les vendanges pendant une quinzaine de jours dans un vignoble de Bourgogne situé à environ vingt kilomètres de la maison. Nous étions en 1939 et bon nombre de vignerons étaient mobilisés. Pour pallier à leur absence, ceux qui avaient la chance d'être demeurés au pays, prirent en charge le ramassage des raisins et la vinification de leur récolte. De ce fait, les vendanges se prolongèrent jusqu'à la mi-octobre. Mon patron me demanda donc de rester pour terminer les vendanges. Céder à sa demande, c'était manquer la rentrée du 1er octobre au cours complémentaire. Mais pourquoi ne pas reporter celle-ci au 15 octobre, les professeurs seraient compréhensifs et ne me refuseraient pas de faire ma rentrée en classe avec un peu de retard. M'étant lié d'amitié avec mon patron, c'était un jeune de dix-neuf ans qui n'avait pas été mobilisé, après avoir mûrement réfléchi, le travail et l'ambiance plutôt agréable m'incitèrent à rester. Il faut dire que dans le monde de femmes où nous étions, la présence des hommes était appréciée et comme du haut de mes treize ans j'avais déjà ma taille d'adulte, ce séjour supplémentaire n'était pas pour me déplaire. Qui sait si dans mon fort intérieur, sans me l'avouer, ne pensais-je pas que ce retard serait une bonne raison pour ne pas renouveler une désagréable année de cours complémentaire ?

A la mi-octobre, je rentrais donc à la maison et, mes parents n'ayant marqué aucun intérêt sur la poursuite ou non de ma scolarité jusqu'à l'âge légal, je ne retournais pas au cours complémentaire. Est-ce par crainte et timidité de me présenter avec du retard ou soulagement de ne pas recommencer une nouvelle année scolaire dans ce milieu sociale où je ne me sentais pas à l'aise ? Encore aujourd'hui je ne saurais le dire. Une fois de plus, je me sentais frustré et rongé de regret. Mais en même temps j'étais soulagé en me sentant libéré de ne pas avoir à subir de nouveau la discrimination sociale dont j'avais souffert l'année précédente. Moralement, ce fut très lourd à supporter car difficile à accepter. L'instruction était un privilège auquel je ne pouvais accéder. Le cours de ma vie basculait. J'allais entrer dans le monde du travail. Monde rural et ouvrier, alors fermé au droit du savoir, loin de la ville où j'aurais pu avoir la possibilité de poursuivre des cours tout en travaillant. C'est dans cet état d'esprit, la mort dans l'âme, enfermé dans une pesante et douloureuse solitude, que je dus me résoudre à terminer là mon parcours scolaire.

Puisque j’étais libéré de ces obligations, bien que j'aie eu de quoi m'occuper à la maison avec les bêtes et le jardin, mon père jugea que je devais à présent participer au budget familial. Sans attendre, dès mon retour de vendange, Il m'accompagna à l'usine pour m'y faire embaucher.


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4
NAISSANCE DU SENTIMENT DE LIBERTE


Comme je l'ai évoqué au début du chapitre précédent, je reviens au premier tournant de mon existence qui déboucha sur deux chemins parallèles. L'un étant celui de mon parcours scolaire, l'autre que je pourrais appeler d'une façon très relative, celui de mon temps libre passé en dehors de  l'école Ce temps libre fut véritablement pour moi et ce malgré les obligations parfois plus ou moins agréables qu'il me réservait, le vécu, sinon conscient tout au moins apprécié, de la naissance du sentiment de liberté. Il fut marqué par une opposition complète avec le climat d'enfermement contraignant et le sentiment d'infériorité et de douloureuse solitude ressenti dans le milieu scolaire depuis mon entrée à l'école de garçons.

Je vais revenir en arrière,  au moment de mon entrée à l'école de garçons, pour conter ce que fut pour moi ce chemin qui me conduisit à ce nouveau sentiment.

Jusqu'alors, ma vie de bambin, s'était déroulée, en acteur et spectateur d'un monde qui se limitait, lorsque nous étions au hameau de la Forge, à la famille, aux proches, aux amis et aux gosses du hameau, et ensuite, lorsque nous vînmes habiter au bourg, à la colonie Italienne et aux gosses du quartier. Vie somme toute assez monotone avec ses hauts et ses bas, mais sans grands bouleversements ni cadre vraiment contraignant et oppressant. C'est à mon entrée dans le cadre fermé du milieu scolaire qu'une partie de mon évolution sociale se déroula dans un univers totalement différent.

Dans son ensemble, le temps passé à l'école, malgré quelques passages plus ou moins heureux, fut vécu dans un milieu où je redoutais d'entrer chaque matin. Je ne pouvais y être moi-même, inhibé que j'étais par mon complexe d'infériorité du fils d'émigrés et par le refoulement de la libre expression de mes sentiments face à des Maîtres peu compréhensifs et défavorablement influencés par ma condition.

Le temps passé hors de l'école, s'il n'était pas toujours parfait, compte tenu des vexations subies par le fils d'émigrés et des occupations qui m'étaient imposées à la maison, me comblait par contre d'un sentiment de délivrance et, par moments, même, lorsque je pouvais m'échapper à ces vexations et à mes obligations sociales et familiales, m'enivrait d'une bienfaisante sensation d'indépendance.

Le sentiment nouveau qui en découla, si je n'eus alors pas conscience qu'il puisse être celui de la liberté, m'en procura toutefois les privilèges. C'est pourquoi, revivant intensément la jouissance que j'éprouvais dans ces moments-là, je considère aujourd'hui que ce fut pour moi la naissance du sentiment de liberté.

Je crois qu'il est plus facile de parler des moments difficiles et douloureux de l'existence que de ceux où l’on est comblé de joie et de bonheur. Les blessures reçues font mal, elles peuvent arracher des cris. Le bonheur et la joie nous transportent dans un au-delà immatériel difficile à traduire avec des mots. De mon parcours scolaire j'ai traduit sans difficulté les souffrances engendrées par un complexe d'infériorité qui me marqua profondément de blessures qui ne se cicatriseront jamais. Les corvées familiales ou toutes autres occupations qui furent les miennes en dehors del'école, même si parfois elles me pesaient, furent pratiquement, aussi minimes soient-elles, toujours source d'épanouissement. Les faits parlent d'eux-mêmes…

 

Les premières années passées rue de la Verrerie, en me plongeant dans une vie plus animée, furent fort différentes de celles qui s'étaient écoulées au hameau de la Forge Je m'y accoutumais sans difficulté, bien au contraire. Si la cohabitation avec les gamins du quartier me fit parfois souffrir de ma condition d'émigré, les années de maternelle n’avaient pas représenté de désagréments majeurs, et, vu mon jeune âge j’étais  dispensé des corvées familiales. L'insouciance de l'enfance contribua également à mon adaptation  et cette période se déroula sans événements mémorables.

Ce fut lors de mon entrée à l'école de garçons en 1933, j'avais alors sept ans, qu’en commençant à ressentir réellement le poids des contraintes de la scolarité, je me mis à apprécier le temps passé hors l'école, notamment la vie familiale. Celle-ci, bien que dénuée de toute démonstration affective - les parents étaient sévères et avaient conservé les habitudes des rudes piémontais, durs à la besogne, et exigeants - devint un refuge où j'étais délivré des moments scolaires difficiles. Etant le dernier né de la famille je bénéficiais d'une certaine préférence et de quelques marques d'affection dont je jouissais  davantage.

Un soir de juillet

C'est  en 1934 que survint l'évènement qui allait bouleverser cette situation privilégiée et influencer grandement mon comportement à venir. Le 6 juillet, au retour de l'école en fin d'après-midi, je fus étonné de voir qu'il y avait beaucoup de monde à la maison. Etait notamment très présente la Marie, notre ancienne voisine du hameau de la Forge avec laquelle nous avions gardé des relations suivies car nos deux familles étaient demeurées très proches. Je me demandai alors pourquoi tous ces gens à la maison sans raison apparente pour moi ? Pourquoi nous, les enfants, mon frère aîné de douze ans , ma sœur de dix ans et moi qui en avait huit, dès le retour de l'école, sans explication convaincante, dûmes-nous aller dîner et dormir chez la voisine ? Dans une chambre, à même le sol, elle avait étendu des matelas sur lesquels nous allions passer une interminable nuit. Nous ne pûmes dormir tant l'énigme de ce brusque dérangement de nos habitudes nous avait perturbés. Nous étions dans l'impatiente attente des premiers reflets du jour que dessineraient les persiennes sur le mur de la chambre. Au réveil, saurions-nous la raison de ce bouleversement ?

Déception ! Nous ne rentrâmes pas à la maison. En compensation peut-être, nous fûmes gratifiés d'un bon lait au chocolat avec des tartines de pain frais généreusement beurrées. Ce changement radical de nos habitudes, comparé à notre quotidien, bol de lait teinté de café et tartines de pain grillé toutes nues, ajouta au climat insolite qui nous entourait.

Après ce savoureux petit déjeuner, nous pensions pouvoir enfin percer le mystère. Mais la voisine nous mit sur le chemin de l'école, et nous ne pûmes, au passage, que jeter un regard furtif sur notre maison devenue si mystérieuse.

Cette matinée à l'école fut, pour moi, comme notre nuit, interminable. Depuis la veille au soir le temps s'était comme suspendu et je restais en attente d'une explication. J'étais dans un monde à part, où le mystère, poursuivant son chemin, s'amplifiait au fil des heures. Mon regard était rivé sur la pendule dont les aiguilles me semblaient immobiles. La voix du maître égrenant sa leçon n'était qu'un murmure couvert par les lancinantes questions qui me harcelaient. Pourquoi ce bouleversement ? Pourquoi tout ce monde chez nous ? Pourquoi ne nous avait-on pas laissé entrer à la maison ? Pourquoi avions-nous dîné, dormi et pris notre petit déjeuner chez la voisine ? Pourquoi n'avions-nous pas vu notre mère ?

Ce n'est qu'après cette interminable matinée, qu'il nous fut enfin permis de revenir à la maison. Grande fut notre surprise. À travers la transparence des voiles entourant son berceau nous découvrîmes un petit frère arrivé pendant notre absence. Mais notre émerveillement devant ce bébé, qui, nous le sentions déjà, apportait une atmosphère nouvelle chez nous en ajoutant un maillon de plus à la famille, ne donnait pas de réponse à mes questions. D'où venait-il ce petit frère ? Comment était-il arrivé là ? Quel rapport pouvait-il y avoir entre cette brusque apparition, ce remue ménage et notre éloignement de la maison ? Le mystère demeurait. Mais, bien qu'aucune explication satisfaisante ne nous fut donnée, l'imprévu et l'importance de l'évènement estompèrent les questions que je me posais.

À l'époque, nous ne pouvions faire le rapprochement entre l’arrivée du petit frère et le bouleversement intervenu depuis la veille au soir. Nous ne le ferions qu'en devenant hommes et femmes nous-mêmes.

Pour moi, cette nuit et cette matinée demeureraient toujours un événement, un souvenir de rêve éveillé. Sensation forte, indéfinissable provoquée par cette rupture avec la monotonie des jours où rien ne se passe d'autre que la répétition d'hier, d'aujourd'hui, de demain, sans imprévu notable pour l'enfant d'une famille vivant au jour le jour du strict nécessaire.

Ce jour- là, je n'en eus pas conscience, mais le monde où je vivais avait soudain basculé. Le cours de ma vie allait être bouleversé. Dernier-né, jusque là hissé sur un piédestal et adulé, j'allais être détrôné, remplacé par le nouveau venu. De plus, je devins son esclave. Dès sa naissance, bien souvent, le jeudi et le dimanche, en début d'après midi, lorsqu'il pleurait et ne pouvait s'endormir, j'avais à charge de le bercer pour qu'il trouve enfin le sommeil. La chambre ayant une fenêtre donnant sur la cour devant la maison, aire de jeu de mes camarades du quartier, je devais me contenter de les regarder s'amuser tout en imprimant un va et vient endormeur au berceau. Il m'arriva à plusieurs reprises, la rage au cœur de ne pouvoir aller jouer, d'exagérer si violemment le va et vient que le berceau se renverse et, qu'au grand dam de ma mère, le petit frère tombe sur le pavé. J'étais alors gratifié de quelques bonnes taloches

Pour compléter la corvée, l'après midi, lorsque le petit frère  avait terminé son "dodo", je devais le promener dans sa poussette. Ne pouvant supporter la monotonie de cette corvée, j'en fis un jeu. M'éloignant de la maison familiale je l'emmenais dans la rue Bouteille. Elle était en pente sur une centaine de mètres de long. Du haut de la rue, élançant la poussette, je sautais sur le repose pieds, et, m’appuyant des deux mains sur le dossier, je dévalais la rue à grande vitesse pour le plus grand plaisir du petit frère, qui, ballotté sur les pavés plus ou moins réguliers, riait à gorge déployée. Arrivé aux deux tiers de la pente, je mettais pied à terre et freinais avec force en me laissant glisser pour m'arrêter au bas de la rue; je  répétais ce manège jusqu'à l'heure du retour à la maison. Il faut préciser qu'au fil des jours mes sabots souffrirent d'une usure inhabituelle.

Mais ces corvées ne durèrent qu'un temps et, vu l'enivrant plaisir éprouvé par la vitesse de la poussette, elles furent de peu d'importance comparées au changement qu'apporta la venue du petit frère dans mon comportement. Avec les frustrations provoquées, par la préférence de la famille pour ce dernier né, préférence  dont j'avais joui jusqu'à sa naissance, l'insouciance de l'enfance fit place à un repli sur moi –même qui ne fut pas sans influence sur mes difficultés en milieu scolaire. Cela me conduisit en outre à une prise de conscience encore plus grande de ma différence vis-à-vis de mes camarades de jeux et de ma condition sociale.

 

Le travail en famille

Vers neuf ans, dès que je fus en âge de tenir un outil, aux corvées de "nounou" du petit frère vinrent s'ajouter celles du jardinage, de la cueillette des champignons et du travail d'aide bûcheron. Pour le jardin, c'était en général le jeudi ou le soir après l'école. Au début, avec mon frère, nous avions pour tâche le désherbage du jardin qui était derrière la maison. Le père nous donnait telle ou telle parcelle de terre à désherber et nous devions le faire dans le temps imparti. C'était un travail relativement pénible. Accroupis, nous arrachions les herbes une à une avec nos doigts en tirant sur la tige pour extraire la racine et éviter ainsi qu'elle ne repousse. Je me souviens tout particulièrement d'une parcelle assez importante que nous avions à faire un jeudi après-midi. Ce travail interminable et particulièrement fatigant promettait, au rythme de nos seuls doigts, de nous occuper tout l'après-midi, nous enlevant ainsi tout espoir de pouvoir rejoindre nos camarades de jeux. Pour le faire plus rapidement et pouvoir aller nous joindre à eux, mon frère eut l'idée de faire le désherbage à la pioche. Ce fut rapide, lui piochant, moi ramassant au fur et à mesure les herbes coupées. Après à peine une heure de travail nous pûmes aller jouer. Mal nous en pris, le père ne fut pas dupe et s'aperçut de notre tricherie. Il en fut fort mécontent. La pioche coupait l'herbe au ras du sol négligeant les racines, lesquelles demeurant en terre donnaient rapidement naissance à de nouvelles plantes. Aussi, ce travail étant inacceptable, nous fûmes obligés de recommencer le désherbage, tâche plutôt ardue du fait de l'absence de tiges. Nous dûmes creuser avec les doigts, ongles bourrés de terre, pour avoir suffisamment de prise et faire venir la racine. Il est facile d'imaginer combien fut lourde la punition. Le souvenir de nos doigts sérieusement endoloris nous fit oublier l’usage de la pioche pour le désherbage suivant.

Nous devions aussi bêcher la terre pour les plantations. Mon frère, plus âgé que moi, avait la force d'enfoncer la bêche dans le sol et de retourner la terre. Celle-ci était relativement meuble car travaillée régulièrement. Il faisait ce travail de concert avec le Père, creusant le même sillon, chacun d'un coté de la terre à bêcher et se reculant sillon après sillon. Etant plus jeune et moins fort, au fur et à mesure de l'avancement, armé d'une fourche, j'étais chargé de mettre du fumier au fond du sillon afin que la terre du coup de bêche du sillon suivant le recouvre. Le travail n'était pas très pénible mais il fallait suivre les bêcheurs et, comme mon frère, par fierté, voulait aller aussi vite que le Père, leur cadence  ne me laissait aucun répit.

En plus du jardin, le Père louait une parcelle de terre de deux cent cinquante mètres carrés, cinq mètres de large et cinquante de long environ, pour y planter les oignons, la provision de pommes de terre pour l'année, les carottes et les betteraves pour la nourriture des lapins et du cochon élevés à la maison. Il était impensable de payer un paysan pour labourer cette terre, il y avait donc là du bêchage, du désherbage, du piochage et une récolte supplémentaire à faire. Lorsque je fus en âge de tenir une pioche, je devais avoir une dizaine d'années, je participais au piochage et au buttage des plantes. C'est peu après, entre onze et douze ans que je commençais à manier la bêche. Je devais remplacer mon frère plus âgé qui avait commencé son travail d'apprenti boucher charcutier. Ses longues journées de travail ne lui permettaient plus de participer aux travaux de jardinage. Il faut préciser que le bêchage de la parcelle de terre sur cinquante mètres de long, représentait un travail important et même si mon père en travaillait la plus grande partie, ce travail à la bêche et à la pioche  ne ménageait pas mon pauvre dos.

Les travaux de jardinage se déroulaient par périodes de mars à octobre. En septembre et octobre venait s'ajouter le ramassage des champignons. Ce qui, pour certain, peut paraître un loisir aujourd'hui, et bien que nous ne le classions pas dans la catégorie des corvées, était un véritable travail. Mais l'occasion qui nous était donnée de sortir à bicyclette et de marcher à travers prés et bois, avait son coté ludique. Mon frère possédait sa propre bicyclette, alors que je me contentais d'être assis sur le cadre du vélo de mon père, devant lui, les deux mains sur la fourche. Position plutôt inconfortable qu'il me fallait subir sur quatre à cinq kilomètres car les porte- bagages avant et arrière étaient réservés au transport des paniers destinés à recevoir les champignons. Lorsque nous allions à la cueillette des "petits roses", de leur vrai nom champignons de couche, nous partions à la première heure pour être dans les près dès l'aube, alors que les champignons sortaient de terre et surtout pour être les premiers à les cueillir. Cette longue marche dans les près à la recherche des précieux petits roses n'était pas désagréable si ce n'est que nos sabots, recueillant la rosée du matin, n'étaient pas des plus confortables. La cueillette des cèpes se faisait en forêt, autre univers qui nous donnait l’occasion de respirer non sans plaisir les agréables odeurs de bois, de feuilles et de mousse.

Les champignons étaient un complément de nourriture, soulagement appréciable pour la bourse familiale. Nous les ramassions en quantité. Tout frais cueillis, notre mère en faisait de succulents plats. Mais notre cueillette était avant tout destinée en grande partie à les mettre en bocaux pour les conserver, et aussi, surtout pour les cèpes, à les faire sécher. Ceux-ci, finement hachés, donnaient un goût délicieux à la sauce faite d'assaisonnement, de tomates et de viande qui accompagnait les pâtes à l'Italienne faites maison que nous consommions à longueur d'année : spaghettis appelés taillarings, tagliatelles, lasagnes, gnocchis et raviolis. Plats que nous savourions tous, tant notre mère excellait dans leur confection comme d'ailleurs dans celle de tous les aliments qu'elle nous préparait malgré les maigres moyens du ménage. Avec les produits du jardin, de la basse-cour et le cochon, elle avait largement de quoi nourrir de façon très variée toute la maisonnée. Et Dieu sait que par sa seule expérience et son amour de bien faire pour nous contenter et nous nourrir sainement, elle n'avait pas sa pareille !

Début novembre, avant les premières gelées, nous arrachions et rangions à la cave, pommes de terre et betteraves sur un lit de paille, carottes sous une couche de sable, pour une meilleure conservation jusqu'à la prochaine récolte. Dans le jardin et la terre louée, les rangées de cardes étaient paillées, soigneusement ficelées et recouvertes d'un monticule de terre pour les faire blanchir et les conserver pour arrachage et consommation pendant tout l'hiver.

Les produits de la terre récoltés ou protégés de la neige et des grands froids de l'hiver (il n'était pas rare que le thermomètre voisine avec moins quinze degrés et qu'une bonne couche de neige persiste pendant plusieurs semaines) commençait la coupe du bois. Elle allait occuper une grande partie de nos jeudis et dimanches matins pendant la saison d'hiver. Nous étions à la limite du Morvan. Aux abords du hameau de La Forge où j'étais né, s'étendaient de grandes forêts de rapport, très entretenues où poussaient chênes, hêtres et charmes.

Elles étaient délimitées en parcelles appelées "coupes". Dans chacune d'elle, des arbres étaient sélectionnés et préservés durant les longues années nécessaires pour qu'ils atteignent la taille suffisante pour être abattus et dirigés vers la scierie. L'entretien de ces coupes se faisait par périodes espacées de plusieurs années. Il s'agissait d'en faire le nettoyage et d'abattre les jeunes arbres qui avaient poussé. Certains de ceux qui avaient été sélectionnés les années précédentes étaient aussi abattus car ils ne présentaient pas les qualités requises pour être conservés alors que de jeunes arbres poussés depuis la dernière coupe étaient sélectionnés pour être préservés. Dès le début de l'automne, les agents forestiers opéraient la sélection et le marquage des bois à conserver.

Les coupes de bois, adjugées pour des sommes minimes, étaient confiées à des bûcherons qui se chargeaient du nettoyage et de l'abattage. En échange de leur travail, à l'exception d'une partie du bois abattu, appelé Charbonnette, branches droites d'une section de trois à cinq cm de diamètre, coupées en longueur de 60 cm et stockées sur place pour être enlevées par le service des eaux et forêts, les bûcherons conservaient le bois coupé pour leur usage personnel. Au temps où nous habitions au hameau de la Forge, mon père avait fait la connaissance des agents forestiers. Il s'était débrouillé pour bénéficier d'une ou plusieurs coupes pour assurer le bois de chauffage de la maison pour l'année.

J'ai dû commencer le travail d'aide bûcheron dés l'âge de huit à neuf ans. Mon père se chargeait d'abattre les arbres, mon frère qui était en âge de manier la hache coupait les pousses et les branchages du bois abattu. Ensuite, à eux deux ils débitaient le bois à longueur voulue. Quant à moi, le "petiot", j'étais chargé d'un travail que je trouvais fort désagréable : confectionner des fagots avec les branches de section trop faibles pour être stockées avec les bois débités, et généralement brûlées par les bûcherons. Ces fagots étaient destinés à assurer le bois d'allumage pour les poêles que nous avions à la maison.

Ce travail était fastidieux. Dans un premier temps, il fallait confectionner des liens pour enserrer les fagots. Il s'agissait de trouver dans la forêt des pousses de noisetiers ou autre bois, très fines, droites et assez longues. La longueur de ces pousses devait faire presque le double du tour du fagot, soit un mètre cinquante environ. Des deux mains elles étaient tortillées pour en couper la raideur et les rendre souples. À une extrémité, en rabattant une certaine longueur de la tige, quarante centimètre environ, et en l'entortillant autour du lien obtenu, une boucle était formée, elle recevrait l'autre extrémité pour enserrer le fagot une fois terminé. Il fallait ensuite confectionner les fagots. Pour cela, les branches étaient coupées, selon une  longueur correspondant à celle du fagot, à l'aide d'une serpe. Les branches étaient entassées une à une sur le lien étalé par terre,  jusqu'à l'obtention du volume du fagot. L'embout du lien était alors introduit dans la boucle pour l'enserrer. Ensuite, à genou sur le fagot il s'agissait de le presser au maximum et, tirant très fort sur le lien, d'en rabattre l'embout et de l'entortiller sur lui-même bouclant ainsi le fagot d'une solide ceinture. Pour terminer, le fagot était soulevé et tapé verticalement à plusieurs reprises sur le sol. Les branches ainsi égalisées à la base, le fagot prenait sa forme définitive, bien ronde et bien tassée. C'était un travail relativement pénible, la confection des liens, le maniement de la serpe, le ceinturage et la mise en forme du fagot sollicitaient durement les mains et les bras et demandait un certain effort physique. Il égalait largement la pratique d'un sport. Faire ce travail pendant des heures sans discontinuer n'était pas des plus réjouissant et le temps s'écoulait avec une lenteur désespérante.

Le travail du bois terminé, au début du printemps avant que ne commence le jardinage, le père et nous-mêmes chargions le bois pour l'acheminer et le rentrer à la maison en plusieurs voyages avec l'aide d'un ami paysan qui mettait son char et son cheval à notre disposition.

Pendant toutes les saisons de l'année, le jardinage, le travail de la parcelle de terre où nous plantions les pommes de terre et les betteraves, le ramassage des champignons et la coupe du bois occupaient une grande partie de mon temps hors l'école. Malgré le coté pénible et souvent peu intéressant de ces travaux, le contact avec la nature, le travail physique fourni dans l'ambiance familiale et le sentiment d'être utile sans contrainte désagréable me libéraient du carcan scolaire.

Nous avions aussi d'autres occupations, mais mis à part les travaux qui m'occasionnaient des douleurs au dos et la fastidieuse confection des fagots, travailler ne me portait pas peine, bien au contraire. Ces occupations représentaient souvent des moments de liberté appréciables pendant lesquels je savourais une certaine communion avec la nature.

Après la moisson,venait le temps du glanage. Lorsque les moissonneurs avaient terminé la récolte, j'étais  parmi les premiers à ramasser les épis restés au sol ou échappés des bottes de céréales. C'était un apport appréciable de grain pour la nourriture de la volaille de la basse-cour.

À la saison des mûres, pour rien au monde je n'en aurais manqué la cueillette.  Je m'en allais dans les prés le long des haies avec un panier et mon crochet, outil indispensable pour faire venir à moi les branches des ronciers trop hautes ou trop éloignées pour y cueillir les précieuses mûres. C'était une baguette de bois de 1 m à 1,20 m de long à l'extrémité du pied de laquelle j'avais laissé un morceau de branche de 10 cm environ qui formait un crochet. Je passais ainsi une bonne partie de l'après-midi à remplir mon panier de mûres que je rapportais, non sans fierté, à ma mère qui en faisait une succulente confiture.

Une cueillette que j'affectionnais aussi particulièrement, en août et septembre, c'était celle des fruits de l'églantier, nommé familièrement "gratte cul". Je l'appréciais particulièrement pour deux raisons. La première étant la liberté et le plaisir de me rendre là où me guidaient mes pas, muni de ma musette, d'un grand sac et de mon inséparable crochet, pour cueillir les précieux fruits dans les haies qui clôturaient les prés. La deuxième était l'occasion pour moi de négocier argent comptant le produit de ma récolte auprès du négociant du bourg..

Il va sans dire que, dès mon plus jeune âge, mon emploi du temps bien rempli par toutes ces tâches me laissait peu de loisir pour jouer avec mes camarades du quartier. Mais j'avoue que, mis à part les travaux pénibles au jardin et la confection des fagots, ma préférence, je dirais presque ma priorité, allait aux moments de solitude et de contact avec la nature que me procuraient certaines de ces occupations.  Dans ces moments privilégiés, je pouvais aller et venir à ma guise, maître absolu de mes actions.

 

L'enfant de choeur

Bien que ce n'en soit pas le but, vers huit ou neuf ans, l'opportunité s'offrit à moi, d'échapper en partie aux obligations familiales du dimanche imposées par mon père. Nous, les enfants, étions des catholiques pratiquants. Nous allions régulièrement au catéchisme. Notre mère, bien que non pratiquante (ses multiples occupations ne lui permettant pas de se libérer même le temps d'une messe) était très croyante et, mis à part lorsque  les obligations du travail familial nous retenaient ailleurs, veillait à ce que nous ne manquions pas la grand messe du dimanche, Cette messe m'impressionnait fortement par l'atmosphère de recueillement et de solennité qui y régnait, et aussi par le fait que l'enseignement reçu au catéchisme me plongeait dans le respect et la crainte de Dieu. Je me trouvais alors  dans un monde à part, bien loin de l'école et de mes occupations habituelles. J'étais attiré par cette cérémonie mais n'y participais pas vraiment. Gamin, je ne pouvais jouir de la communion spirituelle qui unissait les adultes, aussi souffrais-je parfois de certaines longueurs et de mon immobilité, et enviais-je les enfants de chœur qui, dans leur belle tenue, y tenaient, pour certains, un rôle plus ou moins important. Revêtus d'une longue robe rouge fermée au cou, descendant jusqu'à la cheville, par-dessus laquelle était enfilée une sorte de chemise blanche courte, ajourée de fines dentelles, la tête couronnée par un bizarre chapeau carré noir, surmonté de quatre barrettes en diagonale au centre desquelles trônait un beau pompon rouge, les uns assuraient le rôle de servant, d'autres la quête et la distribution du pain béni aux fidèles.

Je considérais que ce serait un privilège pour moi de faire partie de cette confrérie des enfants de choeur. D'être vêtu de ce bel uniforme ne fut-ce que pour oublier un temps la blouse noire taillée et cousue par ma mère ou mon rêche habit du dimanche. Et puis, étant dans le même costume, n'étant plus différent, mêlé à ces gosses de tous les milieux sociaux, je perdrais mon sentiment d'infériorité. De plus, d'après ce que l'on m'en avait laissé entendre, les prestations des enfants de chœur étaient rétribuées en fonction des cérémonies. Je me hasardai donc à demander à mes camarades qui avaient ce privilège ce qu'il fallait faire pour devenir enfant de chœur. Ils me répondirent qu'il fallait demander à Monsieur le Curé.

Le dimanche suivant, après la messe, je pris mon courage à deux mains et me rendis à la sacristie voir Monsieur le Curé. N'ayant jamais franchi la grille qui séparait la nef du chœur, c'est avec une certaine émotion que je pénétrais dans ce territoire privilégié aussi près du Bon Dieu. J'entrais dans cette sacristie, mystérieuse pour moi, dont je n'avais vu que la porte s'ouvrir, au début de la messe, pour laisser place à la démarche solennelle des enfants de chœurs précédant monsieur le Curé. Un peu décontenancé, je me trouvais donc devant notre Curé qui enlevait sa lourde chasuble brodée d'or. Bredouillant, comme je le pouvais, je lui fis part de mon désir de devenir enfant de chœur

- "Comment t'appelles-tu ? Me demanda t-il, que font tes parents ? Où habites-tu ?"

Tant bien que mal, paralysé par la peur de ne pas faire bonne impression, je lui fournis les explications demandées. Il me répondit qu'il allait voir et qu'il me donnerait une réponse après la grand-messe le dimanche suivant. Elle fut bien longue cette semaine ! Tournant et retournant dans ma tête la question de savoir s'il me trouverait digne, moi le petit italien, de rentrer dans le cercle privilégié des enfants de chœur. Interminable fut cette messe à l'issue de laquelle je serais  fixé sur mon admission éventuelle. Sur mon banc, impatient, je triturais sans arrêt mon béret dans l'attente de la décision de monsieur le Curé. La messe terminée, dès qu'il eut déposé ses habits de cérémonie, il passa la tête hors de la sacristie et me fit signe de le rejoindre. Avec empressement j'obéis et là, quel bonheur !

-"Si tu le souhaite toujours me dit–il tu peut te joindre aux enfant de chœur, viens dimanche avant la grand-messe, tes camarades te mettrons au courant de ce que tu devras faire"

Je me retirais, ivre de joie à la pensée des nouvelles fonctions que j'aurai l’honneur d'assumer. Dans l'attente du dimanche suivant, brûlant d'impatience, je comptais les jours. J'allais enfin avoir le privilège de franchir librement la grille du chœur et être admis dans cette sacristie qui avait si longtemps éveillé ma curiosité. J'avais le réel sentiment d'avoir gravi un échelon dans la hiérarchie sociale.

Le dimanche venu, non sans une certaine émotion, je franchissais la porte de la sacristie. M'y attendaient la longue robe rouge qui m'était destinée, c'était la soutane, le beau chemisier blanc brodé : le surplis, et le chapeau carré noir : la barrette. J'enfilai soutane et surplis, coiffai ma barrette et mes camarades m'expliquèrent ce que serait mon travail. Au début, il ne serait pas compliqué, la pratique de ma nouvelle fonction allait, dans les premiers temps, se borner à jouer un simple rôle de figurant. Nous étions une dizaine d'enfants de choeur. Pour la messe, seuls participaient d'une façon active à l'office les deux servants, les deux préposés à la quête et celui qui avait la tâche de préparer le pain béni et de le distribuer aux fidèles. Les autres restaient assis sur un banc placé devant les stalles à gauche du chœur. Pour mes premiers pas dans la fonction, je fis partie de ces derniers. Solennellement, précédant notre curé, sur une file, nous sortions de la sacristie, faisant tour à tour une génuflexion en passant devant le maître autel et allions prendre place sur notre banc. Seuls, les deux derniers demeuraient avec le prêtre et, au titre d'acolytes servants, s'agenouillaient de chaque coté de l'autel sur le degré inférieur des marches.

Pour les autres, mis à part les préposés à la quête et à la distribution du pain béni, la messe se déroulait sans qu'ils aient rien à faire d'autre que s'agenouiller, se relever ou s'asseoir suivant les exigences du déroulement de la cérémonie. Celle-ci terminée, tout aussi solennellement, en sens inverse, nous retournions à la sacristie. Ma première fonction d'enfant de chœur fut donc on ne peut plus simple, mais elle m'impressionna suffisamment pour me faire douter de ma capacité d'attention pour 'intervenir au bon moment lorsque je serai chargé des tâches que j'avais vues s'accomplir.

Nous devions également participer à d’autres cérémonies : messes de la semaine, mariages, baptêmes et enterrements. Mon apprentissage ne faisait donc que commencer. Entre mes occupations scolaires, le travail à la maison et ma nouvelle fonction d'enfant de chœur c'était la promesse d'une vie bien remplie. Mais cette perspective n'était pas pour me déplaire d'autant que les autres cérémonies donnaient droit à rétribution. De plus, cette obligation d'assister à la messe chaque dimanche me libérait de certaines corvées familiales.

Rapidement, je grimpais dans la hiérarchie du groupe d'enfants de chœur. Les fonctions étaient réparties de façon bien précise entre nous. Pour toutes les cérémonies c'était à tour de rôle que nous devions en assurer le service. Je commençais par la distribution du pain béni. Il m'en reste un souvenir précis, tant cette fonction, touchant à la nourriture, avait un caractère particulier pour moi. D'autant que ce pain avait une odeur et une saveur agréables. Il était à mi-chemin entre le pain ordinaire et la brioche. Le boulanger avait apporté un soin particulier à sa confection. Il avait soigneusement fait dorer et briller cette couronne que, selon un rituel bien établi et respecté, chaque famille de la paroisse offrait à tour de rôle et apportait à la sacristie avant la messe. C'était avec un plaisir digne et respectueux que j'accomplissais ma tâche. La messe débutait par la bénédiction de cette belle couronne. Je la portais précieusement en offrande, reposant sur un riche papier soyeux, pour la présenter à la bénédiction du prêtre. La bénédiction terminée, je retournais à la sacristie et là, très délicatement, je la découpais en petits morceaux carrés de trois à quatre centimètres de coté. Je les disposais soigneusement dans une grande corbeille en osier sur un linge blanc immaculé. Il va de soi que j'en profitais pour en déguster avec plaisir quelques portions. Au moment voulu au cours de l'office, j'en effectuais la distribution en passant dans les rangs des fidèles. Je conserve l'image de toutes ces mains qui, les unes après les autres, prenaient délicatement, le petit carré de pain et le portaient à la bouche pour y être religieusement et lentement dégusté.

Vint mon tour de faire la quête. Nous étions deux pour assurer cette fonction. L'un prenant la rangée de fidèles du coté gauche de l'allée centrale, l'autre le coté droit. A chaque fidèle nous tendions la bourse de velours rouge pour recevoir son obole.

Pour la messe, lorsque je devins premier acolyte, ce fut plus compliqué. Le déroulement de la cérémonie devait être suivi avec beaucoup d'attention. Plusieurs tâches étaient accomplies selon un cérémonial parfait et à des moments biens précis : agiter une petite sonnette pour inviter les fidèles à s'agenouiller, s'asseoir ou se mettre debout suivant le déroulement de l’office, présenter les burettes contenant l'eau et le vin de messe et le linge finement plié dans lequel le prêtre s'essuyait les doigts, déplacer le grand livre de gauche à droite sur l'autel et accompagner la prêtre lorsqu’il donnait la communion aux fidèles ainsi que dans tous ses déplacement au cours de la messe.

Le fait de faire partie des premiers acolytes créait l'obligation assez contraignante d'assurer tour à tour le service aux messes du matin chaque du jour de la semaine. L'office commençait à sept heures et se terminait à sept heures quarante cinq. Il fallait faire vite pour ne pas arriver en retard à l’école, la classe débutant  à huit heures !

Le service aux enterrements faisait lui aussi partie des tâches peu enviables. Lorsque l'enterrement avait lieu dans la semaine, c'était généralement l'après-midi vers 15 heures, il fallait demander une dispense à l'instituteur, lequel l'accordait mais, vu son anticléricalisme affiché et pratiquement "obligatoire" à l'époque pour un instit de l'école laïque, il ne le faisait pas de bon gré. Parfois, la cérémonie était assez longue. Avec le prêtre, nous étions deux enfants de choeur, l'un portait la croix d'une dimension respectable, 1,50 m de hauteur environ, l'autre le bénitier. Le porteur de croix en premier, suivi du prêtre avec le deuxième enfant de choeur à sa droite, nous allions à pied au domicile du défunt, ce qui demandait plus ou moins de temps suivant la distance à parcourir. Là le prêtre récitait une prière des morts et bénissait le cercueil. Ensuite, en procession, prêtre et enfants de choeur en tête précédant le corbillard tiré par un cheval, et le cortège, le défunt était conduit à l'église où se déroulait la cérémonie religieuse. Lorsque le domicile du défunt était situé dans un hameau éloigné du bourg, nous allions à sa rencontre à mi-chemin. La bénédiction se faisait au point de rencontre et  nous reprenions ensuite le chemin de l'église.

Le souvenir de cette cérémonie demeure profondément gravé dans ma mémoire. L'image répétée de ces familles, souvent nombreuses, pleurant leur défunt, accentuait en moi le sentiment de différence. Assis à coté du Curé qui psalmodiait interminablement les chants des morts, je restai le regard perdu dans le vague, entraîné dans un monde où cette atmosphère de deuil et de tristesse me plongeait dans une profonde détresse causée par ma condition. Mon imagination enfantine amplifiait ma solitude et ma souffrance d'enfant frustré, n'ayant ni grands parents, ni tante, ni oncle et ni cousins ou autres familiers. Mon cercle de famille perdait toute consistance. De chagrin, je me laissais aller à fantasmer et à pleurer sur mère, père, frères et sœur que morts j'imaginais.

En contrepartie, ces deux cérémonies, la messe du matin la semaine et les enterrements nous donnaient droit à une légère rétribution. Par contre, dans la mesure ou enfant de chœur ou non, nous étions obligés d'assister à l'office du dimanche, le service de la grand messe l'était à titre gracieux.

Nous avions aussi la tâche d'assurer dans des conditions plus agréables et très avantageuses le service aux mariages et aux baptêmes. Seul celui des mariages nécessitait une dispense scolaire, ils avaient lieu en général le samedi après-midi, jour de classe. Les baptêmes étaient administrés après l'office du dimanche. Mais, outre le fait que, dans ces deux cérémonies, nous ne subissions pas la contrainte de la messe du matin ni la tristesse des enterrements, pécuniairement le profit que nous en retirions était appréciable. Nous étions deux enfants de chœur pour assurer le service. La cérémonie terminée, tant pour les mariages que pour les baptêmes, toutes les personnes présentes se retrouvaient à la sacristie pour y signer les registres et adresser leurs félicitations aux nouveaux mariés dans le cas d'un mariage ou aux parents et parrains et marraines du bébé dans le cas d'un baptême. Nous nous placions alors à la porte de la sacristie, un plateau à la main pour recevoir l'obole des assistants. Ces cérémonies se déroulant dans une atmosphère plutôt enjouée, la bonne disposition des participants nous gratifiait de dons généreux. C'était une véritable aubaine ! Chacun y allant de sa pièce ou souvent de son billet, nous ramassions une véritable petite fortune que nous partagions après la cérémonie.

C'est ainsi que jusqu'à l'âge de 12 ans je complétais favorablement mes occupations scolaires et les corvées familiales par cette fonction d'enfants de choeur qui me permettait de ramasser un petit pécule contribuant à égaler en partie l'argent de poche dont disposaient la plupart de mes camarades d'école. Mais, à 13 ans, à mon entrée au cours complémentaire, au moment  où cet argent aurait vraiment été le bienvenu, il me fallut cesser mes fonctions d'enfant de choeur .Il était hors de question de bénéficier de quelque manière que ce soit d'une dispense scolaire pour participer aux cérémonies qui avaient lieu pendant les heures de classe. Le professeur étant un anticléricaliste acharné intraitable sur ce sujet, un élève occupant  une fonction d'enfant de chœur n’aurait pas attiré sa sympathie, bien au contraire

C'est pendant cette période, vers l'âge de 10 ans environ, que se produisit un événement très important qui, outre le changement qu'il allait apporter dans la vie de la paroisse et dans celle du bourg, eut une influence prépondérante sur mes années à venir.

 

Un nouveau Curé

Cet événement allait se manifester par l'arrivée d'un nouveau curé. Il fit son entrée dans la paroisse un dimanche de printemps au cours d'une grandiose cérémonie. L'église richement décorée et illuminée pour l'occasion devait accueillir, outre un très grand nombre de paroissiens, toutes les hautes autorités religieuses de la région y compris celles de l'évêché d'Autun, situé à vingt kilomètres. Vu l'importance de la réception et la classe des assistants, il ne s'agissait apparemment pas d'un simple curé de campagne.

Son prédécesseur, curé bourgeois, était d'un genre plutôt distingué, homme de bonnes manières, fréquentant plus volontiers les notables et les bourgeois du bourg. Il manifestait une aimable et religieuse condescendance vis-à-vis des gens du peuple, ouvriers et paysans.

Très rapidement, nous allions nous rendre compte que le nouveau venu n'était pas un homme ordinaire. il avait la cinquantaine environ, imposant tant par sa carrure, son allure décidée que par sa personnalité. C'était un homme de fort caractère Front dégagé, son visage reflétait fermeté et bonté. Son regard direct, clair et franc ne pouvait mentir, c'était celui d'un homme droit. Sa belle barbe taillée au carré soulignait un menton volontaire. Toute sa personne en imposait tout en étant d'un abord accueillant, plutôt jovial. Il était respectueux de toutes ses ouailles, mais son cœur était plus volontiers du coté des plus simples, ceux du monde ouvrier. Nous, les enfants de choeur, nous constatâmes rapidement les changements qu'il allait apporter tant dans le cérémonial des offices que dans la vie de la paroisse.

L'on était en droit de se demander pourquoi un tel homme avait été envoyé dans notre bourg obscur, perdu et religieusement tranquille. Il venait d'une paroisse importante. Son dynamisme avait insufflé une grande et bénéfique activité à la communauté des fidèles. Certaines personnes, dites bien informées, racontaient qu'il avait évolué dans les hautes sphères du clergé, où sa droiture, sa franchise et son tempérament de fonceur, faisant de l'ombre à certains, bousculant des situations acquises avaient motivé sa "mutation", moyen de se débarrasser d'un homme trop encombrant. "Mutation" justifiée par ses supérieurs, parce que lui seul serait capable de s'imposer dans notre ville trop à gauche

En peu de temps, quelques semaines tout au plus, il avait déjà révolutionné les habitudes du monde de la paroisse. Un événement inattendu se produisit, véritable spectacle, qui allait démontrer, aux yeux de tous, la force de son caractère et sa détermination.

C'était un jeudi après- midi, pour nous les garçons, un des premiers jours de "patro" (patronage). Il faut préciser qu'avant son arrivée, ce patronage dirigé par des "Demoiselles" bourgeoises bénévoles de la paroisse, était réservé aux filles. Son premier travail avait été de supprimer cette discrimination et de créer un patronage de garçons. Il en assurait lui-même la direction et l'animation, nous réservant tout son temps du jeudi après-midi. Ce jour- là il allait faire une démonstration de ce que serait son ministère.

Fait exceptionnel, la première sortie du "patro" eut lieu hors de l'enceinte du "château" (la cure était située dans le château qui dominait le bourg, les jeux se déroulaient dans le parc, les filles au nord de la bâtisse, les garçons au sud. Pas question de promiscuité !). Sortie inattendue, surprenante et révolutionnaire. Filles et garçons, notre curé nous emmenait au cinéma situé sur la place au centre du bourg ! De mémoire de citoyen du lieu, cela ne s'était jamais vu ! Un curé mettre les pieds dans un  cinéma ! Pour les bourgeois bien pensants, emmener les enfants, garçons et filles, bien que séparés, dans ce lieu de perdition, était un véritable scandale. Pour les ouvriers, les durs, les anticléricaux et Dieu sait s'ils étaient nombreux, c'était de la provocation. Pour comprendre la hardiesse de notre curé, et en même temps son habileté, il faut préciser qu'il avait organisé une séance de projection spéciale à notre intention du film 'Golgotha", la passion du Christ, genre de film dont la projection était impensable dans le cinéma du bourg. Habituellement, les aventures romantiques des acteurs étaient agrémentées de scènes intimes jugées osées par les biens pensants par rapport aux tabous de l'époque.

Le spectacle, qui confirma le début d'un ministère inattendu et dérangeant, ne fut pas dans la salle, mais à la sortie. Dans le village, l'annonce de cette mémorable séance de cinéma s'était bien sûr répandue comme une traînée de poudre. Sur la grand place où donnait la porte de sortie du cinéma, une véritable meute s'était rassemblée, meute des durs qui, à l'époque, instit en tête, bouffaient à tout va du curé.

Soudain, croassements et quolibets fusèrent de toutes parts. " Eh ! Corbeau n'as-tu rien d'autre à faire que d'emmener les gosses au cinéma ! ". Nous étions atterrés devant cette meute excitée. Assimiler notre curé à un corbeau était injurieux et inattendu pour nous. Mais ils avaient mal préjugé de l'impression qu'ils provoqueraient sur lui. Cet homme  hors du commun allait en surprendre plus d'un. Nous eûmes alors droit à un spectacle qui enchanta nos cœurs

Qu'il était beau cet homme !
Quel inoubliable spectacle !
Fièrement dressé, sans un mot,
Face à la meute, il la défia.
Il n'était point coiffé de la barrette
Comme l'était l'ancien curé,
Pour lui, comme nous, un simple béret.
Béret qu'il enleva pour saluer,

Calme mais déterminé,
Fixant de son regard imparable,
Les uns après les autres bien en face,
Il les fit tous reculer.
Nous le comprîmes ce jour- là.
Ce regard, véritable épée,
Fauchait net ce qui l'empêchait d'avancer.

Comme repoussée par le souffle
D'un courant d'air inattendu et implacable,
Toute la meute en resta là, se tint coi,
Médusée par le glaive de ce curé de combat
Sacré bonhomme qu'elle n'attendait pas,
La meute s'écarta pour nous laisser passer.

Nous étions fiers, avancions avec lui,
Fendant le troupeau des mangeurs de curé,
Nous, pauvres enfants du Bon Dieu,
Fiers de braver sans un mot la multitude.
Qu'un regard d'acier avait fait reculer.

C'était un gagnant cet homme là,
Du caractère et des idées bien arrêtées
Il avait fait un vrai carton ce jour-là.
Sans tache, un trou en son plein milieu.
Pour la première fois, dans notre bourg,
Un curé était allé au cinéma
Et on y avait passé un film de curé.

L’image de ce jour historique,
En nos mémoires à jamais restera gravée.
Un curé comme ça, nous n'aurions imaginé.
Nous le comprîmes plus tard :
Pour sa volonté de toujours avancer,
Dans ce gros bourg minier
Tout de rouge socialo- communard teinté,
Il avait été envoyé pour de bleu et de blanc
Délayer et éclaircir ce rouge trop foncé.

C'était un homme d'envergure, d'une ouverture d'esprit et d'une intelligence supérieure. Il aurait  pu être évêque, cardinal même, et qui sait…Il avait une personnalité, une énergie et un charisme hors du commun; Il était organisateur, jamais à court d'idées ou de projets nouveaux, un meneur d'hommes. Sa rapide et profonde connaissance de l'autre et son aptitude à s'adapter à toutes les situations, firent que patiemment, mais avec son tempérament de fonceur, non seulement il changea radicalement, la façon de voir et d'agir de la communauté catholique, mais devint rapidement un interlocuteur incontournable des autorités et des notables du bourg.

Il fut aussi un Résistant déterminé contre l'occupant. Son combat fut de porter secours, au péril de sa vie, à ceux qui étaient condamnés par l'ennemi en les cachant dans son château et en les aidant à s'évader vers la liberté. Se réunissaient aussi chez lui, profitant de ses conseils, sans distinction de convictions politiques ou religieuses ceux qui dirigeaient le combat sur le terrain. Comme le sont les grands hommes qui marquent d'une empreinte indélébile tous ceux qui les approchent, Il fut reconnu et respecté par tous, même par les plus anticléricaux.

Il y avait une grande bonté chez ce prêtre. C'était un homme de cœur, plein de compassion, ouvert à tous. Il avait le don de se mettre dans la peau de l'autre, de répondre à son besoin. Il voulait le bien de chacun. Il vous poussait toujours à rechercher le mieux, à ne pas se satisfaire de l'acquis. C'était un être d'une grande force de caractère, un homme de combat.

Et moi, qui souffrais de l'injustice de ma condition, en ce prêtre que l'on dirait aujourd'hui "curé de gauche" contrastant avec le brave "curé bourgeois" qui l'avait précédé, je trouvais enfin quelqu’un qui répondait à mon attente.

 

En colonie de vacances

Il comprit ma souffrance et me vint en aide. S'il faisait preuve de tant de sollicitude à mon égard, c'est qu'il n'acceptait pas l'injustice des hommes, et avait à cœur de venir en aide à ceux qui en souffraient. Voyant mon visage triste et la distance qu'il y avait entre moi et mes camarades, il me disait - "Sois plus rigolard Pierre, ne sois pas si sérieux, va t'amuser avec tes camarades". Lorsqu'il m'emmenait à la colo gratuitement pendant trois semaines, (la colo était alors réservée aux enfants de bourgeois), sur le quai de la gare, devant toutes les valises alignées, pour me donner confiance et que je ne me sous estime pas par rapport à mes camarades plus fortunés, il disait bien haut et fort - "Voyez, Pierre, regardez cette belle valise, ça c'est un garçon qui voyage". Je n'étais pas dupe, Ma valise, fabriquée par mon père, était en bois, consolidée par des ferrures et fermée par un solide cadenas. Celles de mes compagnons étaient en cuir, légères et de plus ils portaient tous ces beaux sacs à dos que j'enviais tant.

Durant deux ans, en 1938 et 1939, j'ai bénéficié de trois semaines de colonie de vacances. Le souvenir que j’en ai gardé est un mélange de sentiments opposés. J’éprouvais le plaisir du premier voyage et celui de la découverte d'autres horizons (la colonie était située dans le château d'un village des vignobles du Mâconnais, à 110 km de la maison familiale), mais  ne possédant pas leurs bonnes manières, j’étais également complexé par la vie en commun avec des gosses de bourgeois.

J'en ai vu du pire comme du meilleur. Le pire, c'était mon complexe d'infériorité qui me bourrait d'inhibitions. Ma tenue vestimentaire et le peu de variété de mon bagage faisaient pitié par rapport à l’aisance de mes camarades. Que ce soit au réfectoire ou au dortoir  je restais replié sur moi-même ; redoutant à chaque instant de commettre un impair. Il m'en coûta bien souvent des mésaventures; il en est une dont je me souviens particulièrement, tant elle fut injuste et qui pourrait être intitulée "erreur judiciaire"

Cette "erreur judiciaire" faisait suite à un délit qui avait eu lieu dans le couloir des WC. Il s’agissait d’un passage peu éclairé par la lumière du jour, délimité de chaque coté par l'alignement sinistre de petites cellules à demi fermées par une porte basse, permettant aux surveillants de contrôler avec facilité ce qui s'y passait. Plusieurs d'entre nous avaient dû se chamailler. Il en était résulté que l'unique ampoule sans abat-jour qui pendait du plafond bas avait été cassée. Naturellement, "motus !" Personne n'en avait dit mot.

 À la suite de cet incident, le directeur de la colo, le Père Abbé, flanqué de sa suite de jeunes apprentis curés surveillants, nous avait réunis dans la cour afin de démasquer le coupable et lui infliger la punition méritée. Naturellement tous ces fils de bourgeois ne dirent mot et, je ne sais pourquoi, tous les yeux de mes camarades convergèrent vers moi qui, regard plus ou moins absent, étais à l'écart, sinon physiquement, tout au moins moralement. Ne me sentant pas concerné, j'étais indifférent et étranger au débat.

Malheureusement, à mon détriment, cette attitude qui pouvait sembler feinte, attira l'attention du sévère Père Abbé et fit de moi le "coupable présumé". L'accusation tomba comme un couperet : "voyons, si c'est toi qui as cassé l'ampoule, avoue-le, faute avouée est à moitié pardonnée, la punition en sera moins sévère". Avec mon air de chien battu, révolté par cette injuste accusation, je n'avouai pas. La colère grondait en moi contre le ou les lâches qui allaient me laisser condamner à leur place. Malgré les quelques "non monsieur l'Abbé ce n'est pas moi qui ai cassé l'ampoule" répétés avec le maximum de conviction, la sentence tomba ! Je fus jugé coupable et "condamné" à nettoyer les "chiottes" chaque matin après le soulagement matinal de mes camarades et le petit déjeuner, ce pendant huit jours. Balayage de leurs excréments qu'ils ne manquaient pas, pour ajouter à ma punition, de laisser choir bien à côté du trou qui devait les recevoir (il n'y avait ni eau courante ni chasse d'eau dans les wc), ensuite lavage à concours de moult seaux d'eau que j'allais puiser à grand peine dans le profond puits situé à l'autre extrémité du bâtiment. Ceci sous l'œil peu compatissant et plutôt narquois des mes chers camarades.

Une autre déconvenue survint qui me fit mourir de honte. Nous étions au réfectoire, je ne me sentais pas bien et en fit part au Père Abbé. Pour s'assurer de la gravité de mon cas, il me demanda d'entrer dans son bureau, dont la porte donnait sur le réfectoire, en m'indiquant où se trouvait le thermomètre afin que je prenne ma température. Tous les yeux étaient bien sûr braqués vers moi. J'étais complètement décontenancé. Je n'avais en effet jamais pris ma température. À la maison, il était très rare qu'on le fit. Il fallait être bien mal en point pour se soucier de la température que nous avions. La main de ma mère portée sur notre front suffisait à lui indiquer si nous dépassions la limite autorisée. Le cas échéant, lorsqu'elle jugeait bon que ce soit fait, c'était elle qui s'en chargeait. Elle se gardait bien de nous confier le fragile instrument de peur que nous le cassions. Je savais seulement qu'elle nous l'introduisait dans l'anus pendant quelques instants qui me semblaient une éternité. Aussi, lorsque le Père Abbé me demanda de le faire moi-même, je fus bien embarrassé. Bien à contre cœur, je me rendis dans son bureau, trouvais le thermomètre, mais fus bien incapable de le mettre en place pour la mesure de ma température. Je ne savais que faire. Après un long moment d'hésitation, je retournai au réfectoire et tout penaud je fis comprendre au Père Abbé que j'étais incapable de prendre ma température. Il en fut tout étonné, comment aurait-il pu comprendre que ma mère ne nous laissait pas le faire nous-mêmes. Pour lui c'était impensable, il ne pouvait réaliser qu'à la maison le thermomètre médical avait une valeur telle que ma mère ne pouvait nous le confier. Il dut donc se résoudre à me faire accompagner par un de ses apprentis curés qui se chargea de la besogne. Inutile de préciser qu'à mon grand dépit, dans le réfectoire ce fut une belle partie de moquerie et de rigolade.

En contrepartie, il y eut de véritables moments de plaisir. Les sorties d'une journée de marche dans les coteaux du Mâconnais, l'ascension de la Roche de Solutré, la dégustation de grands vins du Mâconnais, Juliénas, Saint-amour et autres, furent des moments de liberté où aucune différence ne me séparait de mes camarades. Il y avait aussi les histoires d'Arsène Lupin que nous racontait régulièrement un des apprentis curés doué dans ce domaine.

Ainsi se déroulèrent ces colonies de vacances qui demeurent pour moi, en bon ou moins bon, des moments de découvertes et des souvenirs que j'aime évoquer. Je les considère comme un immense cadeau que me fit notre nouveau curé. Il faisait preuve de beaucoup d'égards envers moi et je remplissais sans déplaisir ma fonction d'enfant de chœur. D'autant que, chaque fois qu'il le pouvait, il me rendait service en me confiant certaines responsabilités qui n'étaient pas sans avantages financiers.


Les vrais moments de liberté

Le temps passé à l'école, les corvées familiales et mes fonctions d'enfant de choeur me laissaient malgré tout quelques moments de véritable liberté. Bien souvent, parfois le jeudi, le dimanche après-midi ou le soir après l'école pendant la belle saison, je m'en allais marcher dans les prés et les bois proches du bourg.

À la belle saison, musette en bandoulière, bâton à la main, sous prétexte de recherche d'insectes pour ma collection, de plantes pour mon herbier et, armé de ma fronde pour d'illusoires chasses aux moineaux dans les haies qui bordaient les prés, je m'en allais, marchant à travers prés, foulant au pied les hautes herbes et les fleurs champêtres aux mille senteurs. Je n'avais pour seule contrainte que celles que la nature et ses hôtes mettaient sur mon chemin : haies, ruisseaux et barbelés qu'il fallait franchir, taureaux qu'il fallait repérer dans les troupeaux et éviter, paysans dont il fallait se cacher de peur qu'ils n'envoient leurs chiens à mes trousses pour me chasser de leurs propriétés. Ce n'étaient qu'autant d'obstacles de peu d'importance qui ne faisaient qu'apporter piment et intérêt à mes balades en leur donnant un certain goût d'aventure. Je m'en allais ainsi à ma guise dans ces magnifiques paysages de prés, de champs et de bois qui m'étaient familiers. Je me sentais transporté dans un monde n’appartenant qu’à moi, où j'étais mon maître et où n'existait plus que le présent. J'allai et venais à mon gré, jouissant pleinement de mon heureuse solitude pendant les quelques moments qui m'étaient accordés.

Pendant la saison froide, lorsque la neige revêtait la nature de son manteau neigeux, équipé de ma fronde et les poches pleines de cailloux, j'allais à travers champs, laissant ma trace dans la neige vierge, faire la chasse aux pies. Ce n’était là qu’un prétexte, car bien évidemment avec ma seule fronde j’aurais été bien en peine de faire le moindre mal à ces pies malines qui, dans le silence écrasant qui enveloppait la campagne, me sentaient venir de suffisamment loin pour avoir largement le temps de s’envoler bien avant d’être à portée de mon inoffensive fronde. De ces « parties de chasse », je conserve une heureuse vision. Quel plaisir de marcher au hasard de mes désirs dans cette immense étendue immaculée ! Immensité finement marquée de traces de pattes des pies ou d’autres oiseaux, quelques traits très fins, réguliers en éventail, formant une trace continue plus ou moins longue, le début et la fin marquant la pose et l’envol de l’oiseau. De temps à autre, je me retournais pour contempler la longue traînée que laissait derrière moi l’empreinte de mes sabots. C’était comme un sillon sinueux qui me suivait. Devant moi, la neige, hormis les empreintes discrètes des pattes d’oiseaux, était vierge de toutes traces. Bien que ma progression soit assez pénible, car mes sabots s’enfonçaient profondément dans la neige, je ressentais comme une ivresse de fouler, à ma guise, cette neige vierge.  Pouvoir absolu, sans aucune ombre. Solitude immense que je respirais à pleins poumons et dont la jouissance me faisait oublier le désagrément de l’humidité et du froid qui emplissait mes sabots.

Pendant la période de ma scolarité,tout au long de l'année, en me transportant dans d'autre lieux où j'étais mon Maître, aux antipodes des tourments scolaires, des corvées familiales et de mes fonctions d'enfant de chœur, ces précieux moments me remplissaient d'un sentiment de bien-être indéfinissable.

Jusqu'à ma première communion, à l'âge de 12 ans, je demeurais au service de notre nouveau curé comme enfant de choeur. L'âge de la première communion coïncidant avec celle du certificat d'études, mon entrée au cours complémentaire au mois d'octobre ayant mit fin à cette carrière d'enfant de choeur je n'en perdais pas moins de réguliers et précieux contacts avec ce prêtre qui m'avait fait la faveur de sa bienveillance.

Après ma première communion, à 12 ans et avec mon entrée au cours complémentaire, n'étant plus soumis à ma charge d'enfant de chœur, les heures de temps libre devenaient plus nombreuses. En compensation du climat difficile pour moi du temps passé en classe, je pouvais d’avantage jouir de moments d'heureuse solitude et de dialogue avec la nature. Sans en avoir réellement conscience, j'étais l'heureux bénéficiaire de la naissance d'une véritable liberté. Liberté dont j'allais jouir jusqu'à mon entrée dans le monde du travail, et dont la marque indélébile allait, sans que j'en aie alors conscience, être le moteur de l'énergie qui me permettrait de franchir bien des obstacles à venir.



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 5
PREMIER TRAVAIL, L'USINE


Le monde du travail. Premiers pas !

 En novembre 1939, j'avais treize ans. Peu après le retour des vendanges, n'ayant pas repris l'école, je fis mes premiers pas dans le monde du travail. Ce fut à l'usine de fabrication des masques à gaz qui se trouvait à la cité minière de "la Garenne", à 3 kilomètres de la maison. Elle employait environ 150 personnes, en majorité des filles et des femmes. Mon père y travaillait comme maçon responsable de l'équipe d'entretien des bâtiments et de la chaufferie. Il me présenta à l'ingénieur et obtint mon embauche comme manœuvre à la fabrication des masques à gaz. Début novembre, je fis mon entrée à l'usine. Mon premier travail consista à coller, à l'aide d'une petite presse à main, sur l'embout de l'orifice du masque les joints de caoutchouc assurant l'étanchéité de la fixation de la cartouche de  filtration. Je me trouvais seul dans un grand hangar utilisé comme dépôt. Il était mitoyen à l'immense atelier de fabrication où le personnel féminin réalisait le montage des masques. Deux autres ateliers étaient occupés par du personnel masculin. Dans l'un, celui des presses, se faisait la découpe des pièces de tissu, caoutchouc, métalliques et l'emboutissage de ces dernières. Dans l'autre, celui de la peinture, les ouvriers peignaient les pièces métalliques de la cartouche de filtration.

Mon "apprentissage" nécessita quelques instants seulement. Le travail était on ne peut plus simple, répétitif et sans intérêt. Aussi, je m'ennuyais fort et les journées de travail s'étiraient sans fin, dans une affreuse solitude, au rythme d'une pendule dont les aiguilles me semblaient bien paresseuses.

Les premiers froids de l'hiver arrivant, il me fut permis de rompre cette routine exaspérante. Mon poste de travail n'étant pas chauffé, permission me fut donnée d'aller me réchauffer lorsque le besoin était auprès d'un des poêles de l'atelier de montage. Une porte communiquant avec celui-ci était située à proximité de mon poste de travail. Aussi, ayant toujours plusieurs caisses de joints montés d'avance, outre la pause déjeuner, je ne me privais pas d'aller souvent me réchauffer auprès du poêle. Là, en plus de la rupture de la monotonie de mon travail répétitif, j'appréciais les œillades que les filles, penchées sur leur machines, regard en dessous, m'envoyaient, souriantes et un brin ironiques. Habituées à me voir régulièrement à coté du poêle elles me donnèrent le surnom de "Pierre La Chaleur" !

Dans l'usine, pour les hommes, c'était un privilège de pouvoir travailler à l'atelier des presses, le lieu était propre, le travail présentait un certain intérêt et n'était pas salissant. Par contre, l'atelier de peinture était vu comme le seul lieu défavorable. A l'époque, la peinture était faite manuellement au pistolet. Bien que les deux cabines dans lesquelles étaient placées les pièces à peindre soient équipées d'extracteur des vapeurs de peinture, mis à part le chef de poste préposé à la peinture au pistolet, les ouvriers chargés de mettre en place et d'enlever ces pièces dans les cabines ne portaient de masque. Les autres ouvriers préparaient les pièces à peindre, et, une fois peintes les plaçaient au four pour le séchage et l'emballage et les envoyaient ensuite  à l'atelier de montage. Respirer dans cette atmosphère de vapeur de peinture et de diluant était naturellement défavorable à la bonne santé des poumons du personnel. En outre, le travail était très salissant. Inutile de préciser l'état des vêtements raidis par les dépôts de peinture, et la difficulté représentée par le nettoyage des parties de l'épiderme exposées aux projections de peinture, au maniement des pièces peintes et à l'entretien des cabines et de l'atelier. Ce nettoyage ne pouvait se faire qu'avec un liquide chimique, la benzine, offrant le désagrément de dessécher la peau, et une pâte spéciale de savon gras au parfum pour le moins désagréable. D'où la mauvaise réputation fort justifiée de ce poste. Mes camarades de travail m'avaient prévenu du danger que représentait cette exposition aux vapeurs de peintures en me faisant remarquer la faveur dont je jouissais d'être placé à un poste où l'air était respirable sans danger et de plus, d'être admis à me rendre dans l'atelier des filles.

Je demeurais à ce poste deux semaines environ. Un après-midi, alors que je commençai mon travail, l'ingénieur vint me trouver pour m'informer que le lendemain je serai affecté à l'atelier de peinture. Je ne voulais pas exposer mes poumons aux danger des projections et vapeurs de peinture, ni revêtir des habit encrassés et raides comme des morceaux de bois et encore moins subir le désagrément de devoir débarrasser quotidiennement mon épiderme de sa coloration répugnante avec de la benzine. Je  répondis donc que je n'acceptais pas de changer de poste et refusais d'aller à l'atelier de peinture. Il tenta vainement de me raisonner. Têtu comme une mule, je persistai dans mon refus. Il déclara que l'emploi que j'occupais était provisoire, et qu'il était prévu que je serais affecté à l'atelier de peinture. Il n'y avait pas d'autre place pour moi à l'usine. Le travail dont j'étais chargé n'occupait pas une personne à plein temps et une fille pouvait très bien le faire. Sans discuter davantage, je pris ma musette, quittai l'usine et rentrai à la maison.

L'usine tournait seize heures par jour. Le temps de travail du personnel était réparti sur deux postes de huit heures. Premier poste : de cinq à treize heures, deuxième poste : de treize à vingt et une heure. Ce jour là, mon père était du premier poste. Lorsque j'arrivai à la maison, il terminait juste son repas. Il fut très surpris de me voir et me demanda la raison de mon retour. Mon explication le fit bondir de colère. Mon attitude ne pouvait que lui être défavorable vis-à-vis de l'ingénieur qui le tenait en grande estime. Aussi, m'ordonna-t-il d'accepter le poste qui m'était proposé. Il me somma de retourner à l'usine sur le champ et, pour faire bonne mesure, il m'accompagna pour me présenter à l'ingénieur afin que je lui fasse  mes excuses. En sa compagnie, je retournai donc à l’usine et c'est sous le regard goguenard des ouvrières et de mes camarades de travail, tous au courant de mon exploit, que je traversais les ateliers pour me rendre à ma nouvelle affectation au poste de peinture.

Nouveau dans ce poste, incorporé dans les conditions peu glorieuses de mon retour à l'usine sous la conduite de mon père, j'allais évidemment être un souffre douleur corvéable à merci, d'autant que je n'étais pas du quartier de la Garenne dont étaient originaires tous les autres garçons du poste.

À ce sujet, une précision est nécessaire pour comprendre le climat dans lequel j'allais devoir travailler.
Sans compter les hameaux de la périphérie, la commune d'Epinac-Les-Mines était composée principalement de deux agglomérations distantes de trois kilomètres l'une de l'autre, bien distinctes humainement et géographiquement. D'une part, le bourg qui centralisait les services administratifs, les principaux commerces et dont la population était composée des notables de la bourgeoisie, des ouvriers de la verrerie, de mineurs et de paysans; d'autre part, l'agglomération de "la Garenne", cité minière dont les corons voisinaient avec les principaux puits des mines de charbon. Y était implantée l'usine de masques à gaz qui employait l'importante réserve de filles et femmes de mineurs. Chaque agglomération avait son église, son curé, son école, ses commerces alimentaires, son cinéma, sa fête annuelle et son club de football. Seule la mairie située dans le centre du bourg était commune.

Encore plus que par le  no man's land de terres cultivées de trois kilomètres entre ces deux agglomérations, la séparation se manifestait par une différence de mentalité flagrante. Une population à dominante bourgeoise et paysanne se regroupait au centre de la commune avec ses principaux commerces, ses maisons indépendantes, des ferme et les logements et bâtiments de la verrerie. De l’autre côté, Français, Italiens, Polonais et autres nationalités étaient logés dans une importante cité ouvrière géométriquement composée de grands bâtiments. Les entrées des appartements donnaient directement sur la rue, symétriquement disposées côte à côte. Cela créait un voisinage où les promiscuités n'étaient pas sans être source d'une atmosphère bien particulière, parfois détonante et en même temps représentant une grande communauté où la solidarité était de mise. Ces deux milieux à l'état d'esprit fort différent formaient pratiquement deux gros villages séparés, ce qui n'était pas sans générer de nombreuses divergences de vue et d'identité. Il y avait d'un coté les habitants du bourg qui se prévalaient du titre"d'Epinacois", de l'autre les habitants de la cité minière de "la Garenne" qui étaient désignés sous le titre de "Gérennias". Chacun se affichant  sa différence.

Sur les six garçons qui formaient l'équipe dont je faisais partie j'étais le seul "Epinacois. Pour comble, le chef de poste était lui aussi un "Garennias". Cette équipe était sous la domination d'un caïd, grand gaillard, bagarreur, fort en gueule et physiquement. Le  chef de poste lui-même évitait de le contrarier. Inévitablement, il ne vit pas mon arrivée d'un bon œil et ni lui ni personne ne fut disposé à me faire la moindre faveur. La place qui me fut dévolue, naturellement la plus mauvaise, consistait à approvisionner les cabines des pièces à peindre et à enlever les pièces peintes. Je respirais à pleins poumons les vapeurs nauséabondes et nocives. De plus, on me réserva une grande part de la corvée de nettoyage en fin de poste, travail plutôt désagréable et salissant.

Bon gré, mal gré, je dus me résigner mais ce ne fut pas sans heurts. Il m'arriva parfois de me rebeller contre les brimades du caïd et de mes camarades de travail. Un beau jour, l'occasion me fut donnée de prouver que je ne me laissais pas impressionner et que je pouvais être aussi fort que le caïd. Le chef de poste, homme au caractère instable, irritable, imprévisible et coléreux, me donna un ordre que je ne pouvais accepter. Devant mon refus catégorique il se mit en colère, une discussion animée s'en suivit. Elle eut pour effet de l'exaspérer. Ne se contrôlant plus, il se saisit d'une barre de fer et me frappa violemment au bras. Le coup reçu provoqua une profonde blessure et la vue du sang qui gicla de la plaie mit tout le poste en émoi. L'écho de la bagarre se répandit rapidement dans l'usine, l'ingénieur intervint et je dus être conduit à l'infirmerie dans l'attente du docteur qui effectua des points de suture pour refermer la plaie. Je fus mis en arrêt de travail et le chef de poste licencié pour coups et blessures. Inutile de préciser que mon retour à l'usine fut remarqué et, au poste de peinture, vu la fermeté avec laquelle j'avais répondu au chef de poste et les événements qui s'en suivirent, je fus hissé au niveau du caïd et mes rapports avec toute l'équipe changèrent radicalement. Plusieurs mois se passèrent ainsi, travaillant le matin ou l'après-midi à l'usine et le reste du temps à cultiver le jardin, le champ de pommes de terre et oeuvrant à la coupe de bois

Nous étions en 1940, deuxième année de cette longue guerre qui allait apporter avec elle tant de souffrances. Les Allemands envahissaient la France. À leur approche, en juin, l'usine ferma ses portes.

Commença alors la fuite devant l'envahisseur. Les convois de l'armée Française en déroute et l'exode des populations venant du nord et se dirigeant vers le sud empruntaient la route départementale d'Autun à Chalon-sur-Saône située à 3 km au sud du bourg. Par vagues, les avions Allemand survolaient en rase motte et mitraillaient les convois. D'épaisses fumées s'élevaient des véhicules en feu, marquant le tracé de la départementale. La population vivait dans la crainte. Des rumeurs circulaient sur les atrocités que commettaient les Allemands sur leur passage. On parlait de viols des femmes, de déportation et de massacres de la population.

Nous nous préparions nous aussi à quitter le bourg avant l'arrivée de l'armée allemande. Mais nous hésitions à laisser les maisons et à tout abandonner car, ne disposant pas de véhicules, nous ne pouvions emporter que de maigres bagages. Devant la terreur annoncée, bien que nous étant préparés au départ, nous attendions, dans l'espoir que l'envahisseur qui poursuivait la troupe en fuite néglige de faire un détour par le bourg. Nous n'avions aucune information sur l'avancée de l'ennemi. Aussi, alors que nous avions décidé le départ pour le lendemain, en début d'après midi, l'annonce de l'arrivée imminente des premiers blindés se répandit dans le bourg comme une traînée de poudre. Quelques instants plus tard le bruit des motos des éclaireurs qui précédaient les blindés se fit entendre. Il était trop tard pour fuir, aussi, chacun désertant rues et places se terra chez soi, le nez collé aux vitres, guettant l'arrivées de l'avant-garde des motards qui survinrent rapidement, armés jusqu'aux dent sur leurs machines vrombissantes. Leur apparition nous impressionna fortement tant les rumeurs qui les avaient précédés nous faisaient craindre le pire. La peur au ventre, à leur suite, nous entendîmes bientôt le cliquetis assourdissant des chenilles des chars qui approchaient. La vue des soldats allemands en uniformes noirs, hors de la tourelle, sans marque d'agressivité, amoindrit un peu nos peurs. La  colonne fit halte et les soldats, descendant de leur perchoir, nous adressèrent des signes amicaux, nous incitant à nous placer sur le pas de la porte, malgré les remontrances craintives  de nos parents. Puis, nous enhardissant, nous approchâmes des chars et là, oh stupeur ! Les soldats nous distribuèrent des chocolats. La glace était rompue, cependant devant cette imposante armada nous demeurions sur nos gardes.

Je restais quelques jours à musarder dans le centre du bourg où était rassemblée une unité de blindés, et je parcourais la départementale pour fouiller les restes des camions calcinés à la recherche d'objets de valeur. Mais les pillards étaient déjà passés par là et le butin était plutôt maigre.

Le bourg étant maintenant occupé, Mais, mis à part la présence militaire qui créait un climat d'attente de ce que seraient les jours à venir, la vie avait repris son cours. La mine n'avait pas cessé son activité. Après la fermeture de l'usine de masques, mon père s'y était fait embaucher. Mon frère, ouvrier boucher charcutier dans un commerce du centre, avait repris son travail. Je ne pouvais rester inactif et il me fallait trouver rapidement un travail.

Pendant les mois de juillet et d'août, je fus embauché dans une ferme comme saisonnier pour faire les moissons et participer aux travaux agricoles. Le mari avait été mobilisé et son épouse assurait seule les travaux de la ferme. C'était une femme peu amène, grande et forte, infatigable et dure au travail. Elle ne ménageait pas sa peine et en exigeait autant des autres. J'y ai beaucoup souffert de la chaleur et de la fatigue Les journées étaient très longues. La ferme était distante de 6 km de la maison. Je faisais chaque jour l'aller et retour en vélo. Le travail commençait dès six heures le matin pour se terminer à sept heures le soir; journée coupée par une seule pause déjeuner d'une heure à la mi-journée. Le blé, l'avoine et le seigle, coupés à la faucheuse par un voisin, devaient être ramassés, bottelés et liés à la main. Ce travail était très pénible, j’étais constamment courbé vers le sol et mon dos en souffrait énormément. Hisser les gerbes sur le char et les engranger était non moins pénible. Il fallait aussi s'occuper du jardin, piocher les pommes de terre et assurer le quotidien des animaux de la ferme. Ce fut pour moi une période de véritable galère, d'autant que parfois il fallait travailler le dimanche pour profiter du temps favorable pour certains travaux.

La saison terminée, Il me fallait à présent trouver une situation plus stable. Le revenu familial ne permettait pas que je reste sans salaire. Fin août, mon père me trouva (sombre perspective à la lumière de l'expérience que je venais de vivre) une autre place de domestique sans durée déterminée dans une ferme située dans un hameau à sept kilomètres de la maison familiale. Le salaire était maigre, mais la nourriture et le logement étaient assurés. Pour un gamin de quatorze ans sans formation, en ces temps de guerre, il était difficile de trouver mieux. Et puis, comme disait mon père,"Une bouche de moins à nourrir, ça compte, vaut mieux que tu sois dans une ferme, là au moins tu pourras manger à ta faim".



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6
LE DOMESTIQUE DE FERME

C’était le 31 août 1940. La ferme où mon père m’avait trouvé une place se trouvait à six kilomètres du bourg. Elle faisait partie du domaine du château de SULLY, propriété du Duc de Magenta. Elle était située dans le petit hameau de BOUTON à deux kilomètres au-delà du château. Par une belle journée ensoleillée, en début d'après-midi, le père m'y accompagna à vélo pour me présenter à mes nouveaux employeurs. C'était la fille, célibataire, la quarantaine, aidée par la mère, la soixantaine, qui dirigeait la ferme. J'étais engagé à leur service Les deux fils, célibataires, avaient été mobilisés dès la déclaration de guerre. L'un était prisonnier en Allemagne, l'autre était encore dans l'armée repliée dans le sud de la France. Dans l'attente de leur retour, les deux femmes étaient aidées par un fermier ami, célibataire âgé de cinquante ans environ. Avec la fille, ils menaient en commun de front les deux exploitations.

La ferme était située au centre du hameau composé de quatre exploitations agricoles. On y accédait par une rue montante du sud au nord qui traversait le hameau et conduisait à un immense plateau de champs et de prés. La ferme était à mi-pente.

Le fermier ami nous fit rapidement visiter la ferme. Délimitant la cour, au fond, face à la route, un long corps de bâtiment abritait l'étable des bovins et les greniers à foin. Sur la droite, dans un autre grand bâtiment, à l'équerre du précédent, longeant la cour jusqu'à la route, se trouvait la grange pour les céréales, surmontée d'une paillère, et l'habitation avec son grenier à grain. En face et parallèle à ce bâtiment se dressait  une porcherie ainsi que  l'écurie surmontée d'un fenil. Cette bâtisse était prolongée d'un tas de fumier aux dimensions impressionnantes ! Dans la cour peu ordonnée, devant la maison d'habitation, il y avait un puit et un grand abreuvoir en pierre. Les bâtiments très anciens, étaient construits en grès du pays qui, avec le temps, avait pris une patine de couleur grisâtre donnant à la ferme une certaine austérité, renforcée par la nudité de la cour privée de toute verdure et de toute vue autre que les murs de grés et le tas de fumier. À première vue, l'impression que me fit cette visite ne me laissa pas augurer d'un séjour réjouissant.

C'est le fermier qui me prit en charge. Les conditions d'engagement confirmées, mon père s'en retourna, me laissant au service de mes nouvelles patronnes. Après avoir déposé mon maigre bagage dans un coin de la cuisine, sans attendre, le fermier me confia une première tâche. Elle ne requérait aucune compétence particulière, mais mes capacités physiques y furent mises à rude épreuve.

Les jours précédents, il avait beaucoup plu. La cave, située sous l'habitation, avait été inondée. Il y avait environ vingt à trente centimètres d'eau dans les deux pièces de six mètres sur six environ qui formaient la cave. On y accédait de l'extérieur par une porte basse précédée de quatre marches, en contrebas du niveau du sol extérieur. Cette porte ne pouvait être franchie qu'en se baissant.

- Tiens jeunot, me dit le paysan en me tendant deux grands seaux, faut me vider cette cave parce que ça donne plein d'humidité dans la maison !

Imaginez un peu le travail ! Au sol, le long des murs on avait creusé une rigole pour orienter en temps normal les eaux dans un puisard situé à proximité de la porte d'entrée. Chaussé de bottes fournies par le paysan, les pieds dans l'eau, je remplissais mes deux seaux dans le puisard, puis, franchissant la porte, les vidais à l'extérieur au niveau supérieur des escaliers dans une rigole qui envoyait l'eau vers un fossé situé en contrebas en bordure de la route. Cette tâche répétitive avait cependant un coté pratique: ployant tellement sous le poids de mes deux seaux, je n'avais pas à baisser la tête pour passer sous le linteau de la porte. Il n’en était malheureusement pas de même au retour. Seul, dans la demi obscurité de la cave, jusqu'au soir, je me livrais non sans peine à ce va-et-vient abrutissant. De seaux en seaux cette eau baissait avec une lenteur désespérante. Je ne pus juger de l'abaissement du niveau que par les irrégularités du sol en terre qui finirent par émerger çà et là doucement, tout doucement, comme pour me narguer. Sans un mot, de temps à autre, le paysan venait jeter un œil pour voir  l'avancement de mon travail et l'abaissement du niveau. Quand enfin, à la nuit tombante, après quatre heures de travail épuisant, le paysan vint me chercher pour passer à table, il ne restait plus que quelques flaques par-ci par-là. J'étais littéralement vidé de mes forces, et n'étais plus qu'un flasque pantin se mouvant avec peine, perclu de douleur et mort de fatigue. Il est facile d’imaginer dans quel état d’esprit je me trouvais quand je songeais à la suite que pouvaient me laisser espérer les jours à venir.

Tant bien que mal, je suivis le paysan. La rupture de ce rythme ininterrompu, quatre heures durant, me plongeait dans une sorte d'hébétude et ce n'est qu'une fois que je fus affalé sur mon banc, les coudes sur la table, n'ayant plus mon corps à porter, que je retrouvais une certaine lucidité. Sans un mot, sous le regard curieux et narquois des paysans, qui en disait long sur leur intention d'apprendre à ce gamin venu frais émoulu du bourg ce qu'était le travail de paysan, je dévorais mon repas avec avidité. La soupe au lard et l'andouille aux patates avalées, je pris mon bagage et l'on me conduisit à ma "chambre".

Elle n'était pas dans la ferme de mes patrons, elle se trouvait à 150 m environ, à l'entrée du hameau, dans celle de leur ami paysan. C'était un ensemble composé de trois corps de bâtiments. Le plus grand formait un des grands cotés d'une cour rectangulaire. Il était parallèle à la route qui passait devant la ferme en limite de la propriété. Sur les deux autres cotés, deux bâtiments de moindre longueur se faisaient vis-à-vis. Au centre de la cour, trônait un puit et les abreuvoirs pour le bétail

Lorsque l'on arrivait à la ferme, à gauche, se trouvait un bâtiment comprenant une bergerie surmontée d'un étage, à usage de réserve de fourrage pour les aliments du bétail. Le plus grand corps de bâtiment, face à la route, abritait à gauche, occupant une grande partie de la bâtisse, une grange et à l'étage, une paillère où l'on engrangeait la récolte des moissons et la paille. À droite, se dressait l'habitation du fermier, de laquelle on accédait à un grenier où était stocké le grain. Puis on trouvait l'écurie et une étable pour des bovins, surmontées à l'étage de la réserve de fourrage.

La ferme se différenciait de celle de mes patrons par sa construction récente et moins rustique. Elle était bâtie en grès, elle aussi, mais d'une bien meilleure finition. La façade de la partie habitation, garnie de plantes grimpantes, lui conférait un air de maison de maître. La cour était en bien meilleur ordre que celle de mes patrons. De chaque coté du grand bâtiment du fond était aménagé un grand espace vide qui laissait apercevoir la verdure des prés, des haies et de grands arbres qui entouraient la ferme. L'aspect des lieux, bien qu'assez strict, était d'un abord plutôt accueillant.

Hors l'aspect extérieur, il y avait une différence essentielle sur la vocation respective des deux exploitations. Celle de mes patrons était orientée vers la culture des céréales, des pommes de terre, des betteraves et l'élevage des bovins, vaches laitières et bêtes pour la boucherie, alors que leur ami fermier, hormis la culture des céréales en moindre quantité et l'élevage de quelques bovins, pratiquait essentiellement l'élevage des moutons.

C'est dans le corps de bâtiment de droite, intégrée à l'écurie que se trouvait ma "chambre". Bien grand mot pour désigner ce qui allait être mon coin de repos pour me remettre des grandes fatigues que me réservaient les durs travaux des champs. C'était un petit local de quelques mètres carrés, bas de plafond, aux murs nus blanchis à la chaux. Il était dans le prolongement des stalles, près de l'entrée, la porte étant située dans le couloir longeant les box. Il fallait donc entrer dans l'écurie pour y accéder. Une petite fenêtre y donnait du jour. En somme, ce n'était ni plus ni moins qu'un box de luxe baptisé "chambre" avec vue sur l'extérieur, juste assez grand pour y loger un petit lit de fer à une place, un rangement fait de deux planches verticales reliées par plusieurs étagères, un tabouret et une petite table sur laquelle était posée une cuvette ainsi qu’ un broc pour la toilette.

Au soir de cette première demi-journée de travail, j'étais tellement fatigué, pratiquement inconscient, que je n'attachais pas d'importance à ce qui allait être ma chambre. Je m'affalais tout habillé sur ma paillasse et, ne pouvant trouver le sommeil, tant mes membres et mon dos étaient endoloris, je chialais, chialais de douleur et de solitude jusqu'à ce qu'enfin le sommeil me fasse perdre conscience et oublier pour quelques heures cette douloureuse demi-journée et m’empêche de  penser à celles qui allaient suivre.

Le lendemain commença pour moi ce qui allait être une suite de longues et interminables journées de travail harassant sans autre répit que celui du temps des repas et du sommeil. Le matin, levé dès l'aube, je me rendais à la ferme de mes patrons. Après avoir pris une tasse de café noir (le petit déjeuner nous était apporté sur place) je procédais au nettoyage de l'étable et de l'écurie, chargeais le fumier sur une brouette, l’empilais correctement sur le tas qui était à coté de l'écurie, et donnais le fourrage aux quelques vaches laitières qui demeuraient à l'étable toute l'année et aux deux chevaux. Le travail terminé, c'était le départ pour le travail des champs jusqu'à la tombée du jour avec pour seul répit le repas de midi. Celui-ci, suivant l'éloignement de la terre, nous étais apporté sur place par la mère de la patronne. De retour à la ferme, il fallait assurer le soin aux vaches et après leur avoir donné leur ration d'avoine, mettre les deux chevaux au pré qui se trouvait derrière les écuries. Ensuite, c'était le nettoyage de la poussière amassée au cours de la journée. Pour le corps qui n'en était pas exempt, un lavage à grande eau torse nu dans l’abreuvoir attenant au puit faisait l'affaire, tout en procurant un rafraîchissement bienvenu. Nous prenions alors place à table pour le repas du soir qui se déroulait sans grandes discussions ni commentaires. Le repas terminé, c'était le retour à la "chambre" pour y trouver enfin un moment de répit rapidement suivit d'un sommeil réparateur. Les jours s'écoulaient ainsi au gré du travail de la ferme.

Lorsque je suis arrivé les moissons étaient terminées. Restait une période particulièrement chargée pour les travaux des champs. Elle allait s’étendre de septembre à octobre et en partie sur novembre. Après le rituel du travail matinal à l'étable et à l'écurie, c'était le départ pour les prés ou les champs jusqu'au crépuscule. Il y avait les pommes de terre et les betteraves à piocher et à buter, la deuxième coupe de foin à couper, faner, ramasser et engranger et le battage des céréales, l’arrachage des pommes de terre, les labourages et les semailles.

Des quelques mois que j'allais passer à travailler la terre je conserve de nombreux souvenirs. Souvenirs d'un travail parfois rebutant et souvent fort pénible, mais aussi souvenirs de la découverte d'un monde riche d'authenticité.

Du travail aux champs de pommes de terres, je conserve le souvenir de la tâche la plus épuisante. Il se faisait en deux temps. En premier lieu, lorsque les plants étaient assez grands, il y avait le piochage de la terre tout autour de chaque plant pour couper les mauvaises herbes et aérer le sol. Quelques semaines plus tard, lorsque les plants étaient prêt de leur maturité c’était le buttage qui consistait à relever la terre à la pioche des deux cotés de chaque rangée pour recouvrir la base des plantes sur une certaine hauteur afin de créer une butte qui conserverait la fraîcheur à la plante pour la nourrir davantage, et  recouvrir suffisamment les précieuses tubercules pour leur permettre un développement maximum.

Le départ, le matin, était le début d'un véritable cauchemar. Que ce soit pour le piochage ou pour le buttage il en était de même. Je conserve des images douloureuses de ces immenses champs de pommes de terre dont les rangées s'allongeaient sur plus de cent mètres de long. Nous étions quatre pour effectuer ce travail, la patronne, son frère, qui peu après mon arrivée avait été démobilisé, l’ami fermier et moi. Côte à côte, nous prenions chacun notre rangée. Rangée interminable que nous suivions, courbés sans appui sur le manche de la pioche que nous relevions et abaissions sans relâche pour l'enfoncer et la ressortir de terre à la force des bras, tête et torse en avant, dos courbé, avançant doucement pas à pas au rythme incessant de nos coups de pioche.

Les robustes paysans aux reins d’acier rompus à la tâche avançaient, imperturbables. Pour le travail de la terre il fallait des gens costauds, durs à l'ouvrage ne se plaignant jamais etcapables d’abattre toujours plus d’ouvrage. Ce n'était malheureusement pas mon cas. Une douleur insupportable me tenaillait le dos au niveau des lombaires et me faisait hurler de douleur en silence. Je devais garder pour moi cette atroce souffrance. J'avais ma fierté, mais je la payais cher.

Elles n’en finissaient pas ces rangées de patates. Arrivé au bout, sans répit, nous nous retournions pour en recommencer une nouvelle. Et il fallait suivre. J'étais bien sûr à la traîne. Le paysan gueulait «oh ! Petiot ! Grouilles-toi ! On ne va pas t’attendre non !». C’était ainsi dans ces interminables champs de pommes de terre du lever du jour au coucher du soleil, et ça durait plusieurs jours. A chaque nouvelle journée, mon supplice se renouvelait en silence; personne à qui se plaindre, personne pour me donner du courage.

Il y avait quand même un moment où j'éprouvais un réel soulagement. C’était quand le matin à huit heures, la mère de la patronne nous apportait la collation à la terre. Elle était composée d'un grand faitout de soupe chaude au lard, d'une bonne miche de pain, de tranches de charcuterie, d'une épaisse et succulente omelette et d'une piquette buvable. En somme, largement de quoi contenter les estomacs jusqu’à midi. Il fallait reconnaître que si question "boulot" il n’y avait pas de sentiment, question "bouffe"la générosité était de mise. Si l’on voulait que le travail avance, il fallait bien nourrir ceux qui travaillaient sans compter, J'avoue qu’ajouté aux plaisirs de la bonne chère, j'appréciais tout autant, sinon plus, le fait de m'asseoir, de redresser le torse durant un quart d’heure ce qui soulageait pendant un temps, aussi court fût-il, mes douleurs lombaires.

Ah ! Ces corvées des champs de patates, je ne pourrais imaginer les souffrances endurées si je ne les avais pas vécues ! Et encore, quant il faisait beau il fallait s’estimer heureux, mais dans ce fichu climat du Morvan, il pleuvait souvent et alors la terre grasse collant à la pioche et à la semelle des sabots, donnait des kilos supplémentaires à supporter et à manier. Régulièrement, il fallait racler la semelle des sabots sur le tranchant de la pioche pour enlever une lourde couche collante, et nettoyer la pioche avec un caillou pour l'alléger et lui permettre une meilleure pénétration dans le sol. À l’automne, l’arrachage était moins pénible. Le temps de ramasser d'une main les pommes de terre, de les débarrasser de leur calotte de terre et de les jeter derrière moi, me permettait de l’autre main de m'appuyer sur le manche de pioche, donnant ainsi  un court répit de soulagement à mon dos douloureux. Quel bonheur quand le coup de pioche arrachait une bonne quantité de tubercules ; pendant un court instant je pouvais me permettre de poser un genou à terre pour les ramasser ; quel soulagement, un vrai moment de repos !

La corvée des betteraves me réservait le même sort, mais il fallait seulement les piocher et non les buter, ce qui était un peu moins pénible. Par contre, il avait lieu deux fois dans la saison.

Ces corvées étaient certes particulièrement douloureuses pour mon dos fragile, mais il restait encore à effectuer la deuxième coupe des foins de la saison. Elle n'était pas non plus exempte d'efforts et de fatigue. Mais le travail était moins monotone et surtout, moins douloureux pour mes lombaires.

Le foin, fauché mécaniquement par une faucheuse tractée par un cheval, était couché sur le sol en rangées régulières. Un ou deux jours plus tard, Il fallait le "faner", c’est-à-dire le retourner à la main avec une fourche pour un séchage parfait. Lorsqu'il était sec, prêt à engranger, la râteleuse, grand râteau mécanique sur roue, de deux mètres de large environ, tracté par un cheval, rassemblait plusieurs rangées en une seule plus importante. Un système mécanique permettait de relever le râteau après chaque rangée puis de le rabaisser pour en ratisser une nouvelle. Ensuite, manuellement, à la fourche et au râteau, le foin était rassemblé en tas réguliers pour le ramassage et le chargement. Le transport de la terre à la ferme était fait avec un char, long chariot en bois à quatre roues, tracté, suivant l'importance du chargement, par un ou deux chevaux. Pour le chargement, chaque tas était envoyé à la fourche sur le char. Là, un homme rangeait convenablement chaque fourchée de façon à pouvoir, dès qu'il atteignait le haut des ridelles, empiler le foin en le faisant déborder de chaque coté pour obtenir une largeur maximum, et donner ensuite le plus de hauteur possible au chargement pour réduire le nombre de transports à la ferme. Ce travail demandait un certain coup d'œil et de l'habileté pour édifier convenablement l'empilement du foin sans risque de renversement.

Les premiers jours, je faisais partie de ceux qui, du sol, envoyaient les tas de foin sur le char. Au début du chargement le travail était relativement aisé, mais au fur et à mesure que le foin s’empilait, et Dieu sait que le paysan chargeait le char au maximum, l'envoi des fourchées de foin exigeait un effort de plus en plus important.

Peu de temps après que le ramassage eut commencé, on me fit monter sur le char pour empiler le foin. Par quel concours de circonstances ? Je n'en ai pas souvenir. Peut-être était-ce parce que je n'étais pas assez rapide pour lancer mes fourchées et qu’elles n'étaient pas assez grosses. Toujours est-il que ce travail ne fut pas pour me déplaire. La rentrée des foins présenta alors pour moi un coté intéressant. J'ai toujours été assez adroit pour le travail manuel, je disposais d'un certain bon sens et savais faire preuve de rigueur et d'une recherche de perfection dans les tâches que j'accomplissais. Le travail exigeait malgré tout une certaine dépense physique et de la rapidité car les fourchées m'étaient envoyées sans répit et la position sur le char, les deux pieds s'enfonçant dans le foin, était loin d'être confortable, mais j’étais obligé de suivre la cadence. Malgré cela, empiler fourchées après fourchées de façon que le chargement soit le plus large possible, bien vertical et formant un parallélépipède parfait me procurait une certaine satisfaction et une non moindre fierté. Mon premier char fut tellement bien chargé, d’équerre et d’aplomb et il monta si haut, sans risque de se renverser que, jusqu’à la fin de la saison, c’est à moi que revint la charge d’empiler le foin sur le char. Mais la médaille à toujours son revers. Les paysans allaient beaucoup plus vite que moi pour envoyer les fourchées. J'avais tout juste le temps d'en empiler une, qu’une autre m’attendait déjà. En me plaçant sur le char, le patron n'était pas perdant. Le chargement était plus rapide et le char chargé au maximum. Il en résultait un gain de temps au chargement et, moins de voyages à faire. Mais je ne m'en plaignais pas, bien au contraire, le plaisir que j'avais à cons erver mon char parfaitement d'aplomb et bien cadré et la fierté que j'en ressentais compensait la fatigue qui en résultait. Un plaisir supplémentaire m'était procuré lors du retour à la ferme. J'étais confortablement installé sur le foin au sommet du chargement dominant l'environnement et jouissant d'une vue imprenable, alors que les autres suivaient le char à pied.

Le déchargement à la ferme n’était pas exempt d'efforts  non plus. Le foin était entreposé dans le fenil situé à l'étage au dessus des étables, immense espace de plusieurs mètres de haut entre le plancher et la charpente de la toiture. Le déchargement et la mise en place dans le fenil nécessitait au moins trois personnes. Une sur le char et deux dans le fenil. Celui qui était sur le char donnait la cadence de travail. Au sommet du chargement sa tâche était relativement facile car il se trouvait à hauteur de la porte du fenil. Mais au fur et à mesure du déchargement il se trouvait en contrebas et ses efforts étaient proportionnés. C’est lui qui donnait la cadence au déchargement. A ce sujet, lorsque j'étais dans le fenil, je dois dire que je fus parfois l'objet de remontrances pour mon manque de rapidité. Au début de la saison, la besogne était relativement aisée, mais au fur et à mesure de l'engrangement du foin la tâche devenait plus ardue. Il fallait progressivement monter le foin jusque sous la charpente entre les fermes et au fur et à mesure l'empiler couche par couche pour en engranger le maximum. Chaque fourchée était tassée avec les pieds en pesant de tout son corps. A deux hommes dans le fenil il y avait fort à faire. Depuis la porte, un des deux  reprenait les fourchées provenant du char et les portait à leurs emplacements. L'autre les empilait convenablement et les tassait. Il m'est arrivé d'être soit sur le char, soit dans le fenil. Dans les deux cas le travail était tout aussi pénible. Cependant celui du fenil représentait un inconvénient majeur, il y régnait en permanence un nuage de poussière de foin et l’inhalation de ces fines particules était fort désagréable. J'en souffrais énormément. A l'époque on se souciait peu de soigner les allergies et il se trouvait, je le sus bien plus tard, que j'étais allergique aux graminées ; dans le fenil je souffrais donc affreusement du rhume des foins, irritation des yeux et nez complètement bouché. La respiration par la bouche me provoquait des picotements et une gêne dans la gorge qui m'arrachait de déplaisants raclements. Dans ce milieu de gens durs à la tâche et résistants à la douleur, c'était là un inconvénient mineur. Je n'avais d'autre choix que de faire mon travail sans me plaindre.

Pour les moissons, contrairement à la coupe et au travail du foin dans les champs, le blé ou autre céréale séchaient sur pied et la coupe se faisait avec une moissonneuse tractée par deux chevaux. Elle coupait et emballait les céréales au fur et a mesure, déversant derrière elle des petits ballots ficelés prêts à être chargés sur le char et rentrés à la ferme.

Lorsque j'ai été engagé, les céréales étaient déjà engrangées. Mais restait à faire le travail du battage pour séparer la paille du grain. Ce n'était pas un des moindres. Il exigeait, outre un important matériel, force et endurance. Aujourd'hui pour un gamin de mon âge, ce travail serait considéré comme une condamnation aux travaux forcés. Il requérait une résistance à la fatigue et une force physique qu'à présent, peu de jeunes garçons et même d'adultes seraient susceptibles ou accepteraient de fournir

Le battage était un événement et marquait date dans l’année. Il était réalisé dans chaque ferme par une énorme et monstrueuse machine : la batteuse plus communément nommée le battoir. Elle se déplaçait de ferme en ferme avec tout le matériel nécessaire au battage des céréales et au bottelage de la paille. Tractée par une machine à vapeur, c'était une véritable caravane qui occupait toute la largeur de la chaussée sur plus de dix mètres de long. Son déplacement était à lui seul un événement. Montée sur des roues en fer elle se déplaçait lentement, dans un bruit de cliquetis métallique, de grincements et de craquement de bois et de fer, tirant derrière elle la botteleuse montée sur roues en fer elle aussi, le tout dans un vacarme assourdissant au rythme du halètement de la machine de traction à vapeur. Le déplacement du convoi était à lui seul un événement excitant pour les gosses qui le suivaient en criant d'enthousiasme. La batteuse était installée dans la cour de la ferme à proximité de la grange où avaient été engrangées les céréales.

Après les moissons,"Les journées de battoir" revêtaient un caractère bien particulier dans le travail des paysans. Outre le personnel accompagnant la batteuse, le travail de battage nécessitait de quinze à dix sept personnes. Ces journées étaient l'occasion de réunion de fermiers pour un travail fait en commun dans une franche cordialité. Les repas servis à la ferme pour tout ce monde étaient, à l'image de ces mémorables journées, de pantagruéliques ripailles et beuveries justifiées par l'importance de l'événement qu'elles représentaient. Si ce n'est le travail harassant que chacun devait fournir, tant les ouvriers qui participaient au battage que les cuisinières qui préparaient les agapes, les journées de battoir étaient mémorables et pouvaient être apparentées à une fête unique dans l'année pour chaque ferme.

Cela pouvait s'expliquer, en partie, par la présence et la richesse de l'important tas de grains entreposé dans le grenier qui en résultait. Source de fierté, de satisfaction pour le paysan et du plaisir presque sensuel qu'il pouvait ressentir à contempler puis palper ce trésor naturel pour en apprécier la qualité, et laisser couler doucement entre ses main une véritable rivière de vie qui assurerait les lendemains pour les siens et le pain des jours à venir. De tous les produits cultivés et élevés par le fermier, le grain était certainement celui qui donnait le plus de noblesse au résultat de son travail.

En outre, le battage marquait la fin d'un cycle représentant une année de travail qui ne correspondait pas avec celle du calendrier. Après les travaux intervenus depuis les semailles de l'automne précédant, ces journées de battoir pouvaient être considérées comme le couronnement et une véritable célébration de l'aboutissement du fruit d'une année de labeur. Elles étaient le sommet marquant l'éternel recommencement du travail du paysan. Après le battage et l'arrachage des pommes de terres qui intervenait en même temps ou peu après, allait succéder un nouveau cycle. Recommenceraient les labours, les semailles, et l'hiver venu, avec la rentrée des troupeaux à l'écurie, l'entretien des prés et des champs et les coupes de bois. A l'approche du printemps reprendraient les travaux de la terre, de nouvelles plantations, puis les fenaisons, et les moissons. Et pour terminer le cycle, le tout serait couronné de nouveau par des journées de battoir.

Ces journées mémorables commençaient, la veille au soir ou très tôt le matin, par l'arrivée et l'installation de la batteuse. Les quatre ou cinq ouvriers qui la convoyaient s'occupaient du fonctionnement de la machine pendant le battage, les quinze à dix sept paysans présents assuraient l'approvisionnement en céréales et l'évacuation des produits obtenus après battage : grain, paille et poussier. Pour assurer cette main d'œuvre, suivant les affinités et les relations, autant de fermiers du pays se partageaient le travail, chacun fournissant une personne au fermier qui avait le battoir chez lui. En général, il y avait une journée de battage dans chaque ferme, quelques fois un jour et demi ou deux. Le fermier devait rendre ensuite à chacun de ses collègues qui lui avaient fourni un homme, le nombre de journées correspondant. Par exemple, un fermier qui avait eu le battage dans sa ferme était redevable d'autant de journées de travail que le nombre de ses collègues qui avaient envoyé un ouvrier participer au battage de ses céréales. Pour une journée de battage à la ferme, Il avait une quinzaine de journées de travail à rendre. S'il avait deux jours de battage, il devait en rendre le double.

Dans la ferme de mes employeurs, la journée de battage était longue. Il fallait donc rendre au moins une quinzaine de journées de travail pour compenser la main d'œuvre fournie par les autres fermiers.

Etant le domestique, j'étais naturellement chargé de rendre ces journées. Il me reste de cette saison du battage des souvenirs contradictoires, souvenirs d’efforts physiques et de grandes fatigues et souvenirs de franche camaraderie, de cordialité et de bonne humeur. Ces journées de battage furent certainement les plus dures et les plus longues que j'ai eues à accomplir pendant mon séjour à la ferme. Le temps ne comptait pas. Le travail commençait au lever du jour, entre cinq et six heures du matin et, suivant la quantité de céréales, il se terminait tard le soir avec les dernières lueurs du jour, travail harassant, sans nul répit que ceux des repas et des nuits, souvent bien courtes lorsque deux journées de battoir à rendre se suivaient. De plus les battages ayant lieu en septembre, les journées encore chaudes et la poussière produite par le battage des céréales sèches, rendaient ce travail très inconfortable.

Tard le soir ou pendant la nuit, le personnel de la batteuse avait déplacé la machine pour la mettre en place dans la ferme suivante et tout préparer pour la mise en route à l'heure donnée.

Installée, la batteuse s'étendait sur une bonne quinzaine de mètres sinon plus. En premier se trouvait la machine à vapeur, gros cylindre de plus de un mètre de diamètre, monté sur des roues en fer, surmonté d'une cheminée. Elle actionnait un énorme, volant, roue de grand diamètre, de un mètre à un mètre cinquante environ, entraînant une longue courroie de plusieurs mètres de long transmettant, par l'intermédiaire d'une poulie fixée sur la batteuse, le mouvement du volant aux multiples organes effectuant le battage des céréales, la séparation du grain, du poussier, de la paille et son bottelage.

La batteuse était une énorme caisse, assemblage de bois et de fer, parallélépipède rectangulaire de cinq à six mètres de long, par deux mètres cinquante de large sur deux mètres cinquante de haut environ, elle aussi montée sur roues en fer. Monstrueuse mécanique dont les entrailles contenaient nombre de poulies, courroies, engrenages, bielles, battoirs et tiroirs en mouvement. Multiples mâchoires qui happaient les céréales que les paysans lui enfournaient dans la gueule, les battaient pour en extraire le grain, le séparer de la paille, et des poussières provoquées par les opérations successives et rejeter le tout séparément hors de la batteuse.

Entre cinq et six heures du matin, suivant la quantité de céréales à battre pour la journée, la machine se mettait en route. Chacun avait une tâche bien déterminée. Juchés sur l'empilement des ballots de céréales stockés dans la grange Il y avait ceux qui les jetaient au sol. Ils étaient repris par d'autres, généralement de gros bras, qui, à bout de fourche, les envoyaient aux ouvriers debouts sur la plate-forme supérieure de la batteuse. Là, les liens étaient coupés et les céréales enfournées dans l'avaloir pour le battage proprement dit. Sur un des coté de la batteuse étaient évacués grain et poussier qui sortaient de ses entrailles. A l'arrière la paille était éjectée sur un tapis roulant qui l'enfournait dans la botteleuse pour être compressée et rejetée sous forme de petits ballots parallélépipédiques parfaitement ficelés. Les tâches d'évacuation des différents produits étaient fort différentes. Celle des porteurs de sacs de grains exigeait des hommes forts et solides, plusieurs dégueuloirs déversaient sans discontinuer le grain dans des sacs qu’il fallait monter à la réserve de grains située dans le grenier de la ferme. Ces sacs ne pesaient pas moins de cinquante kilos. Le préposé à la surveillance du remplissage aidait les porteurs à les hisser sur leur dos et, dans une procession ininterrompue, ces derniers gravissaient les escaliers pour monter les vider sur le plancher du grenier. C’était certainement le travail le plus pénible du battage. Il était réservé aux plus forts. Une autre tâche, (c’était la planque, généralement réservée aux plus âgés), consistait à évacuer les bottes de paille. La manutention demandait un moindre effort car la paille dépouillée de ses grains et de ses enveloppes était moins pesante et les bottes de taille assez réduite. Les hisser dans la paillère était une tâche facile. Un autre travail peu fatiguant mais fort désagréable était le remplissage des sacs sous le dégueuloir du poussier. Celui-ci était composé de la fine enveloppe des grains et des brisures de la paille occasionnées par les battoirs; particules précieusement recueillies car elles servaient de nourriture de base pour le bétail pendant l'hiver.

Après un copieux petit déjeuner, le travail commençait et continuait sans relâche jusqu'à midi. Il reprenait de même après le repas jusqu'au soir entre 19 et 22 heures à la fin du battage.

Peu après mon embauche, ma première journée de battoir eut lieu dans une grande ferme située à 6 km. À 4 h 30 du matin ce fut le départ en vélo. C'était une grande exploitation. La journée de battage promettait d'être longue. Peu après cinq heures, la batteuse commença à tourner. Tout nouveau venu dans la corporation, j'étais un illustre inconnu ne connaissant personne.. N'ayant jamais assisté à une journée de battoirs j'ignorais tout du battage. J'étais dans l'attente de connaître la tâche que l'on allait me donner à accomplir pour la journée. Apparemment, à ma connaissance, sans qu’il y  ait eu d'affectations préalables, chacun prit sa place. Celle qui me fut dévolue ne fut pas des mieux adaptée à mes capacités respiratoires. Je fus chargé d'assurer la mise en sacs du poussier sous le dégueuloir. Le travail était peu fatiguant. Compte tenu de leur contenu, les sacs pesaient peu et étaient faciles à remuer, c'était certainement  mon jeune âge qui m'avait valu d'être placé à ce poste. Mais si l'effort physique était peu important, l'épais nuage de poussière dans lequel j'étais plongé était fort incommodant et mes allergies vinrent rapidement à bout de mes capacités d'ingurgiter une telle quantité de particules irritables. Mes yeux se gonflaient  et me piquaient terriblement, mon nez était complètement bouché, ma gorge était irritée par la brûlure provoquée par le poussier, c'était un véritable enfer. En peu de temps, je fus complètement anéanti et remplissais ma tâche tant bien que mal comme un automate fort incommodé par cette nuée de poussière. Proche de moi, le préposé au remplissage de sacs de grain qui était s'aperçu de mon état fit en sorte que l'on mit fin à mon martyr. Si le nouveau poste où je fus placé n'était pas affecté par autant de poussière, il n'était pas de tout repos et requérait des efforts qu'il était peu habituel de demander à un gamin de 14 ans. Je fus intégré à l'équipe chargée de balancer à bout de fourche les ballots de céréales sur la plate-forme supérieure de la batteuse. Comme il est de coutume, les plus anciens, habitués à ce travail, ne réservaient pas la meilleure place à un nouveau venu. Il y avait deux sortes de ballots, ceux qui avaient été bottelés et liés mécaniquement à la moissonneuse-batteuse et ceux confectionnés et liés à la main. La différence était dans leur poids. Les ballots liés à la moissonneuse-batteuse étaient beaucoup plus légers que ceux liés à la main. Naturellement les anciens, plus débrouillards, plus rapides et plus hardis que moi, s’emparaient des ballots les plus légers, me laissant ceux qui étaient liés à la main d'où un effort plus important pour les hisser sur le battoir. Et comme pour chaque poste quel qu'il soit, le nombre d'ouvriers nécessaires était calculé au plus juste, il n'y avait pas un moment de répit ; car le rendement de la batteuse dépendait de son approvisionnement. Les va-et-vient de la grange à la batteuse ne s’interrompaient qu'à l'heure du repas de midi. Celui-ci, véritable moment de repos et de bonheur pendant une heure, comblait de calories les estomacs les plus exigeants, permettant ainsi de reconstituer les forces physiques pour reprendre le travail jusqu'à 21 heures ce soir là. En récompense des efforts fournis, un véritable repas pantagruélique nous attendait. Se succédaient les mets les plus savoureux ou gras et assaisonnements n'étaient pas comptés et, ce qui n'était pas négligé par les convives, où le vin coulait à volonté. Pour certains, ces agapes et beuveries se poursuivaient tard dans la nuit, pour d'autres, il fallait rentrer car, après quelques heures de sommeil, une autre journée de battoir les attendait le lendemain. Ce fut souvent mon cas ; ayant une quinzaine de journées à rendre, lorsque deux journées de battoir se suivaient dans le même hameau un peu éloigné de la ferme, le repas terminé il m'est arrivé de ne pas rentrer à la ferme et de dormir dans le fenil pour gagner quelques heures de sommeil et être sur place le lendemain

Cette première et longue journée de battoirs terminée, courbaturé et assommé de fatigue c'est avec peine que, pesant péniblement sur les pédales de mon vélo, je rentrais à la ferme.

A intervalles plus ou moins réguliers, ces journées se déroulèrent jusqu'au début octobre. Avec l'expérience des premiers jours de battoir et l'endurance acquise progressivement, cette participation au battage représentait finalement une coupure de mon travail à la ferme, et l'atmosphère cordiale et de franche camaraderie qui y régnait avait un côté qui ne m'était somme toute pas désagréable.

Pendant la saison des battages, les travaux se poursuivaient à la ferme, entre autre, récolte du foin, puis ensuite arrachage des pommes de terre et des betteraves. Les lendemains de battage, malgré la grande fatigue de la veille, je n’étais bien sûr pas dispensé d’y participer.

Les récoltes terminées, vint le temps des labours et des semailles. Le premier travail consistait au charroi du tas de fumier qui était dans la cour de la ferme, résultat d'une année d'entretien de l'écurie. Il était transporté et réparti dans les champs pour y être épandu manuellement à la fourche avant les travaux de labour où il allait être enfoui sous chaque sillon de terre labourée. Venait ensuite le labourage, étroite communion entre l'homme et le cheval pour modeler la terre avec une parfaite régularité et la préparer à recevoir le grain.

Dans une chaude et forte odeur de terre et de sueur, les deux bras fortement maintenus par le paysan et dirigée à la main, la charrue tirée droit par deux chevaux attelés en ligne, creusait son sillon. La pointe du soc enfoncée dans le sol suivait une trajectoire rectiligne et continue, et la terre, glissant sur l'acier incurvé et poli, était retournée et renversée régulièrement dans le précédent sillon en bandes brunes régulières, bombées, luisantes et lissées par le frottement, la pression et la forme du soc.

J'étais chargé de la conduite des chevaux. Tenant le cheval de tête par la bride, de la voix je les dirigeais. Ce travail avait un coté passionnant. Ne faire qu'un avec ces puissantes bêtes, obéissant à la voix sans qu'il y ait à manier le fouet, les muscles saillants, tendus, tirant droit de toutes leurs forces sur les traits qui les liaient à la charrue, procurait une certaine jouissance. Tout mon intérêt était centré sur l'avancée en force des bêtes sans dévier d’un pouce de la trajectoire permettant au paysan de creuser son sillon bien droit et parfaitement parallèle au précédent. La tâche ne laissait aucun répit et demandait une attention soutenue. Le travail devenait délicat et demandait douceur et fermeté lorsque arrivé en bout du sillon il fallait faire tourner les chevaux pour les placer parfaitement dans l'alignement du nouveau sillon qui allait être creusé. Je garde une image très présente de la puissance de ces masses de muscles, soufflant à pleins naseaux, arc-boutés sur les traits tirant la charrue, qui, guidée par la main ferme et habile du paysan, creusait son sillon en retournant la terre d'une façon parfaitement rectiligne d'un bout à l'autre du champ.

Une fois les sillons creusés, après avoir passé la herse tirée par un cheval, de long en large pour briser les mottes de terre, le paysan, le semoir suspendu contre le ventre avec une bandoulière, avançait lentement et majestueusement d'un pas mesuré, semant son grain d'un geste large et régulier. Derrière lui, je repassais la herse pour mélanger ce grain à la terre. La semaille terminée, terre et grain soigneusement mélangés par la herse étaient compactés avec un rouleau de 1,50 m à 2 m de large, pour permettre à la graine, bien enrobée de terre, de germer et de faire sortir du sol ce qui serait la moisson de l'année suivante. Prémisse des journées de battoir à venir…

Du labour et des semailles, je garde un précieux et émouvant souvenir. Travail hautement symbolique, l'homme et son compagnon le cheval en harmonie avec la terre nourricière pour une féconde et future récolte …

Fin septembre, un nouveau domestique avait été embauché par le paysan ami, en vue de l'agrandissement des deux exploitations et en prévision du surcroît de travail qu'allait entraîner la saison d'hiver avec l'entretien de tout le bétail qui, suivant la rigueur du climat, devait rentrer à l'étable en octobre ou novembre. Son arrivée allait changer mes habitudes. En effet, vu qu'il avait été embauché par le paysan ami, la "chambre" que j'occupais lui revenait de droit. Ce fut le déménagement. Dans la mesure où j'allais coucher dans la maison de mes patrons et non plus dans un box à l'écurie, j'aurais du en être satisfait. L'inconvénient, et il était de taille, c'est que mon lit se trouvait dans un angle de la cuisine de la ferme. La gêne que j'éprouvais est facilement imaginable. Le matin, je me sentais obligé de me lever le premier pour faire ma toilette dans la cuvette qui m'était réservée à cet effet et m'habiller avant que toute la maisonnée n'ait envahi la cuisine pour boire le café noir du matin. Le soir, ce n'était pas mieux, je n'osais me déshabiller et me mettre au lit avant que la cuisine ne soit libre de tout occupant autre que moi. Je regrettais ma chambre dans l'écurie et l'indépendance dont je jouissais.

Outre la gêne que j’éprouvais, ma présence dans la cuisine le soir me fit éprouver une sensation de déchéance. La fille de la patronne qui devait avoir onze ans y faisait chaque soir ses devoirs. A l'écouter et la voir faire je me rendis compte à quel point, depuis ma sortie de l'école, j'étais devenu un véritable ignorant. Cela faisait bientôt deux ans que j'étais entré dans le monde du travail et je n'avais plus ouvert un livre, ni rédigé le moindre écrit, ni fait le moindre calcul. J'étais incapable de comprendre quoi que ce soit aux devoirs de la fillette ni de me souvenir de la moindre des règles de calcul et de grammaire. Ma mémoire n'avait rien conservé de ce que j'avais appris à l'école. Jugez de ma stupéfaction et du sentiment que j'éprouvais de me voir devenu si ignorant. Il faut dire que depuis que j'étais à la ferme, n'ayant personne avec qui converser j'étais devenu solitaire et mon isolement dans la "chambre" de l'écurie n'avait eu d'autre résultat qu'un repli sur moi. L’atmosphère du hameau, loin du bruit et du mouvement des villages ou des villes, un lieu où les gens ne se fréquentaient pas, parlaient peu, juste le strict nécessaire pour assurer le quotidien, n’était pas faite pour me  sortir de mon isolement. Si au début de ma présence à la ferme je me rendais chaque dimanche à la maison familiale, au fur et à mesure que le temps passait, mes visites s'espacèrent et devinrent mensuelles uniquement par nécessité, pour faire assurer l’entretien de mon linge par ma mère. Je n'en éprouvais pas la moindre nostalgie. Par la force des choses, je m'étais habitué à cette rude vie de paysan solitaire vivant au seul rythme de la nature et progressivement  je la subissais sans qu'elle semble trop pesante.

De cette solitude, il me reste malgré tout de bons souvenirs. Il en est un qui demeure particulièrement agréable. La plupart du temps, c’étaient les chevaux du paysan ami qui étaient employés pour les travaux, un beau cheval hongre et une superbe jument, deux belles et puissantes bêtes très dociles. Après la journée de travail ils étaient conduits au pré pour la nuit et ramenés le lendemain à la première heure à la ferme. J’étais chargé de cette besogne. Le pré se trouvait à plusieurs centaines de mètres sur le plateau situé plus haut que la ferme. Dés que j'arrivais hors de vue du hameau, je grimpais lestement sur le dos de la jument et me laissais bercer au rythme lent de ses pas. Dominant ce qui m’entourait, j'éprouvais une enivrante sensation de liberté. Ce rapport avec les bêtes et le calme de la  nature dans la fraîcheur et le silence du soir au crépuscule ou du matin au lever du soleil me procuraient un moment de plaisir immense et d’oubli du dur labeur du travail à la ferme.

Il est un autre souvenir  qui demeure très présent et qui contribua, je pense à faciliter mon adaptation à cette rude vie de paysan. Contrairement à mon emploi précédent, à mon parcours scolaire et à la fréquentation de mes camarades du quartier de la verrerie et du bourg, il ne fut jamais fait d’allusion désagréable sur mon état de fils d’émigrés, et je n’en subis aucune influence négative dans l’accomplissement des tâches qui m’étaient confiées. Tout au contraire, je pense que ce fut plutôt, de la part des gens qui m'entouraient la source d’une certaine compassion à mon égard. Peut-être les paysans enracinés depuis des générations dans leur terre ressentaient-il naturellement ce que pouvait être le déracinement d’un être humain privé de la jouissance de vivre sur le sol de ses ancêtres.

Avec l'arrivée des grands froids, tout le bétail étant rentré la ferme, nous entrions dans une nouvelle période de travail. Dès 5 h 30 du matin commençait le travail à l'écurie et à l'étable. Les soins d’une soixantaine de bovins à entretenir contre moins d'une dizaine pendant la belle saison nécessitait de une à deux heures de travail : ramasser le fumier sous les bêtes, le transporter à la brouette pour l'empiler soigneusement sur son emplacement dans la cour, refaire la litière avec de la paille fraîche et distribuer le fourrage et une nourriture faite de poussier et de betteraves râpées aux animaux. Ce travail terminé, à huit heures, c’était le petit déjeuner pour ensuite se rendre dans les champs et les prés pour tailler les haies, réparer clôtures et barrières, en construire de nouvelles, curer les fossés. Venait s’ajouter l’abattage des arbres pour le bois de chauffage, le débitage et le transport à la ferme pour y être scié à la main, refendu et rigoureusement empilé pour le séchage. Il y avait aussi, par mauvais temps, les travaux d'entretien du matériel et des outils à remettre en état pour la prochaine saison. En fin d'après-midi c'était de nouveau le soin des bêtes, aérer les litières et distribuer une nouvelle ration de fourrage.

Les soirées plus longues et le travail moins prenant que pendant le temps des labours, des semailles et des récoltes favorisait une détente salutaire qui donnait une certaine familiarité aux veillées et incitait à la conversation. C'est ainsi que, progressivement, je fus intégré dans le cercle de famille et le fait de coucher dans la cuisine perdit de son désagrément. Il se produisit un grand changement dans nos rapports, j'appris bien des choses sur la vie de cette famille de paysans et ses ascendants. De mon coté je leur donnais amples renseignements sur les miens et nos origines.

Les mois d'hiver, jusqu'en février se passèrent ainsi, dans la routine d'un travail journalier répété, soins des bêtes, entretiens des champs et des prés, divers petits travaux dans la ferme et les longues soirées passées dans une atmosphère détendue et conviviale.

Le premier mars, selon la coutume, avant que ne recommencent les travaux des champs, était la date d'embauche de personnel et celle de la fin de l'engagement d'un domestique qui prenait congé. Ce fut mon cas. Mon père ayant pu enfin se soucier de mon existence, jugea que je ne pouvais demeurer domestique de ferme toute ma vie et q'il était temps pour moi d'apprendre un métier. Aussi, lors de ma dernière visite à la maison familiale avant cette date, il me demanda d'avertir mes patrons que je quitterai ma place le 1er mars.

le  1er mars 1941, sans regret ni satisfaction mais riche de souvenirs et d'expérience, je quittais cette ferme où j'avais si souvent été à la peine mais avais aussi beaucoup appris, tant sur l'estime qu'il fallait avoir pour ces rudes paysans chez qui la rudesse cachait une grande sensibilité et un véritable amour et respect de la nature, que sur les relations exceptionnelles  qui pouvaient exister entre la terre, les hommes et les animaux. J’avais aussi découvert que le plaisir de vivre au rythme de la nature de jouir de sa beauté, pouvait être considéré comme un privilège. Le mal de dos éprouvé à piocher et butter les pommes de terre n'étant qu'un avatar mineur de ma vie de paysan. C'est donc avec un bon souvenir des travaux de la terre que je quittais ces braves paysans non sans une vraie émotion partagée.

Nanti d'une expérience supplémentaire non négligeable, sans un regard en arrière, je partais vers une nouvelle destinée avec le secret espoir de réaliser un rêve que je caressais depuis bien longtemps sur le métier que je voulais exercer.



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7

L'APPRENTI TAILLEUR DE PIERRE


Naissance d'une vocation … 

Nous sommes en mars 1941, je suis à la ferme depuis plusieurs mois. Je vais sur mes 15 ans. Mon père enfin soucieux de mon avenir souhaite que, comme mon frère aîné, j'apprenne un métier. Il signifie à mes employeurs paysans qu'Il me libère de mon travail de domestique de ferme. De retour à la maison, il me demande quel métier je souhaiterais faire. Sans hésitation aucune je réponds "je veux être cuisinier !".

- "Et pourquoi cuisinier me demanda-t-il ? "

- "Pour voyager" lui répondis-je »

La raison de mon choix put sembler étrange à mon père, car je n’avais jamais montré de disposition particulière pour ce métier et n’avais personnellement que peu d’idées de sa pratique. L'envie de devenir cuisinier, motivée par l’attrait des voyages, m'avait été donnée par l'exemple des deux neveux de nos voisins du hameau de la forge. Ils étaient cuisiniers et voyageaient beaucoup; suivant en cela l'exemple de leur oncle, cuisinier avant eux. Au gré des saisons, il avait beaucoup voyagé. L'été dans les stations balnéaires, l'hiver dans les stations de sport d'hiver et passant l’entre-deux en  croisières sur toutes les mers du monde. Il avait finalement jeté l'ancre à  Londres, s'y était marié avec une Anglaise, et travaillait comme chef cuisinier dans un grand restaurant. Lorsqu'il venait séjourner dans sa famille en France en compagnie de sa femme et de ses deux enfants, il ne passait pas inaperçu car, toujours bien mis, il faisait montre d'un train de vie assez confortable.

Comme l'oncle, les neveux eux aussi voyageaient beaucoup. Ils semblaient plutôt satisfaits de leur travail et de leur gain. Les quelques jours de vacances qu'ils passaient au bourg, toujours vêtus à la dernière mode, étaient pour eux l'occasion de parler, non sans se donner une certaine importance, de leurs séjours de saisons en saisons, de croisière en croisière, et des pays qu'ils avaient découverts.

Je voyais les voyages comme un moyen de sortir de ma condition et de m'évader de ce bourg où j'avais subi bien des vexations. Mon père donna son accord et se mit à la recherche d'une place d'apprenti cuisinier. L'époque n'était guère favorable, les restaurants souffraient des restrictions imposées par l'occupation. Cette situation n'inclinait pas au recrutement d'apprentis. Malgré cela, un matin, mon père et moi prenions le train à destination de la ville d'Autun, la plus proche de chez nous, pour tenter d'y trouver une place d'apprenti. Comme il fallait s'y attendre, la visite des restaurants de la ville de donna aucun résultat. Seul le restaurant de la gare acceptait de m'embaucher comme apprenti. Mais mon père, à la vue de l'aspect peu avenant de l'établissement et de la cuisine d'une propreté douteuse, ne donna pas suite et nous rentrâmes bredouilles à la maison, En vain mon père poursuivit ses recherches dans les villes voisines. Il fallut se résigner, les circonstances de ce temps de guerre ne me permettaient pas de réaliser mon rêve.

C'est alors que mon père apprit que l'artisan marbrier du bourg, qui travaillait seul, cherchait un apprenti.

La profession de marbrier inclut celle de tailleur de pierre. Ce qui le distinguait de ce dernier, c'est que, outre la pierre il façonnait la pierre marbrière et le marbre pour la réalisation de monuments funéraires, cheminées, gravure, équipements d'intérieurs en marbre : éviers, lavabo baignoire et autres ouvrages finement travaillés destinés à la décoration. Le travail du marbrier exigeait une meilleure finition et une qualification supérieure du fait de la dureté du matériau et de la précision du geste nécessaire pour son façonnage. Cette dénomination était alors plus valorisante que celle de tailleur de pierre.

À première vue, l'idée d'exercer ce métier ne me déplut pas. Ayant été enfant de choeur, assistant aux enterrements, je me rendais régulièrement au cimetière. Les monuments anciens finement ouvragés n'avaient pas manqué d'attirer mon attention. J'y avais aussi remarqué les statues, les bustes et les figurines ornant les sépultures plus récentes. Dans mon esprit c'était l'oeuvre du marbrier lui-même. Hélas ! Ce n'étaient que des reproductions en porcelaine ou en terre cuite. Quant aux monuments ouvragés et statues réalisés en pierre ou en marbre, le coût de la main-d'oeuvre et l'évolution vers la modernité ne tendaient plus à la réalisation de si belles oeuvres. Etant doué pour le dessin et les travaux manuels, trompé par mon imagination, les perspectives que m'offrait la pratique du métier de marbrier de façonner ainsi la pierre et faire de la sculpture, allant pour moi dans le sens de mes illusions, il ne me déplut pas d'apprendre ce métier.

C'est donc rempli d’espoir et de projets que j'accompagnais mon père lorsqu'il me présenta à celui qui allait être mon maître apprentissage. C'était un homme jeune, décidé, avancé dans la trentaine, au regard clair, franc et pénétrant. Il m'accueillit avec un sourire avenant. Mon père avait dû lui dire que j'étais bien disposé à l'ouvrage, aussi après m'avoir toisé de la tête aux pieds, et posé quelques questions banales, l'affaire fut conclue. Le temps de préparer le contrat qui me lierait pour deux ans sans aucun salaire, j'allais pouvoir commencer mon travail la semaine suivante. Je pris conscience de l'effort que faisaient mes parents, car je serais à leur charge pendant la durée de mon apprentissage.

Le chantier où j'allais faire mes premiers pas de tailleur de pierre était situé en haut du bourg, près de l'église et du cimetière. De dimensions assez réduites, environ huit mètres de large sur quinze de long, il était situé en contrebas de la rue. On y accédait par une rampe en pente. Par la suite, je devais constater que cet accès ne facilitait pas le déchargement et le chargement des blocs de pierre. Au fond du terrain était construit un atelier fermé de six mètre de long environ sur quatre mètre de large éclairé par de grandes baies vitrées. La taille des pierres se faisait à l'extérieur devant l'atelier. Certains travaux comme la gravure, la taille et le polissage de pièces de marbre, étaient réservés pour l'exécution en atelier en cas de mauvais temps.

Les horaires de travail étaient les suivants : 7 h à 12 h et de 13 h 30 à 17 h 30 y compris le samedi, soit 54 heures par semaine. Je n'ai pas souvenir que le concept "heures supplémentaires" existait à l'époque.

Mon premier caillou

Le 21 mars 1941, à 7 heures, je me présentais sur le chantier.

Mon maître d'apprentissage m'y accueillit avec un sourire avenant.

"Voilà ton caillou et tes outils !" Me dit-il en me présentant un bloc de pierre brut, grossièrement équarri ne comportant aucune face taillée sur lequel étaient posés quelques outils. Le bloc mesurait 85 centimètres de long sur 55 centimètres de large et 35 centimètres  d'épaisseur. Il devait peser pas moins de 200 kilos. Je fus fort surpris de l'entendre définir ce bloc sous le terme de "caillou". J'appris rapidement que, dans le métier, aussi gros soit le bloc, même s'il pèse une tonne et plus, c'était toujours le "caillou".

J'allais mieux comprendre par la suite le pourquoi de cette appellation. Avant l'arrivée des machines, alors que les blocs à tailler ne comportaient aucune face sciée parfaitement plane, tailler son caillou représentait un véritable corps à corps entre l'homme et la matière. Corps à corps entre la pierre rebelle qui ne se laissait pas tailler aisément, et le tailleur de pierre qui devait faire preuve d'autant de vivacité d'esprit que d'habileté manuelle et de sûreté du coup d'oeil pour la façonner. C'était un véritable défi pour lui de se mesurer à son caillou. Au fur et à mesure de l'avancement de l'ouvrage, dans l'esprit du tailleur de pierre, c'était une véritable communion qui l'unissait à sa pierre et c'est non sans fierté qu'il contemplait l'oeuvre terminée. Se mesurer avec son caillou n'était-ce pas se mesurer avec soi-même.

 Mon "caillou" était en pierre de Buxy, une pierre très dure du Mâconnais. Il était posé à plat sur deux cales de bois, surface à tailler placée à l'horizontale à une hauteur de 50 à 60 centimètres (fig. 1) il fallait en faire, entièrement façonné à la main, un parallélépipède aux surfaces planes, d'équerres et lisses, dont certaines polies. Ce serait le socle d'une stèle funéraire.

Pas question pour moi d'utiliser la machine à disque et à poncer qui se trouvait dans l'atelier. Mon maître d'apprentissage me prévint que, pendant la première année de mon apprentissage, je devrai tailler mes pierres à la main. Il m'expliqua que la taille à la main était un entraînement nécessaire. Mes bras et surtout mes poignets devaient acquérir la force et la souplesse suffisante pour s'adapter aux mouvements de la massette et de l'outil de coupe de façon à lui faire mordre la pierre ni trop ni pas assez  et sans lui infliger de blessures

 

Le premier parement

La taille du premier parement (la première face) était une opération importante de laquelle dépendait l'exécution du "caillou" dans les règles de l'art. Elle était déterminante pour la taille des autres faces.

Étant donné la hauteur à laquelle se trouvait la pierre taillée, le travail se faisait soit accroupi, soit à genoux ou penché sur le caillou.

 

Les ciselures

Pour commencer, une surface plane de 2 à 3 centimètres de large, appelée ciselure, devait être réalisée en bordure de chacun des côtés du parement. Ces quatre ciselures (fig.2) étaient réalisées à l'aide d'une massette  et d'un ciseau, petite barre d'acier octogonal de 20 à 25 centimètres de long sur 15 à 18 millimètres de section dont une extrémité était forgée en plat effilé et tranchant de 20 à 25 millimètres de large (fig.3.1). Ces ciselures devant être les repères d'après lesquels le parement serait taillé.

La pierre ayant été grossièrement équarrie par le carrier, les surfaces présentaient des creux plus ou moins importants. Au préalable un sondage de la face à travailler était nécessaire pour qu'il n'en subsiste aucun lorsqu'elle serait achevée. Ce sondage déterminait le tracé des ciselures (fig.4).

Avant de tailler la ciselure au ciseau suivant le tracé établi, à l'aide de la "chasse" (ciseau de très forte section, 20 millimètre de section environ, comportant un méplat à la place du fil de coupe) la pierre était "chassée" au ras du trait pour en enlever le maximum et faciliter la taille au ciseau (fig.5).

Une première ciselure était réalisée sur une longueur du caillou, et une deuxième sur une de ses largeurs. Elles devaient être parfaitement rectilignes et planes suivant le plan de la surface à tailler (fig.6).

Etait ensuite effectué le tracé de la troisième ciselure, il définirait le dégauchissage du parement (de dégauchir : rendre une surface parfaitement plane). Pour ce faire (fig.7), une règle était placée sur la ciselure déjà réalisée sur la largeur, une deuxième règle était appliquée contre la face opposée, son champ supérieur placé au niveau de la ciselure de la grande face. Avec du recul, du regard, il fallait faire coïncider simultanément les deux extrémités des règles : le champ inférieur de la règle posée sur la ciselure, et le champ supérieur de celle placée contre la face opposée. Le tracé de la troisième ciselure pouvait alors être effectué. Tenant compte des creux de la surface bosselée sur laquelle était appliquée la règle, il fallait prendre garde de tenir le crayon bien horizontal de façon que le trait soit rectiligne. S'en suivait la taille de la troisième ciselure. Après son exécution, pour qu'elle soit précise et qu'elle représente une base exact de la planéité de la surface, un contrôle devait être fait en plaçant la règle sur cette troisième ciselure tout en s’assurant du regard que les arêtes inférieures des deux règles coïncident parfaitement (fig.8). Le tracé de la quatrième ciselure pouvait alors être effectué en tenant compte de l'extrémité des ciselures réalisées sur les deux largeurs du caillou. La précision de l'exécution  de ces ciselures était le point de départ essentiel qui permettrait de tailler une surface parfaitement plane

 

Mes premiers coups de massette avec la chasse - Après que le Maître d'apprentissage eut, tout en m'apprenant, sondé le parement et fait le tracé de la première ciselure, il donna quelques coups de chasse pour me montrer. A chaque coup de massette, un large éclat giclait laissant une surface bien à plat (fig.5), dégageant l'arête et laissant le minimum de pierre à enlever pour le ciseau. Lorsque ce fut mon tour de me mesurer avec le caillou, je me rendis compte que l'habileté dont il avait fait preuve dans le maniement de  l'outil était trompeuse pour le novice que j'étais. Devant ma maladresse à placer la chasse sur le trait et donner mes hasardeux premiers coups de massette, je dus vite déchanter. Le souvenir qu'il me reste de ce premier contact avec le "caillou", c'est qu'il existait un véritable gouffre entre la maladresse de l'apprenti débutant que j'étais et la virtuosité du tailleur de pierre confirmé. Gouffre dont ne peut avoir conscience qui n'a pas vécu une telle expérience. Seul celui qui a été confronté une première fois avec le noble matériau, tel que l'on pouvait l'être à l'époque, peut mesurer la profondeur de ce gouffre.

Pour lui communiquer, d'un coup sec et sans vibration, la frappe de la massette, la chasse devait être tenue d'une main ferme et appliquée fortement contre la pierre. Sa position et la pression exercée étaient primordiales. Tenue trop horizontale ou légèrement inclinée, lame vers le bas, l'éclat de pierre avait de fortes chances de créer une cavité en dessous du trait de la ciselure et de compromettre irrémédiablement la réalisation de la surface à tailler. Tenue trop inclinée, lame vers le haut, elle avait peu d'effet. Soit elle glissait sur la pierre, soit l'éclat enlevé était infime. Comme tous les outils manuels de taille, pour un effet maximum sans risque de meurtrissure de la pierre, la chasse devait être placée en fonction de la masse de pierre à chasser. Geste qui exigeait rapidité d’appréciation et précision. Outre un positionnement malhabile sur le trait, son maniement fut pour moi des plus difficile, d'une part par la crainte de faire partir un éclat en creux, d'autre part par le fait que le coup sec sur la massette déviait parfois maladroitement pour aboutir sur ma main !

 

Avec le ciseau – La pierre enlevée à la chasse en suivant letrait sur toute la longueur de la ciselure, intervenait la taille de la ciselure au ciseau (fig.3.2). Frapper sur celui-ci à coups répétés avec une massette de 1 kilos 500, et arriver à lui faire mordre la roche, n'était pas chose facile. À chaque coup de massette, trouver l'inclinaison parfaite du ciseau en fonction de la pierre à enlever était un véritable tour d’adresse. Ce travail exigeait un coup d'œil, une souplesse du poignet, une sûreté de main et un automatisme du geste que seule pouvait donner la pratique.
 
J'en eus la démonstration lorsque le maître d'apprentissage, pour me montrer, prit les outils et fit courir le ciseau frappé par la massette de coups rapides et réguliers. À chaque coup de massette, le ciseau tenu d'une main ferme non dénuée de souplesse, s'élevait ou s'abaissait instinctivement en fonction de l'épaisseur à enlever pour obtenir l'angle de coupe permettant de lui faire mordre la pierre juste ce qu'il fallait. Dans sa main, au rythme répété des coups de massette, le ciseau accomplissait  un véritable ballet. Tout en respectant le trait avec précision, Il dansait sur la roche et, les éclats giclant régulièrement, laissait derrière lui une surface plane.

Lorsqu'il me confia les outils et que je donnais mes premiers coups de massette sur le ciseau, je réalisais qu'un chemin difficile s'ouvrait devant moi. D'une main malhabile je m'efforçais, non sans difficulté, de faire mordre mon ciseau dans la pierre rebelle. Mes coups de massettes étaient hésitants, lents et mals assurés. Trouver la position juste pour le ciseau me semblait chose impossible, soit tenu trop à plat il  glissait sans mordre la roche, soit tenu trop près de la verticale il buttait lamentablement sans aucun résultat au risque de blesser la pierre. En plus de faire mordre le ciseau il fallait que la surface obtenue soit réalisée dans le plan de la face à tailler. Ni "en gras" : le tranchant le ciseau suivait le trait mais laissait trop de pierre, ni en "maigre" : le trait était respecté mais le ciseau pénétrait trop profondément dans la pierre (fig.9). Il y avait donc deux impératifs : arriver à couper la pierre en suivant le tracé, et faire en sorte que l'aplat de la ciselure coïncide avec le plan de la future surface.

Cette ciselure qu'un compagnon aurait taillée en moins d'un quart d'heure, je mis certainement plus d'une heure pour y parvenir et elle était bien loin d'être une surface parfaitement plane.

Plus tard, lorsque moi aussi je fis danser mon ciseau sur la pierre, d'instinct, avec rapidité et précision, je mesurais le chemin parcouru et compris le plaisir que procurait la maîtrise de l'outil. Ce corps à corps avec le caillou devenait passion et donnait naissance à une œuvre parfaite qui, terminée, était contemplée avec bonheur et non sans une certaine fierté intérieure.

 

La taille des plumées

Les ciselures terminées, pour parfaire les repères de taille du parement et son parfait dégauchissage, "des plumées" étaient réalisées, élargissant de cinq à sept centimètres les surfaces taillées par les ciselures. Elles s'exécutaient dans le même ordre suivit d'un contrôle du dégauchissage avec les règles comme il avait été fait précédemment pour les ciselures (fig.10).

 

L'ébauche à la broche - En premier lieu il s'agissait d'enlever finement, sur la largeur de la plumée, au plus près de la surface à obtenir, les bosses plus ou moins importantes résultant de l'équarrissage fait par le carrier. Ce travail était exécuté avec la massette et une broche, nommée aussi aiguille. Petite barre d'acier de section identique à celle du ciseau de 25 à 30 centimètres de long dont l'extrémité était forgée en pointe effilée. la masse de pierre à enlever était éclatée avec l'aiguille en lui faisant suivre un tracé en ligne droite, en diagonale par rapport aux cotés du parement.  Les traces laissées par l'outil, semblables à des sillons étaient parallèles, régulièrement espacées et nommées "aiguillettes" (fig.11). Elles devaient être exécutées au plus près de la surface définitive, l'intervalle entre elles étant aussi réduit que possible. Comme pour le ciseau, le maniement de l'aiguille exigeait attention, souplesse et adresse, avec en plus force et fermeté pour lui faire piquer la pierre à bon escient : sa pointe devait être orientée en fonction de l'irrégularité de l'épaisseur de la pierre à enlever. Pour être fait avec une certaine rapidité, en cadence et sans hésitation, ce travail demandait un tour de main qui ne pouvait s'acquérir sans une certaine pratique. Un tracé rectiligne et régulier des aiguillettes démontrait l'habileté du tailleur de pierre. La aussi ma main était hésitante. Elle cherchait, bien souvent en vain, la bonne orientation de l'outil pour que sa pointe puisse pénétrer dans la roche et la fasse éclater, tout en suivant la trajectoire des aiguillettes et en respectant un intervalle régulier entres elles. Le maximum de pierre devait être enlevé sans que les coups laissent des marques ou n'arrachent un éclat en profondeur qui compromette irrémédiablement la taille de la surface à la délimitation prévue.

 

Les bouchardes -  L'ébauche à la broche terminée, la pierre demeurant en relief par rapport au plan de la surface à obtenir était écrasée et aplanie le plus finement possible avec des marteaux à dents appelés "bouchardes". Il s’agissait d’un long marteau, mesurant 20 à 25 centimètres environ, de section carrée, 40 à 50 millimètres, muni de différentes dentures à chaque extrémité et équipé d'un long manche (fig.12).. En premier lieu, le plus gros des bosses était écrasé avec la boucharde dénommée "le talo". Il était muni de quatre rangées de quatre grosses dents chacune. Venait ensuite la boucharde à huit rangées de huit dents suivie de la boucharde à dents très fines, douze rangées de douze dents.  Cette dernière permettait d'obtenir une surface finement granuleuse très proche de ce que serait la surface du parement une fois terminée.

Ce travail à la boucharde était certainement le plus pénible. Courbé sur le caillou sans aucun point d'appui, le maniement du "talo" (trois kilos environ, la plus lourde des bouchardes) nécessitait force et fermeté pour enlever le maximum des bosses restantes après la taille à la broche. Avec les deux autres bouchardes, pour obtenir un état de surface au plus près de sa finition sans infliger des blessures à la pierre, la frappe demandait une grande précision. Il fallait frapper juste, bien à plat, perpendiculairement au parement,. Une inclinaison inopportune de l'outil provoquait une marque des dents en profondeur qui réduisait à néant le travail réalisé. Ce travail à la boucharde nécessita un long et pénible apprentissage. Mes coups étaient d'autant plus hésitants et malhabiles que le lourd outil tenu à bout de bras éprouvait durement mes lombaires, les muscles de mes jambes et de mes bras.

Lorsque la face à tailler était assez importante, ce qui fut le cas pour mon premier caillou, une plumée centrale était réalisée de façon à mieux guider la taille des parties restantes du parement.

 

Taille entre les plumées

Plumées terminées et dégauchissage contrôlé, restait à tailler la surface du parement. Comme pour les plumées : ébauche à la broche, au plus près de la surface définie par les plumées, en prenant bien garde que les aiguillettes ne soient pas plus profonde que le plan donné, ensuite, taille à la boucharde : talot, moyennes et fines dents. Tout en demandant une grande attention et une sûreté du geste, c'était un travail très pénible. La lourde boucharde, surtout le talot, tenue à bout de bras pour boucharder jusqu'au centre du parement exigeait un effort éprouvant.

 

Finition du parement

Le travail à la ripe et l'égrisage – De la précision du bouchardage dépendait la rapidité et les éventuelles difficultés des opérations suivantes. La première consistait à rendre lisses les surfaces granuleuses laissées par la boucharde. Ce travail était effectué avec la "ripe" (fig.13), outil formé d'une tige d'acier de 30 cm de long environ 20 à 25 mm de section, recourbée à ses deux extrémités, lesquelles étaient forgées  en lames effilées de 25 à 30 mm de large. Tenue fermement des deux mains, elle permettait de racler la pierre pour éliminer les fines boursouflures laissées par la boucharde. Ce raclage ne donnant pas une surface régulière, venait ensuite l'égrisage. Il consistait à rendre la surface parfaitement plane en la frottant d'un mouvement de va et vient à l'aide d'une pierre abrasive, morceaux de gré ou bloc d'abrasif synthétique appuyé fortement. Ce travail demandait force et patience pour obtenir une surface qui permettrait le polissage après la taille du caillou.

Le parement terminé, l'application d'une règle en diagonale, en long et en large sur la surface taillée permettait d'en contrôler la parfaite planéité. Aucun interstice ne devait exister entre le champ de la règle et la surface de la pierre. C'est dire que l'exécution des ciselures, des plumées et de leur dégauchissage devaient requérir le plus grand soin.

 

La taille des autres faces du caillou

S'en suivait la taille des quatre côtés et de la deuxième face. En fonction du sondage des creux les plus profonds, la délimitation des quatre côtés était tracée sur le parement taillé. Le bloc était alors relevé pour procéder à la taille d'un des plus grands côtés. Elle était exécutée suivant la même méthode. À la différence près, et elle était importante, un parement étant déjà taillé, l'exécution du dégauchissage était inutile. L'équerre suffisait pour ce faire. Appliquée sur le parement taillé, (fig.14) elle permettait de tracer le trait pour la taille des ciselures sur chacun des deux cotés. Restait ensuite la taille de la quatrième ciselure. L'équerre permettait en outre le contrôle du parfait équerrage des ciselures et des plumées..

Au fur et mesure de l'avancement de la taille, le tracé devenait plus facile par la possibilité de faire les tracés sur des faces taillées avec pour base le premier parement.

 

Ponçage et polissage

Une fois la taille terminée, c’est là qu’intervenaient les dernières opérations, le ponçage et le polissage des faces vues. Le ponçage était réalisé en frottant consécutivement la surface avec des pierres abrasives de différents grains et en mouillant la pierre pour évacuer les résidus de ponçage, le grain le plus fin donnant une surface sans aucune rayure. Le polissage s'obtenait ensuite à l'aide d'un sel acide spécial frotté sur la surface de la pierre avec une pièce en feutre et de l'eau dans un mouvement circulaire jusqu'à obtention du brillant.

 

Le premier caillou enfin terminé

Vu le travail requis pour tailler un "caillou" entièrement à la main, n'ayant jamais tenu ni chasse, ni massette, ni ciseau, ni boucharde, ayant de plus des lombaires peu à l'aise dans les positions courbées, on comprendra que la taille de ce premier caillou fut un travail pénible et très éprouvant pour moi, qui se poursuivit pendant plusieurs longues, très longues journées.

Ce furent des premiers pas difficiles dans le métier de tailleur de pierre. Il est compréhensible que chez les Compagnon le tailleur de pierre soit le premier dans l'ordre des préséances lors des processions et cérémonies, et qu'il soit le seul, avec le charpentier, à pouvoir user de la particule dans son nom de Compagnon; dans la tradition il lui était ainsi conféré un titre de noblesse. Avant que la machine ne remplace la main et que l'on invente les résines pour la réparation des épaufrures, la pierre était un matériau avec lequel on ne pouvait tricher. Le tailleur de pierre n'avait pas droit à l'erreur. La taille du caillou ne pouvait être ni truquée,   ni susceptible de maquillage. D'où la noblesse du travail de la pierre.

Si par sa compréhension il soulageait ma peine, le sourire indulgent de mon Maître d'apprentissage devant mes difficultés n'enlevait rien au sentiment d'impuissance qui me faisait désespérer de pouvoir un jour maîtriser mon caillou. Pour tailler le parallélépipède parfait il me fallut plusieurs jours. Travail qu'un tailleur de pierre aurait réalisé en guère plus d'une journée. Il faut dire qu'à plusieurs reprises ayant donné un coup d'outils malheureux et blessé la surface de la pierre, je dus reprendre entièrement la taille du parement pour le rabaisser de quelques millimètres et même d'un centimètre. Fort heureusement le maître d'apprentissage avait tout prévu. Le bloc avait suffisamment de marge en dimension pour qu'il me soit permis de rabaisser à plusieurs reprises la surface à tailler. Néanmoins, au fil des coups de massette, du maniement du ciseau, de la broche et de la boucharde, chaque jour passé marquait un léger progrès. C'est avec une certaine satisfaction que je vis enfin mon caillou terminé; satisfaction complétée d'une certaine jouissance : avoir pu exprimer sa fougue en toute liberté seul à seul avec son caillou, et n’avoir d’autre compte à rendre qu’à soi-même et à son caillou.

Pour bien comprendre la bienveillance de mon Maître d'apprentissage et son désir de m'apprendre sérieusement le métier, une précision s'impose. Il avait choisi un bloc qui devait être là depuis quelque temps déjà et dater d'une époque révolue où les blocs étaient livrés grossièrement équarris. Sur le chantier la presque totalité des blocs étaient en pierre de Comblanchien et non de Buxy et comportaient plusieurs faces sciées mécaniquement en carrière avant livraison. Le tracé des parements qui restaient à tailler en était singulièrement facilité. Il avait choisit pour moi la voie la plus difficile, celle du travail des anciens qui ne bénéficiaient pas des avantages des techniques du sciage mécanique. Par contre son choix de pierre avait été fait pour me facilité la tâche. Il y avait une grande différence de difficulté de taille entre les deux pierres.

    - La Pierre Comblanchien était une pierre marbrière au grain très fin, vive, très dure, et ferme. Sous le coup de l'outil, elle éclatait comme du verre et était de ce fait délicate à tailler. Elle ne pardonnait pas la moindre maladresse.

    - La pierre de Buxy d’une texture moins serrée et moins vive, était plus facile à travailler pour un débutant. Elle se laissait tailler avec moins de risques d'écornures

J’avais commencé mon apprentissage par le plus difficile. Difficulté atténuée par le fait  que la taille dans la pierre de Buxy comportait moins de risque de malfaçon pour un débutant.

Avec le temps je progressais et réalisais des travaux de taille plus délicats, chanfreins, moulures et motifs gravés ou en relief sur les monuments funéraires, principale production du chantier. Après mon travail sur la pierre de Buxy : socle, stèle et bordures d’un tombeau, je travaillais essentiellement sur le Comblanchien. À plusieurs reprises, le Maître d'apprentissage absent, un coup de ciseau malheureux ayant provoqué une écornure sur mon caillou, c'est non sans appréhension et anxiété que j'avais hâte d'être au lendemain pour affronter sa réaction. Peut-être mon mal être était-il plutôt causé, en grande partie, par une certaine fierté blessée, car il ne m'en a jamais fait de reproche. Il était compréhensif et trouvait le moyen de réparer la faute, soit retailler le parement en le rabaissant de quelques millimètres, soit en opérant un savant maquillage lorsque l'écornure était peu importante.

 

La manutention

La taille des pierres ne représentait qu'une partie de notre travail. La manutention et la pose nous occupaient tout autant.  Les deux firent aussi l'objet d'un apprentissage formateur en réflexions, précision, ingéniosité et parcimonie de l'effort fourni pour un maximum de résultat. Comme la taille, la manutention exigeait une part physique importante et répétée du fait du maniement d'outils assez pesants et du poids des "cailloux". D'ailleurs, mon Maître d'apprentissage me disait bien souvent qu'il fallait savoir, par la réflexion, doser ses efforts. En souriant il me lançait cette boutade : "dans notre métier il faut savoir être intelligemment fainéant"

. À l'époque de mon apprentissage nous ne disposions d'aucun outil de levage autre que le cric, appareil à crémaillère et à manivelle permettant de soulever les blocs à faible hauteur. Il faut préciser que les cric dont nous disposions pesaient pas moins de 20 à 30 kilos et leur seul manutention exigeait déjà un certain effort.

Le relevage des blocs se faisait à hauteur maximum à l'aide du cric et des calages de bois, pour se terminer à bras d'hommes. Leur déplacement était effectué sur des rouleaux en bois, en poussant les blocs avec une barre à mine (longues tiges d'acier de 3 à 4 centimètres de diamètre et de 1,50 à 2.00 mètres de long ayant un embout forgé en pointe et l'autre en méplats) en évitant d'infliger des blessures à la pierre. Ce travail nécessitait fortes réflexions pour placer les rouleaux dans des positions adéquates qui permettent de diriger les blocs là où c'était nécessaire. Et surtout il fallait exploiter au maximum le mouvement de bascule du bloc sur les rouleaux pour placer ceux-ci au bon moment et en bonne place sans effort. De même qu'il était parfois utile de faire pivoter le bloc pour exécuter la taille, il s'agissait alors de le "biller" (le faire pivoter sur lui-même). Avec le cric il était soulevé sur un de ses côtés, un carré de bois de 10 à 20 centimètres de côté et de 2 à 3 centimètres d'épaisseur était placé sous le bloc en son centre et, sans aucun effort, le bloc quel que soit son poids, parfois plus d'une tonne, pouvait être tourné par un seul homme dans le sens voulu. Il existait bien d’autres astuces permettant à un homme seul de manoeuvrer les blocs sans grands efforts. Personnellement, pendant mon apprentissage, me trouvant bien souvent seul sur le chantier, il m'est arrivé d'avoir à basculer, soulever ou tourner des blocs pesant 500 Kg et plus sans aucune difficulté. La manutention réfléchie de ces lourdes pierres, si elle ne pouvait éviter l'effort physique, pouvait considérablement le réduire  lorsqu’on faisait montre d’un esprit astucieux.

Lorsque nous recevions les livraisons de blocs à tailler à l'atelier, c’est à main d'homme que nous déchargions le camion contenant dix tonnes de pierres. Nous les faisions glisser une à une, du plateau de camion sur le sol, sur des madriers, et les manoeuvrions ensuite sur des rouleaux de bois pour les placer sur le lieu de stockage du chantier. Ce travail exigeait efforts et délicatesse en même temps; au cours de la manutention il fallait prendre garde de ne pas abîmer les arêtes des faces sciées. Ce déchargement se faisait en quatre ou cinq heures à trois hommes. C'était un événement périodique qui, malgré sa pénibilité, se faisait dans la camaraderie et la bonne humeur.

 

Les travaux de pose

Le déplacement pour exécuter la pose des monuments funéraires au cimetière voisin et dans les villages environnants était en soi un événement. Tout d'abord il concrétisait l'oeuvre accomplie en atelier. Celle-ci avait dû être faite avec soin et beaucoup de précision afin que qu'il n'y ait aucun imprévu lors de la pose. La pierre dure et le marbre ne se prêtent pas en effet à une retouche au cours de la mise en place du monument. Ce déplacement faisait l'objet de toute une organisation préalable. Organisation hors de tout savoir intellectuel pur mais nécessitant par avance une vision précise de la tâche à accomplir de manière que, sur le terrain, distant parfois de plusieurs kilomètres de l'atelier, aucun imprévu ne vienne troubler le travail de pose. La première étape consistait à charger les pierres, dont certaines pesaient parfois de 200 à 300 kilos, sur une charrette qui serait tractée par un cheval jusqu'au lieu de pose. La pente du sol de l'atelier ne facilitait pas ce chargement. Les pierres les moins lourdes, jusqu'à 100 kilos, étaient chargées directement à bras d'homme sur la charrette. Les plus grosses étaient hissées sur le plateau en faisant rouler la pierre sur des madriers à l'aide de petits rouleaux en bois de 60 centimètres de long environ par 7 à 8 centimètres de diamètre taillé en forme de fuseau, diamètre maximum au centre pour aller en s'amincissant aux extrémités. Cette forme très astucieuse donnait la possibilité en cours de manutention de pivoter le rouleau sous la pierre pour orienter celle-ci dans la direction désirée. Pour pallier au chaos de la charrette provoqué par les grandes roues cerclées de fer, toutes ces pierres, au nombre de 5 à 15 suivant l'importance du monument, étaient judicieusement placées sur le plateau de la charrette, posées sur des liteaux de bois tendre, et calées entre elles avec de la paille ou des sacs de jute afin d'éviter la moindre écornure.

Je précise "liteau de bois tendre" (peuplier ou sapin en général), le bois dur (chêne ou autre) pouvant provoquer, aux points d'appuis, des brisures aux arêtes de la pierre.

Nous chargions ensuite le matériel et les matériaux nécessaires pour le déchargement et la pose du monument.

Le chargement terminé, c'était le départ de la charrette lourdement chargée. Vu son lent cheminement, il lui fallait un certain temps pour aller sur le lieu de pose. Aussi, compte tenu de celui-ci, mon maître d'apprentissage et moi, nous nous y rendions à bicyclette de façon à faire coïncider notre arrivée avec celui de la charrette. Dans la plupart des villages, la charrette ne pouvait pénétrer dans le cimetière. Aussi, le déchargement terminé, nous devions acheminer les pierres sur le lieu de pose, situé parfois à plus de dix mètres de l'entrée. Nous le faisions, suivant leurs poids, soit avec un diable, soit sur des rouleaux de bois. Le charretier nous aidait dans cette besogne et pour tous les  travaux qui nécessitaient l'emploi de la presque totalité des outils que nous avions amenés. Ces travaux terminés, pour ne pas immobiliser inutilement la charrette, nous rechargions tout le matériel dont nous n'avions plus besoin et le charretier s'en retournait, charge à nous d’exécuter la pose du monument. C'est dire que nous devions calculer au plus juste les outils et les matériaux qui nous seraient nécessaires car nous ne pouvions prendre le risque de surcharger nos bicyclettes pour le retour. Il m'arriva cependant une fois d'en subir le désagrément. Lors d'une pose, nous avions surestimé le volume de gravier de marbre nécessaire au garnissage de la tombe. Je dû charger le lourd sac des précieux graviers restant sur mon porte-bagages avant. En cours de route, la surcharge fit malencontreusement rompre la fourche du vélo. J'en fus pour, guidon à la main, sac de gravier sur mon épaule, faire à pied les quelques kilomètres qu’il me restait à parcourir.

Lorsque le monument comportait une  stèle, partie haute de l'ouvrage, dont le poids dépassait les 100 kilos, les préparatifs de sa mise en place étaient minutieux. Une fois levée, la pierre devait être parfaitement en place sans avoir à faire de réajustement. Le bloc, hissé par calages successifs à hauteur voulue, était placé de telle manière qu'il soit le moins lourd possible à lever. Nous synchronisions alors notre position et le maître d'apprentissage disait : " Pierrot ! Assure bien ton aplomb et quand je te le dirai, on lève d'un coup. Attention ! Tiens-toi prêt ! Allons y !" Et comme un seul homme , nous dressions la stèle.

La pose des pierres terminée, restait à faire le jointoiement et le nettoyage. Aucune tache de ciment ni de traces de doigts ne devaient demeurer sur le monument. Pour faire ressortir le poli de la pierre, sa propreté devait être parfaite. Venait ensuite la mise en ordre et le nettoyage des abords. Ce devait être fait avec le plus grand soin y compris sur les tombes voisines où ils nous arrivaient d'empiéter lors de notre travail.  Il devait en résulter, mis à part le monument flambant neuf, qu'après notre départ nul ne s'aperçoive pas de notre passage.

En peu de temps, ce travail de pose devint pour moi comme un jeu, une recherche de performance et je crus comprendre, qu’il en était de même pour mon maître d'apprentissage. Nous avions chacun nos tâches bien distinctes et les accomplissions sans un mot ni aucune directive. Dans un accord non formulé, pour le plaisir de faire au mieux et au plus vite, nous rivalisions de rapidité

Parmi les souvenirs que j’ai gardés  des travaux de pose à l'extérieur, je me souviens tout particulièrement de la pose d’un monument que nous avions réalisée en harmonie parfaite dans un temps record. Un peu moins de deux heures alors que le temps habituel était de près de trois heures. Le travail terminé, un sourire entendu et communicatif éclairait nos visages. Chez mon Maître d’apprentissage il n’avait rien d’une satisfaction spéculative induite par le temps gagné. Pour moi, il ne marquait aucune perspective de quelque gain que ce soit. C’était un sourire d’admiration respective et de complicité, il marquait la satisfaction d’une performance gratuite mais tellement gratifiante pour notre fierté d’homme de métier. Peut-être y avait-il aussi la marque d’un sentiment discret et plus profond…

Il est un autre souvenir n'ayant aucun lien avec la pose proprement dite, mais il demeure très vivant dans mon esprit. La pose des monuments funéraires se faisait souvent dans les villages environnants. Villages de paysans, perdus dans la campagne, distants de cinq à dix kilomètres. Il arrivait que, la pose nous occupant une bonne partie de la journée, nous déjeunions sur place. Parfois, nous étions invités à la table de nos clients paysans. En ces temps de guerre, les restrictions sur la nourriture étaient sévères. Les paysans, avec leurs élevages et leurs cultures, étaient privilégiés. Le troc avec eux permettait de se procurer des victuailles, volailles, moutons, cochons, pommes de terre, blé ou autres produits à la ferme. Malheureusement à la maison nous n’avions rien à échanger. Nous devions nous contenter de ce qui nous était alloué avec nos cartes d'alimentation, et des produits du jardin, et Dieu sait que c'était insuffisant. Nous sortions souvent de table l'estomac à moitié vide. Ces repas à la ferme étaient une aubaine inespérée que j'appréciais particulièrement. Sous les yeux attendris des paysans et de mon Maître d'apprentissage, je pouvais consommer à satiété : pain blanc, omelettes, jambons, saucissons et diverses victuailles. Dans le contexte de restriction où nous vivions alors, c'était pour moi l'occasion de véritables festins que je ne puis oublier.

 

Après un an d'apprentissage

Après un an de dur travail à la main, il me fut enfin permis d'utiliser la machine flexible pour tailler mes cailloux. C'était un moteur électrique monté sur roues dont le mouvement de rotation à plusieurs vitesses était communiqué à l’outil de taille grâce à un câble protégé par une gaine flexible. Plusieurs outils pouvaient s’y adapter :

-Une meule tournant à grande vitesse pour meuler directement les ciselures avec précision. Elle remplaçait la chasse et le ciseau avec l'avantage d'obtenir des surfaces parfaitement planes sur une largeur suffisante sans qu'il soit nécessaire de réaliser des plumées. Ce qui n'empêchait pas moins de faire preuve d'une sûreté du geste et d'une certaine fermeté dans la tenue de l'outil. Là aussi un apprentissage était nécessaire.

- Des meules abrasives et des disques abrasifs à plat de différentes grosseurs de grain permettant de dresser les surfaces sans être obligé de faire une taille précise à la boucharde. La pierre était finement poncée et polie beaucoup plus rapidement qu’à la main avec un bien moindre effort. Mais comme tout progrès, ce travail mécanique avait un revers. La coupe, le meulage et le ponçage dégageaient de fortes quantités de poussières.  Ce n'était pas sans désagrément. Pour s'en protéger un masque protecteur sur la figure était nécessaire. La poésie et la liberté du travail à la main laissaient place aux contraintes de la mécanisation

 

Fin d'apprentissage

En avril 1943, à l'échéance de mon contrat de deux ans, je devins ouvriers tailleurs de pierre marbrier et je touchais mes premières payes. Ce ne fut pas sans soulagement ni fiertés que je sentais enfin que je n'étais plus à la charge de mes parents et que chaque mois je donnais ma paye à ma mère. Ce passage du stade d’apprenti à celui d’ouvrier qualifié, fut pour moi un pas important franchi vers ma vie d’adulte. Au sentiment de fierté que j’en éprouvais se mêla celui d’indépendance et de liberté. Malheureusement mon activité de tailleurs de pierre qualifié fut assez brève, elle ne dura que quelques mois. En septembre de la même année, recherché par les Allemands pour être déporté en Allemagne, je dus cesser mon travail de taille de pierre pour travailler comme mineur de fond dans les mines de charbon de la région.

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Parmi les souvenirs

De ces deux ans et quelques mois de pratique de la taille de pierre je garde des souvenirs inoubliables. Il y eut de bons moments et d'autres plus difficile. L'entente avec mon Maître d'apprentissage bien que cordiale fut parfois teintée d'un certain ombrage. Nous avions tous deux un fort caractère et il arrivait parfois qu'une mésentente s'installait entre nous et demeurions distants quelques jours ne prononçant que les indispensables, mais rares paroles qu'exigeait le travail. Par contre, la jovialité pouvait tourner à l'excès. Un jour que nous étions dans cet état d'esprit, nous décidâmes de faire une partie de bras de fer. Nous accoudant sur un bloc dans l'atelier, nous nous mesurâmes avec force énergie dans cet exercice. Je n'ai pas en mémoire lequel de nous fut le plus fort, mais le renversement du bras de l'adversaire vaincu fut si violent qu'il fit basculer une stèle proche. Dans sa chute elle se brisa en plusieurs morceaux. Le moment de stupeur passé, un peu penaud l’un et l’autre, mais, négligeant les dégâts occasionnés, la partie de bras de fer se termina dans la bonne humeur.

Parmi les évènements marquants, il en est un qui fut particulièrement douloureux et qui  laissa à chacun de nous deux des séquelles physiques irréversibles. Ce fut quelques semaines après le début de mon apprentissage. Deux ouvriers retraités du quartier venaient ponctuellement nous prêter la main pour des travaux de pose et de manutention. Ce jour là, nous déplacions une dalle de pierre de 1 mètre de haut, 2 mètre de long et 20 centimètres d'épaisseur d'un poids de une tonne environ. Elle était posée sur un champ, debout sur ses 1 m de hauteur, reposant à chacune de ses extrémités sur une planchette de bois. Tour à tour, un homme de chaque côté, dont le maître d'apprentissage, la déplaçait à l'aide d'une barre à mine. Par des mouvements de pivotement successif des barres à mine, la dalle était amenée progressivement à l'emplacement qui lui était destiné. Un troisième ouvrier était chargé de maintenir son équilibre. Quant à moi, mon travail consistait à faire suivre, au fur et à mesure de son avancement, les planchettes de bois sur laquelle la dalle était posée. Ces planchettes adhérant au sol légèrement détrempé, leur déplacement n’était pas aisé. Bien que le maître d'apprentissage m'eût recommandé de ne pas m'accroupir mais simplement de courber le dos pour les déplacer, l'effort exigé m'obligeait à me tenir dans une position sinon accroupie tout au moins intermédiaire, pliant les jambes et le dos. Soudain, certainement sous l'effet d'une fausse manoeuvre sur une des barres à mine, la dalle bascula sur moi. Le poids aidant, la rapidité de sa chute fut telle, que les hommes ne purent la retenir, peut-être tout au plus purent-ils ralentir sa chute. Je fus littéralement plié en deux sous la dalle avec l’impression fulgurante qu’elle s’était brisée sur ma tête. Un miracle se produisit, il devait me sauver la vie, mais mon maître d'apprentissage fut sévèrement blessé. En tentant de retenir la dalle, il avait avancé la jambe qui se trouva engagée sous la dalle, elle fut cassée net par l'angle de la pierre au niveau du tibia, ce que faisant (à l'époque, sur le chantier nous étions chaussés de sabots de bois) son sabot fut relevé pratiquement à la verticale, il fit office de cale et stoppa la chute de la dalle préservant ainsi l'épaisseur de mon corps. Sans que j'en eu conscience, pendant les quelques secondes que dura la chute de la pierre, un réflexe me fit tourner sur le coté, déplier mon corps, et me détendre en dégageant la tête et le haut du tronc pour les soustraire de l’emprise de la dalle. La partie du corps restant sous la pierre étant protégée par la hauteur du sabot.

Sans perdre leur sang froid, les deux ouvriers présents s'emparèrent rapidement de crics pour dégager la jambe de mon maître d'apprentissage et me tirer de mon inconfortable position.

Mon Maître d'apprentissage fut durement touché; il avait une fracture ouverte du tibia. Il fut de longs mois avant de pouvoir se mettre sur pied. Sa vie durant il en conserva un boitillement handicapant. Quant à moi je souffrais atrocement d'une douleur intense au niveau des vertèbres lombaires. Pendant près de quinze jours je demeurais allongé et du réapprendre à plier le bas de mon dos. Cet accident me valu d'être opéré, des années plus tard d'une tumeur fibreuse qui s'était installée entre deux vertèbres, et de l’être une seconde fois d'une hernie discale. Depuis, je n’ai pas cessé de souffrir d’une sciatique chronique et de douleurs lombaires.

Mon Maître d'apprentissage fut absent pendant quelques mois. Pour le remplacer il fit appel à un tailleur de pierre portugais compétent avec lequel je poursuivis mon apprentissage.  

Le souvenir dominant de cette période d'apprentissage et de pratique du métier  est l'image qu'il me reste de mon Maître d'apprentissage, sa personnalité et la conscience avec laquelle il effectua sa tâche de Maître d'apprentissage. C'était un homme remarquable, intelligent et très ouvert à l'autre. Il m'a beaucoup apporté, tant sur le plan professionnel que purement humain. J'ai fait état des souvenir que j'en ai gardé dans un des textes publiés sur ce site dans la rubrique "réflexions" sous le titre "Ils ont compté" - "le maître d'apprentissage" et dans un poème "un homme de la pierre". Je garde aussi le souvenir d'une école d'apprentissage de la persévérance, de l'effort, de la réflexion, de la richesse du partage, de l'amour et de la fierté du travail bien fait.

     
    Quelques années après,
La taille d'une clef de voûte avec pendentif
 
 
 


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8

L'OCCUPATION ET LE MILITANT

Le temps passé à la ferme, dans une grande solitude, avait fait de moi un véritable sauvageon et m'avait coupé de tout lien avec mes occupations antérieures : camarades d'école et de patronage. En avril 1941, mon retour à la maison et le début de mon apprentissage, allaient me permettre de me réintégrer à la vie du bourg.

Dans les précédents épisodes je n'ai pas mentionné la particularité de la population de la commune d'Epinac. Pour situer le récit des épisodes de mon parcours, je pense qu'il est utile d’aborder maintenant ce sujet. Le bourg, mi industriel et mi-paysan, était entouré de hameaux, de terrains agricoles et de grandes et profondes forêts. Il formait une commune peuplée de cinq mille habitants environ qui avait la particularité d'être coupée en deux parties marquant deux entités territoriales et indigènes bien distinctes. Elles étaient géographiquement séparées par un no man's land de terres cultivées, sans habitations et de deux kilomètres de large environ. Chacune avait son école, son église et formait une paroisse.

A l'ouest se trouvait Epinac, "la ville". C’est là que se situait la mairie, et que se regroupaient les commerces, les artisans, les notables, l'usine de verrerie et sa petite cité ouvrière, ainsi qu'une grande majorité du monde paysan. Les habitants, les "Epinacois", mis à part les ouvriers de la verrerie et quelques mineurs, étaient donc plutôt des paysans et des bourgeois, formant  une population  relativement cossue. La « ville » étant le centre administratif et commerçant de la commune, les cérémonies et les manifestations importantes s’y déroulaient toujours.

A l'est se dressaient les puits de mines, entourés des cités ouvrières. Regroupant les mineurs, en majorité des ouvriers de tendance socialiste, une minorité étant communiste. c'était "la Garenne", fief de la direction minière, propriétaire des mines et des cités, laquelle exerçait un paternalisme de bon aloi envers la population minière des "Garennias". "La Garenne" lui devait son dispensaire, gratuit pour les mineurs, son soutien de l'équipe de foot, de la société de gymnastique (les deux forts renommés; sur le plan régional pour le foot et, bien au de-là pour l'équipe de gym), et l'Harmonie des mineurs" fanfare reconnue elle aussi bien au-delà des frontière de la commune.

La démarcation entre ces deux communautés, Epinacois et Garennias, était aussi due en partie au caractère religieux. Les premiers formant en majorité une paroisse de pratiquants, étaient désignés par le terme de  "Calotins", les seconds, viscéralement anticléricaux et dont peu fréquentaient l'église, étaient nommés les "Rouges".

Uns certaine rivalité existait entre ces deux communautés. Lorsque nous étions gamins, elle n'était pas sans créer des affrontements qui tournaient en bagarres. Celles-ci avaient généralement lieu aux frontières du no man's land qui séparait les deux territoires ou bien au cours des manifestations communales.

Epinac, "la ville", était moins favorisée. Non seulement elle ne bénéficiait pas des faveurs de la mine, mais côté loisirs était partagée en deux clubs de foot, de gym et de rencontre, représentatifs l'un de la classe bourgeoise, de ses sympathisants et des paysans, l'autre de la population ouvrière.

Habitant dans le quartier de la verrerie, je me trouvais donc Epinacois. Paradoxalement, bien que mon Père, ouvrier verrier, puis mineurs et ensuite maçon fût du coté des "rouges" je faisais partie des calotins. C'était principalement du au fait que notre mère exigeait que nous ayons une instruction religieuse solide. D'ailleurs ma sœur fréquentait l'école privée Catholique. Seul mon frère aîné ne demeura pas dans le giron des calotins. Dès qu'il commença son apprentissage et fut plongé dans le monde ouvrier, il bifurqua dans l'équipe de foot des rouges et fit commerce avec eux. La différence d'âge entre nous, quatre ans, fit qu’heureusement nous n"eûmes pas le désagrément de disputer face à face des matches de foot dans des équipes adverses, d'autant que l'entente entre les deux clubs n'était pas des plus amicales.

Dans un précédent épisode (Un nouveau Curé), j'ai d'ailleurs évoqué cette atmosphère anti-cléricale à l'occasion de l'arrivée de notre nouveau curé lorsqu'il organisa une séance de cinéma pour les enfants du patronage.

Les conséquences de l'occupation

Mon retour à la maison familiale s'accompagna de la reprise des travaux du jardin. Nous étions en 1941 et les restrictions alimentaires étaient sévères. C'était une bonne  raison pour agrandir nos terrains cultivés. Aussi, le soir après neuf heures de travail journalier à l'atelier, je retrouvais les outils de jardinage qui m'attendaient et, fort tard, jusqu'à la tombée de la nuit je bêchais, piochais, désherbais et entretenais au mieux les quelques arpents que nous cultivions mon père et moi. Mon frère, apprenti puis ouvrier boucher charcutier, étant nourri, ne rentrait à la maison que tard le soir. Il ne pouvait donc pas participer aux travaux du jardin et des terrains cultivés. Il faut préciser qu'à l'époque, les horaires d'un ouvrier boucher, nourri par son patron, étaient plutôt élastiques et pouvaient représenter entre 8 et 11 heures de travail.

Pendant les années 1941 et 1942 nous avons beaucoup souffert de ces restrictions alimentaires et de la médiocre qualité des aliments. Leurs ventes étaient rigoureusement règlementées et les rations auxquelles nous avions droit, en échange des tickets d'alimentation qui nous étaient alloués, étaient bien insuffisantes. Les légumes que nous tirions du jardin ne suffisaient pas pour assurer notre nourriture et ne nous permettaient pas de bénéficier d'une alimentation équilibrée. Personnellement je fus durement touché par ces restrictions. Entre le travail à l'atelier et le jardin, j’étais occupé de 11 à 12 heures par jour par des travaux très pénibles, et début 1941, en quelques mois, je perdis neuf kilos. C'était beaucoup pour un gamin de 15 ans et ma maigreur effrayait ma mère. Elle se privait pour tenter de compenser cette carence alimentaire qui me rongeait. Malgré cela, je ne comptais pas mon temps et n'en déployais par moins d'énergie pour mener à bien les travaux de jardinage qui étaient la promesse, sinon de disposer d'une bonne alimentation, du moins de pouvoir manger à notre faim. Fort heureusement ma mère n'avait que trois bouches à nourrir. Non seulement mon frère était nourri par ses patrons, mais ma soeur qui était "bonne à tout faire" l'était aussi. Elle travaillait chez des bourgeois nantis, bijoutier de leur état, ayant pignon sur rue juste en face de la mairie et, avantage pour elle, ils ne souffraient pas des restrictions, s'approvisionnant aisément au "marché noir" qui sévissait à l'époque.

Une parenthèse sur le travail de ma sœur. Aujourd'hui, du fait du progrès social et du "respect" de la personne, pour nommer le travail qui était le sien il est dit "employée de maison". Le terme de "bonne à tout faire" aurait, semble-il, une connotation péjorative et dégradante. Il est cependant bien significatif de ce que représentait cet emploi à l’époque  et c'est avec conscience, courage et dignité que ma sœur accomplissait son travail. Ses employeurs avaient d'ailleurs une grande estime pour elle. Doit-on regretter que le progrès social engendre un manque de simplicité et  la peur des mots qui disent la vérité ?

Des trois bouches que notre mère avait à nourrir (la sienne comptait si peu tant elle se privait pour nous), j'étais certainement celle qui lui causait le plus de soucis. Mon petit frère, sept ans, comptait peu sur le plan alimentaire. Mon père, adulte, n'avait pas les mêmes besoins nutritifs que moi ; d'autre part, en bon bourguignon d'adoption qu'il était, la dégustation d’ un canon (verre de vin) de temps en temps lui permettait de tenir le cou. Il faut dire que dans notre région le vin n'était pas une denrée rare. Aussi, cette Mère, peu démonstrative de manifestations affectives, mais combien sensible et aimante, me voyant travailler d'arrache pied du matin au soir se privait-elle de l'essentiel pour tenter de nourrir au mieux l'adolescent bûcheur que j'étais.

Sur ce sujet de l'alimentation, notre Mère avait aussi le souci de la journée du dimanche. Ce jour là nous étions tous les cinq autour de la table, c'était jour de repos pour mon grand frère et ma sœur. Notre Mère avait alors recours à la basse-cour. Le produit de l'élevage des poules et lapins était réservé pour ce jour là. Nous nous livrions alors à un mini festin. Seul le pain se réduisait à la ration de misère journalière.

L'aliment de base était la pomme de terre. Elle présentait l’avantage de pouvoir se cuisiner de diverses manières et, simplement cuite à l'eau, remplaçait le pain rigoureusement rationné. A défaut de pommes de terre , nous mangions du topinambour et du chou rave.

De nos jours, le topinambour est devenu un aliment couramment cité dans les recettes de cuisine, même par les plus grands chefs. À l'époque, être réduit à manger du topinambour marquait le seuil de la famine. En effet, avec des « ersatz » d'huile et d'assaisonnement de goût douteux et peu amène pour l'estomac, le topinambour ne pouvait satisfaire, au détriment de la saveur, qu'un ventre réellement vide. La réserve de topinambour épuisée, en dernier ressort, lorsqu'il n'y avait plus rien d'autre à se mettre sous la dent, nous nous contentions de chou-rave, légume qui ne présentait aucun avantage culinaire sur le topinambour. J’ajouterai qu’en temps normal, topinambours et choux-raves étaient cultivés pour la nourriture des lapins et des cochons.

Pendant cette période de restriction alimentaire (qui s'étendra de 1941 à 1944), nous eûmes, à la maison, une courte période de répit fort appréciable. De 1943 au début de l'année 1944, nous pûmes manger à notre faim une nourriture équilibrée, je dirais même privilégiée. Mon frère avait trouvé une place de boucher charcutier dans une petite ville campagnarde du Morvan  à une vingtaine de kilomètres d'Épinac. Eloignée des grands centres et entourée sur des kilomètres à la ronde de terres d'élevage de bovins et de culture, la viande ne manquait pas dans cette région. Les bouchers s'en donnaient à coeur joie d'abattre clandestinement autant de bovins qu'ils souhaitaient. Aussi, viandes et charcuteries abondaient dans le laboratoire de la boucherie où mon frère travaillait. Il était premier commis. Son patron, homme généreux, le payait royalement et lui laissait le soin, sans discuter, de pourvoir à l'approvisionnement en viande et charcuterie de sa famille. Mon frère ne rentrant pas à la maison le week-end (il jouait dans l'équipe de foot de la localité), un après-midi de chaque semaine j'allais au ravitaillement. J'enfourchais mon vélo et franchissais les 20 km qui me séparaient de la petite ville où il travaillait. Quels moments inoubliables ! À peine arrivé, je m'attablais devant une assiette pleine à raz bord de charcuterie que j'avalais goulûment accompagnée d'un succulent pain blanc. Blancheur qui contrastait énormément  avec  la couleur grise de celui qui nous était délivré parcimonieusement en échange de nos tickets de rationnement.

La collation terminée, je m’affairais à charger les  provisions sur les porte-bagages avant et arrière du vélo et dans mon sac à dos. Le tout amplement garni de viande, charcuterie et pain blanc ; de quoi nourrir la maisonnée à satiété jusqu'à ma prochaine visite. Le retour était pénible car le chargement était lourd et les collines du Morvan m'obligeaient à mettre souvent pied à terre et à pousser mon vélo à la main pour gravir les côtes. À notre grand regret cette période fastueuse prit fin au début 1944. Mon frère, pour échapper à la police allemande, avait du quitter la boucherie et entrer dans la Résistance.

Malgré cela nous ne fûmes pas pris complètement au dépourvu. Pendant toutes ces années de guerre, depuis 1941, nous avions progressé dans l'organisation de notre auto alimentation. En plus du jardin et des pommes de terre, nous cultivions un peu de céréales. La basse-cour s'était agrandie et nous élevions clandestinement un cochon que nous remplacions après chaque abattage. Aussi, le saloir était-il toujours bien garni. Ainsi, mis à part les années très difficiles de 1941 et 1942, nous pûmes bénéficier d'une alimentation acceptable jusqu'à la fin de la guerre.

Pour revenir à mon travail de tailleur de pierre, bien que déçu d'avoir du constater que ce métier était très éloigné de celui de sculpteur, je ne perdais pas espoir de pouvoir un jour le devenir. D'ailleurs mon Maître d'apprentissage m'encourageait à me perfectionner en dessin et me prêtait pour cela des bustes de plâtre que je m'appliquais à reproduire au crayon et au fusain. Je résolus de persévérer dans cette voie et m'inscrivit à une école de dessin par correspondance. Mais, malgré l'encouragement du professeur, lequel, au vu de mes aptitudes et de la qualité de mes devoirs, n'incitait à persévérer, ce fut sans succès. Après quelques cours, passionnants pour moi, je ne pus poursuivre, ceci  pour plusieurs raisons.

Les cours n'étaient pas gratuits, je devais les payer par des heures de travail effectuées hors de mon apprentissage et des travaux à la maison. Les fournitures, papiers, toiles, aquarelle, gouache, pinceaux, crayons et autres représentaient un coût assez particulier et difficile à assumer. Je les commandais à Paris. Le fournisseur, arguant que nous étions à la campagne, exigeait un paiement en troc, fourniture contre nourriture. Imaginons un peu le courage de ma mère, femme admirable, qui, à l'insu de mon père et se privant déjà du nécessaire, se mit en devoir de confectionner des colis contenant saucisson, œuf, jambon et autres victuailles qu'elle s'ingéniait à se procurer par je ne sais quel miracle. Je mourrais d'envie devant ces colis dont le contenu aurait été le bienvenu dans notre assiette.
Mon père, quant à lui, ignorant heureusement le troc, ne voyait pas d'un bon œil les dépenses réalisées pour assurer la régularité des cours

J’étais fatigué par l'insuffisance d'alimentation, et manquais de temps pour faire face à toutes mes occupations. Devant ces difficultés, la mort dans l'âme, j'abandonnais donc cet apprentissage du dessin. Dans notre bourg ouvrier et paysan, hors celle de mineur, de paysan ou d'apprenti chez un artisan, il n'y avait aucune autre formation possible, et qui plus est dans le domaine des beaux-arts. Je dus faire contre mauvaise fortune bon coeur, et me borner à suivre mon apprentissage du mieux que possible.

Pendant mon absence, alors que j'étais domestique de ferme, notre Curé avait fondé un nouveau patronage pour les grands. Aussi, dès mon retour je participais régulièrement aux activités qui nous étaient offertes : promenades à pied ou à vélo, jeux et théâtre. La cure se trouvait dans le château d'Épinac où nous avions à notre disposition un grand terrain et une salle de jeux. Le prêtre nous accompagnait dans nos sorties et nous entraînait dans nos jeux. De plus, afin que nous ne soyons pas lésés par rapport à nos camarades Epinacois de gauche qui pratiquaient le sport au sein d'une association, il en avait fondé une à notre intention pour la pratique du football et de l'athlétisme.

Ce prêtre dynamique et généreux faisait montre envers moi d'une certaine sollicitude. Ayant conscience de la  lourde charge financière que mon apprentissage représentait pour mes parents, il me donna les moyens de percevoir un salaire auquel je ne pouvais prétendre en tant qu'apprenti. Dans la paroisse, un homme que l'on appelait " le Marguillier" était chargé de l'organisation matérielle des cérémonies religieuses et des tâches afférentes à cette fonction. Parmi celles-ci, il assurait la sonnerie de l'angélus, des glas et celle de la sonnerie des cloches lors des funérailles lorsqu'il y avait un décès dans la paroisse. Avancé en âge, il avait dû cesser son travail. Le prêtre ne lui chercha pas de successeur. Pour la préparation des cérémonies religieuses et l'entretien de l'église il fit appel aux enfants de choeur et aux dames patronnesses. Pour la sonnerie de l'angélus, des glas et l'accompagnement des enterrements, moyennant rétribution, il me demanda, de m'en charger. Mais  les funérailles se déroulaient pendant mes heures de travail… Devant mon hésitation il en parla à mon maître d'apprentissage qui, vu la proximité entre l'atelier et l'église, accepta que je m'absente pour accomplir cette nouvelle tâche. La sonnerie de l'angélus et des glas ne présentait aucune difficulté ; ayant lieu le soir après mon travail, j'avais toute liberté pour m'en charger.

Me voici donc, j'avais 15 ans, à la tête d'une petite entreprise de sonnerie de cloches. Je dis petite entreprise car mis à part la sonnerie des glas et de l'angélus que je pouvais assurer seul avec la petite cloche, deux personnes étaient nécessaires pour m'aider à manœuvrer les deux cloches lorsque le cortège des enterrements se dirigeait vers l'église. Le travail se répartissait ainsi : un sonneur pour la petite cloche et deux pour la grande cloche. J'eus la chance que les sonneurs habituels fussent les deux ouvriers retraités qui nous prêtaient ponctuellement la main sur le chantier de taille. Ils ne refusèrent pas de faire leur travail sous mes ordres. Je dis bien sous mes ordres ! En effet, la prêtre me versait une somme forfaitaire pour chaque enterrement, à charge pour moi d'employer le personnel nécessaire, de le rémunérer; le solde me revenant.

La sonnerie d'accompagnement du cortège se faisant à toutes volées, elle ne présentait aucune difficulté particulière, sinon un effort soutenu par de vigoureuses et déliées paires de bras. Nous commencions la sonnerie au départ du cortège de la maison du défunt et la poursuivions  jusqu'à l'église. Le temps de sonnerie dépendait donc de la longueur du trajet. Nous avions ensuite un moment de répit pendant la cérémonie à l'église. Momentanément, j'en profitais pour reprendre mon travail à l'atelier. À la sortie de l'église nous reprenions notre sonnerie pour l'accompagnement du défunt jusqu'à la tombe ; le cimetière était situé immédiatement derrière l'église.

Le plus angoissant pour moi était la sonnerie des glas et de l'angélus. Ce travail présentait deux difficultés : le respect de l'horaire et le maniement de la cloche. L'angélus et le glas devaient être sonné à dix neuf heures. Travaillant alors au jardin familial il m'est arrivé quelquefois d'oublier tout bonnement la sonnerie des cloches. Quant au respect de  l'horaire je dois reconnaître que ce fut plus souvent à dix neuf heures trente  ou même vingt heures que j'accomplissais ce travail. Le plus difficile était le maniement des cloches. Là, je dois avouer que bien rarement je suis arrivé à sonner l'angélus et les glas correctement. Pour l'angélus il y avait une façon tout à fait particulière de tenir la corde de la petite cloche de manière qu'elle ne sonne que trois fois trois coups bien distincts. Il fallait un véritable tour de main pour retenir la corde d'un coup sec juste à temps pour que le balancier ne vienne pas refrapper la cloche une deuxième fois et marquer un temps d'arrêt entre les trois sonneries des trois coups. Quant aux glas, c'était encore pire, car sans aide je devais manier la grosse cloche et sonner au coup par coup d'une façon régulière pour que le balancier dans son mouvement, comme pour l'angélus, ne frappe qu'une fois et ceci d'une façon continue pendant plusieurs minutes. À l'époque, on ne parlait pas encore de stress, mais je pense que je devais être énormément stressé, l'angélus et les glas étaient pour moi de véritables supplices. Chaque oubli, manquement d'horaire ou sonnerie ratée me nouaient douloureusement l'estomac. Mais que n'aurais-je pas fait pour garnir ma bourse. Je dois avouer que ce qui me revenait  après avoir payé mes sonneurs constituait une somme fort appréciable. D'autre part, l'église étant proche de la Cure, le bon prêtre qui m'avait confié ce travail ne pouvait ignorer mes bévues de sonneur. Il ne m'en fit jamais fait la remarque.

De par le lieu où j'effectuais mon apprentissage, j'eus également l’occasion de gagner un peu d'argent. Mais ce n'était pas une tâche agréable. Comme je travaillais souvent au cimetière, le fossoyeur avait sollicité auprès de mon maître d'apprentissage la possibilité de disposer ponctuellement de moi pendant mes heures de travail pour l'aider lorsqu'il avait des exhumations à accomplir. C'était un travail peu engageant, et c'est peu dire, mais honorablement payé. Après que le fossoyeur eut recreusé la tombe ou ouvert le caveaux, il s'agissait, aidé par deux autres personne, d'exhumer le cercueil avec son cadavre ou ce qu'il en restait, soit pour le mettre dans un cercueil neuf et le changer de sépulture, soit, dit en terme de métier, pour "réduire le corps", ce qui consistait à placer les restes dans une caisse de petite dimension pour faire de la place dans la tombe pour un nouveau défunt. Cette description, cependant réduite au strict minimum, est certes désagréable et susceptible de donner la nausée à certains, mais ce désagrément est minime comparé à celui que je devais subir. Je n'entrerai pas dans le détail car le récit de ce que je voyais, de ce que je devais faire et de l'atmosphère qui régnait lors de ce travail serait morbide et répugnant… L’imagination du lecteur et les souvenirs que je suggère sont suffisants pour comprendre que l'argent gagné était bien mérité.

Un autre moyen, sinon aussi lucratif, tout au moins plus agréable et même passionnant, me permettait de garnir d'avantage un tant soit peu  ma bourse. C'était le dessin. Mon don en la matière n'avait pas manqué de me faire remarquer dans mon entourage. Aussi, quelques fois, je travaillais sur commande dans ce domaine. La plupart du temps il s'agissait de faire des reproduction au fusain ou au crayon gras de petites photos ou gravure à plus grande échelle. Il me fut même passé commande, à l'occasion du cinquantenaire d'apostolat du Curé de la paroisse de la Garenne, à titre de cadeau à son égard, de son portrait en buste, grandeur nature d'après une photo d'identité. Ce fut paraît-il parfait et tout à fait ressemblant. Pour ce dessin, j'en fus pour le compliment seulement. Eut égard aux services que me rendait le prêtre de notre paroisse (duquel émanait la demande ), je le fis gratuitement;

Si ce travail de sonneur de cloches, de fossoyeur et de dessinateur me pourvoyait en argent de poche, il était insuffisant pour compenser financièrement le sacrifice fait par mes parents pour entretenir un apprenti sans salaire. Aussi, comme par le passé, à la bonne saison je m'en allais faire la cueillette des fruits de l'églantier dont la vente rapportait un pécule non négligeable. Je faisais de même pour celle des mûres, permettant ainsi à ma mère de confectionner des confitures qui, si elles étaient peu sucrées du fait de rationnement, constituaient un apport alimentaire non négligeable.

 
Le militant

Si tout mon temps était bien occupé à accomplir ces tâches, Il le sera bien d'avantage avec ce qui m'était réservé pour l'avenir. Ce prêtre si avenant envers moi allait s'y employer. Il souhaitait me donner des responsabilités. Elles me permettraient enfin de donner libre cours à la révolte contre l'injustice qui, depuis l’ enfance, grondait en moi, et de soulager le fardeau de fils d'émigré et d'enfant pauvre qui avait tant pesé sur mes épaules.

Un jour il me reçut dans son bureau pour me faire part d'un projet dont il voulait me confier la responsabilité. Il me parla de la JOC (Mouvement de Jeunesse Ouvrière Chrétienne), de l'injustice qui règne dans notre société, de l'action des mouvements catholiques en faveur d'un changement de société et du peu de cas que l'on faisait du sort des jeunes travailleurs. Ceux-ci, alors que réalisant souvent le même travail que les adultes étaient gratifiés d'un salaire bien inférieur. Leur formation était négligée et nul ne se souciait de les voir progresser dans l'échelle sociale. Il m'expliqua le travail qu’accomplissait la JOC, me parla  du combat qu'elle menait pour que la société prenne enfin conscience du désintéressement dont elle faisait part à leur égard. Il détailla l’action du mouvement au travers de ses dirigeants et militants pour que des mesures soient prises en faveur des jeunes travailleurs sur le plan national et international. Il déplorait qu'il n'y eût pas dans une petite ville comme Epinac, en majorité ouvrière, une représentation de ce mouvement. Il me proposa de faire venir à Épinac des dirigeants de la section de JOC d'Autun pour s'entretenir avec moi de la possibilité d'implanter le mouvement dans notre ville.

Auparavant je l'avais déjà rencontré à plusieurs reprises dans son grand bureau jonché de livres et de documents. Il m'avait entretenu de l'injustice sociale et du devoir de tout chrétien de lutter contre ce travers de notre société. Il m'avait prêté des livres traitant du sujet, notamment l'encyclique Rerum Novarum du Pape Léon XIII sur la condition des ouvriers,
 Ce texte  avait fait grand bruit à l'époque de sa parution, en 1891, car un Pape élevait la voix  pour la première fois au nom de la religion Chrétienne contre l'exploitation de la classe ouvrière. Il disait entre autre : "Quoi qu'il en soit, Nous sommes persuadé, et tout le monde en convient, qu'il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu'ils sont pour la plupart dans une situation d'infortune et de misère imméritées"

Séduit par l'occasion qui m'était enfin offerte de pouvoir me joindre à ce mouvement pour combattre l'injustice dont j'avais tant souffert, je lui donnais mon accord.

Quelques jours après, deux dirigeants de la section de JOC d'Autun venaient à Epinac pour me rencontrer. Ce fut dans le bureau du prêtre, en sa compagnie. Ils m'expliquèrent longuement ce qu'était la JOC, ses origines chrétiennes, son implantation nationale et internationale, l'organisation de sa structure et son but : la défense des jeunes travailleurs, le respect de leur dignité, et le souhait de mettre fin à l'exploitation dont ils étaient l'objet dans les entreprises ou, à travail égal, leur salaire était moindre que celui des adultes. Grâce à la JOC les membres pouvaient bénéficier de séminaires, et de journées de formation pour devenir dirigeants et ensuite militer dans les syndicats et les partis politiques pour améliorer les conditions de travail et de vie de l'ensemble de la classe ouvrière. Ils me citèrent les noms de membres de la JOC devenus d'importants dirigeants syndicalistes, des politiciens au service du peuple et même des ministres de gouvernement.

Cet exposé idéaliste dont les arguments étaient certes sincères fut, pour le fils d'immigrés complexé que j'étais, une véritable révélation. J'en fus enthousiasmé et vis par là l'occasion de combler les lacunes de mon manque de scolarité. Je le fus d'autant, qu’au cours de la discussion, un espoir se fit jour en moi. Dans la réponse aux questions qu'ils me posèrent sur ma situation et mes dispositions personnelles, je fis allusion à mes souhaits de pouvoir me perfectionner dans mon métier pour devenir sculpteur. "Qu'à cela ne tienne ! » dirent-ils, « nous t'aiderons, tu verras ! Tu pourras certainement prendre des cours de sculpture à Autun". De prime abord, je ne vis pas l'incompatibilité qu'il pourrait y avoir avec mes occupations d'alors. C'était tout mon avenir qui s'éclairait subitement ! Pouvoir enfin me battre, prendre des responsabilités, sortir de ma condition et avoir la possibilité d'apprendre la sculpture. Aussi, pour la grande satisfaction du Prêtre qui était présent j'acceptais de créer une section du mouvement à Epinac. Une salle du château serait mise à ma disposition et le prêtre m'assurait de son soutien. Des documents à remplir me furent remis et les dirigeants  me confièrent des livres pour commencer ma formation de dirigeant de section. Rendez-vous fut pris pour une prochaine réunion au cours de laquelle ils me donneraient les informations nécessaires pour la création de cette section.

La réunion suivante terminée, le prêtre, afin de m'aider à faire mes premiers pas de dirigeant, convoqua plusieurs jeunes susceptibles d'adhérer au mouvement. C’est ainsi que,  soutenu par mes deux interlocuteurs d'Autun qui étaient présents, la création d'une section du mouvement de la JOC à Épinac fut concrétisée.

À compter de ce jour nous nous réunissions  régulièrement, assistions à des séances de formation, soit à Epinac, soit à Autun et participions aux actions revendicatives et de propagande sur le plan local, régional et national.

 

Ces revendications avaient le mérite de poser les vrais problèmes et dans ce domaine, nous étions des précurseurs. Soixante huit ans après, certaines n'aboutissent, en partie, qu'aujourd'hui seulement. Les 35 heures de travail hebdomadaire sont appliquées depuis peu de temps. Nous en sommes encore à discuter du partage des richesses et de l'égalité des chances. Si dans ce domaine quelques progrès ont été accomplis, nous sommes encore bien loin des réponses aux questions que nous posions en 1942. Devant l'évolution des techniques qui avançaient à grands pas, nous revendiquions une réduction du temps de travail et un partage de la richesse procurée par le travail. Cette revendication devait permettre aux ouvriers d'acquérir une formation et une culture dont ils ne disposaient pas alors. Des avancées ont certes été réalisées mais elles sont bien loin de correspondre à celles que nous souhaitions. Si les 35 heures ont été obtenues, elles n'ont pas résolu le problème du partage du temps de travail tel que nous le préconisions. Et, comme nous le craignions alors, l'avancée galopante des techniques génère de plus en plus de chômage. Nous restons encore bien loin du partage du travail et des richesses qui étaient la base sur laquelle reposaient nos revendications.

Certaines de celles-ci et nos propositions étaient certes du domaine de l'utopie. Mais il n'en demeure pas moins que la plupart de nos actions destinées à changer notre système de société sont toujours d'actualité. Devançant la crise, due à notre système financier et monétaire révolu, nous souhaitions le remplacement de l'argent spéculateur qui permet des gains sans mérite, par un système de valeur travail. Seul le travail devait être rémunérateur. La spéculation en bourse, le produit de l'argent par l'argent devaient disparaître pour faire place à une unité d'échange qui ne tiendrait compte que des mérites de chaque individu. Ces revendications avaient l'avantage de poser les vrais problèmes. Celui des biens et des richesses imméritées obtenues par l'exploitation et aux dépens de la classe ouvrière et de l'inégalité des chances existante n'a pas trouvé les solutions que nous préconisions.

Aussi ces revendications et propositions, pour une infime parties abouties aujourd'hui, répondaient-elles en tous points à mes aspirations et aux sentiments de révolte qui m'animaient

Hasard providentiel
J'échappe à l'occupant

mais descends aux enfers

Quelque temps après la création de la section, en mai 1943, un séminaire des dirigeants de section de la région eut lieu à Mâcon. Je tenais bien sûr à y participer.Mais ce déplacement à Mâcon, distant de 110 kilomètres  s'avérait difficile sinon impossible. La ligne de démarcation entre zone libre et la zone occupée où nous nous trouvions se situait à mi-chemin, à Chalon-sur-Saône. Sans laissez-passer, impossible de la franchir et ma position de dirigeant de la JOC, mouvement jugé comme subversif par l'occupant, ne me prédisposait pas à en obtenir un. Le prêtre, qui n’était jamais à court d'idées, trouva la solution. Je me rendrais à Chalon-sur-Saône en empruntant, avec mon vélo pour bagage, l'autocar qui passait chaque jour le matin à Epinac et se rendait dans cette ville. Une fois arrivé, je me rendrais à Saint Rémy en banlieue de Chalon, juste avant la ligne de démarcation, où je me présenterais de sa part au presbytère. de là je serais accompagné par un passeur pour emprunter un chemin longeant les berges de la Saône et éviter tout contrôle de la part de l'armée allemande. La ligne de démarcation franchie, je pourrais ainsi rejoindre Mâcon à bicyclette.
 
Le matin du jour dit, confiant, je me présentais pour prendre le car avec mon vélo. Je dus vite déchanter, le chauffeur me déclara qu'il ne prenait pas les vélos comme bagage.Ma déception fut grande, mais après avoir mûrement réfléchi, bien que n'ayant jamais accompli un aussi long trajet, je décidais de prendre la route pour me rendre jusqu'à Mâcon à bicyclette. C'était compter sans la malchance qui décidément ne m'épargnait pas. Quelques instants seulement après mon départ, pneu et chambre à air de ma roue avant éclatèrent. Aucune réparation n'était possible. Il faut préciser que mon vélo était assez usagé, je le tenais de mon grand frère qui le tenait de mon Père. Donc il avait déjà fait pas mal de kilomètres et dans cette période de restriction où le matériel de remplacement était plutôt rare, les pneus de mes roues n'étaient pas de première jeunesse. Que faire ? Il me fallait donc renoncer. Ce n'était pas dans ma nature. Mon seul recours pouvait être de me rendre le plus rapidement possible chez le prêtre pour l'informer et solliciter son aide. De quelle manière il pourrait m'aider, je ne le savais. Sans hésitation il me prêta la roue avant de son vélo, qui était pourvue d'un pneu en bon état. Celui de ma roue arrière étant satisfaisant, j'enfourchais ma bicyclette pour couvrir les 110 km qui me séparaient de la ville de Mâcon et affronter l'épreuve délicate du passage  clandestin de la ligne de démarcation.

Sans trop de fatigue, je parvins à Chalon-sur-Saône et de là à Saint-Rémy distant de 3 km. Arrivé au presbytère, je frappais à la porte. Un prêtre m'ouvrit, je me présentais de la part de notre curé qui me recommandait à lui pour m'aider à franchir clandestinement la ligne de démarcation. Mais grande fut ma déception, il me répondit qu'il n'y avait personne pour m'accompagner, et qu'étant seul il ne pouvait quitter la cure pour me guider. Il s'empressa néanmoins de me rassurer, déclarant que le franchissement de la ligne ne présentait pas de grandes difficultés, mais nécessitait de la prudence, et qu'il allait m'expliquer le chemin pour accéder au bord de la Saône. Je devrai la longer sur 3 km environ, puis bifurquer alors sur la droite pour atteindre, à quelques dizaines de mètres, la route de Mâcon en zone de libre. Je n'avais pas d'autre choix que de me contenter de ces explications mais j'était peu rassuré et a demi convaincu sur mes chances de passer la ligne de démarcation sans encombre. Sans trop de difficultés, je parvins au bord de la Saône et là, vélo à la main, la peur au ventre, me courbant pour ne pas être vu, je me frayais un passage à travers les joncs. N'ayant aucun repère précis mais ayant supposé avoir parcouru 3 km, toujours à travers les joncs, je quittais le bord de Saône pour prendre la route de Mâcon.

Je ne puis dire si la chance m'avait souri ou si j'avais encore joué de malheur, mais toujours est-il qu’alors que je me préparai à mettre les pieds sur la route nationale, je m'aperçus que je me trouvais en zone libre. Soit ! Mais j'étais à quelques dizaines de mètres seulement du poste de gendarmerie allemande qui contrôlait le passage entre les deux zones… Aussi, après quelques instants d'hésitation, voyant que les gendarmes allemands, forts occupés au contrôle du passage, ne regardaient pas de mon coté, j'enfourchai rapidement mon vélo et pédalais à toute vitesse pour m'éloigner le plus rapidement possible. Quelques kilomètres plus loin, rassuré, je ralentissais enfin l'allure et poussais un ouf de soulagement !

Je dois avouer qu'après ces émotions, la fatigue aidant, n'ayant jamais parcouru un aussi long trajet, les cinquante kilomètres qu'ils me restaient à faire pour atteindre Mâcon furent de plus en plus pénibles. J'y arrivais exténué, les jambes raides et douloureuses, les fesses endolories par la selle, et sérieusement irritées.

Le lendemain, mis à part la douleur au  postérieur et une certaine raideur des jambes, j'avais récupéré et pus donc participer aux séances de travail qui s'étendirent sur  quatre jours, Le contact avec tous ces jeunes que je ne connaissais pas et le dynamisme des animateurs me furent profitables et me firent découvrir un monde nouveau. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que je pris le chemin du retour.

Je n'étais cependant pas au bout de mes peines, une nouvelle aventure qui n'allait pas faciliter mon voyage m'attendait. Vu la fatigue provoquée par le trajet de l'aller, j'avais décidé de prendre le train avec mon vélo pour bagage jusqu'à Varennes le Grand qui était situé à une dizaine de kilomètres environ avant la ligne de démarcation. J'économiserai ainsi une bonne cinquantaine de kilomètres. En partant le matin par le train de huit heures, je pouvais être à la maison avant midi. J'avais pour cela une bonne raison car en ces temps de restrictions alimentaires, je ne m'étais muni au départ que du strict nécessaire pour m'alimenter pendant la première journée et, n'ayant pas de carte d'alimentation sur moi, il était absolument indispensable que j'arrive à la maison pour le repas de midi.

Dès avant huit heures j'enregistrais mon vélo et pris place dans le train. Une heure après environ je descendais à Varennes le Grand. Je me dirigeais en queue de train vers le wagon des bagages pour prendre possession de mon vélo. Stupeur ! Il n'y était pas. Malgré mon intervention énergique tant auprès du chef train de que du chef de gare il fallut se rendre à l'évidence, mon vélo n'avait pas été chargé dans ce train.

Je me trouvais bien embarrassé. Que faire ? Il n'était pas question pour moi de poursuivre par le train car je ne pourrais pas passer la ligne de démarcation ni rentrer à la maison. D'autre part, Il n'y avait aucun train qui retournait sur Mâcon, ce qui m'aurait peut-être permis de récupérer mon vélo. J'intervins donc auprès du chef de gare afin que je puisse savoir où il se trouvait exactement. Finalement, renseignements pris, je sus que par erreur mon vélo avait été chargé sur l'omnibus qui n'arriverait que l'après-midi à 16 heures à Varennes le Grand.

Imaginez mon désespoir, Qu'allais-je faire de neuf heures à seize heures, sept longues heures à attendre, sans repas à midi, pour ensuite, à dix kilomètres de là, passer de nouveau la ligne de démarcation et pédaler ainsi le ventre vide sur soixante kilomètres ? C'était une vraie journée de cauchemar qui s’annonçait ! Comme nous allons le voir plus loin, mon bon ange veillait sur moi car ce retard allait m'être salutaire.

Ces sept heures d'attente me parurent interminables. Lorsque l'omnibus s'arrêta en gare, que je pus enfin récupérer mon vélo, je l'enfourchai et, non sans un certain soulagement,pris le chemin le retour. Le passage de la ligne de démarcation se fit sans difficulté. Je rejoignis les bords de Saône bien avant le poste de gendarmerie et me faufilant à travers les joncs, je pus reprendre la route du retour. Malgré la faim qui me tenaillait, à vingt heures, sans trop de fatigue j'arrivais enfin à la maison.

C'est alors que je remerciais le sort de m'avoir immobilisé sept heures en gare de Varenne le Grand. Ma Mère, très inquiète, fut enfin soulagée de mon arrivée. Comme je l'avais prévu elle m'attendait pour la mi-journée. Mais son inquiétude ne résidait pas seulement dans mon retard. Elle m’expliqua que dans le courant de l'après midi deux gendarmes allemands étaient venus à la maison pour me réquisitionner au titre du travail obligatoire en Allemagne. Elle était inquiète de ne pas me voir rentrer, craignant que les Allemands m'aient arrêté pendant mon trajet de retour. Aussi, mon arrivée fut un grand soulagement pour elle. Le désagrément de mon retour de Mâcon, s'il fut fortuit, fut pour le moins salvateur.

J'aurais du être inquiet de cette visite de la gendarmerie Allemande. Néanmoins, pris par mes multiples occupations, je n'y avais pas attaché suffisamment d'importance.

Quelques mois après, en septembre 1943 un événement semblable survint de nouveau. J'avais alors sollicité de mon patron d'apprentissage quelques jours de vacances pour me consacrer à la cueillette des fruits d'églantiers. C'était en fin d'après-midi j'étais allé récolter mes fruits dans les haies près du hameau de la Forge où demeuraient les amis qui avaient accueilli mes parents à leur arrivée en France. Avant mon départ j'avais averti ma mère du lieu où je me rendais. Ayant terminé ma cueillette, je m'apprêtai à retourner à la maison. C'est alors que j'entendis au loin des appels à mon intention "Pierre ! Pierre !" C'était une fille de nos amis qui accourait et dès qu'elle fut proche de moi me cria "Pierre ! Cache-toi ! Les Allemands sont à ta recherche". Ces derniers s'étaient en effet rendus à l'atelier. Mon Maître d'apprentissage leur ayant dit que j'étais en vacance, ils étaient passés à la maison. Mon absence ne les ayant apparemment pas satisfaits, ma mère craignit qu'ils ne me recherchent. C'est elle qui me fit prévenir de leur présence. Je m'enfonçais alors dans les fourrés des bois proches, et attendit jusqu'à la nuit pour rentrer à la maison après que l'on m'ait assuré que les Allemands avaient quitté les lieux. Une fois de plus je venais d'échapper à la déportation en Allemagne.

Cette insistance à vouloir me déporter en Allemagne au titre du service du travail obligatoire était anormale. J'étais alors âgé de dix sept ans et le service du travail obligatoire en Allemagne ne s'appliquait qu"aux jeunes hommes à partir de vingt ans. Cette mesure prise par l'occupant à mon égard pouvait s'expliquer, étant responsable de la section  JOC d'Epinac, j'avais du être dénoncé aux autorités Allemandes par une personne "bienveillante".

Il me fallait à présent et sans attendre trouver une solution pour ne pas être déporté. Mon Maître d'apprentissage me conseilla de quitter mon travail et de me faire embaucher dans les mines de charbon. D'une façon générale, les mineurs n'étaient pas soumis au régime du travail obligatoire en Allemagne. Malheureusement il était difficile de me faire embaucher car les places étaient largement pourvues du fait de la protection que représentait cet emploi. Sachant que notre Curé était en faveur auprès de la direction des mines, je m'en fus le trouver et le priais d'intervenir pour m'obtenir un emploi de mineur. Ce qu'il fit sans plus attendre. Un rendez-vous me fut accordé à Autun à l'Hôtel du Louvre avec une personne de confiance susceptible de me trouver un emploi dans des mines de schistes bitumineux à une quinzaine de kilomètres d'Epinac. Le schiste bitumineux était un minerai duquel on obtenait par distillation du carburant pour l'armée Allemande.

Le jour dit je pris le train pour Autun et, à l'heure prévue, me rendis au lieu de rendez-vous. Lorsque j'arrivais à l'hôtel, le hall, en pleine effervescence, était envahi par la police allemande qui encadrait une homme d'allure fort respectable, menottes aux mains. Intimidé, mais désireux d'être exact à mon rendez-vous, je m'adressais à la réception en déclarant que je devais être reçu par une personne dont je donnais le nom. La réceptionniste à qui je m'adressais eut un saisissement, il se pencha vers moi, mit discrètement son index devant la bouche et me fit un signe pour me faire comprendre que la personne avec qui j'avais rendez-vous était celle que venait d'arrêter la police allemande. Je sus par la suite que cette personne avait des activités sévèrement réprimées par l'occupant.

Je n'insistais pas, m'éclipsais rapidement et pris le premier train pour revenir à Epinac. Je retournais aussitôt voir notre Curé pour lui faire part de mon rendez-vous manqué. Il me répondit qu'il s'occupait immédiatement de mon affaire et s'efforcerait de me trouver un emploi sûr. Le lendemain il me convoqua pour m’annoncer  mon engagement pour le lundi suivant dans une mine de charbon située au hameau du Moloy de la commune de Saint Léger à sept kilomètres d'Epinac.

C'est ainsi que je dus abandonner bien à contre coeur mon travail de tailleur de pierre pour devenir mineur de fond dans une mine de charbon. De la poussière blanche de la pierre, j'allais passer, à celle, noire, du charbon pour un travail peu passionnant, pénible et dangereux. Cependant, en compensation, j'allais découvrir la camaraderie qui animait les mineurs, et mon action de militant n'allait pas s’arrêter là  pour autant, tout au contraire, car ce dur métier justifiait des actions revendicatives.

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9

LE MINEUR DE FOND

 

Nous sommes le 23 septembre 1943, je vais vivre ma première journée de mineur de fond  dans une mine du hameau du Moloy de la commune de Saint-Léger à 10 km d'Épinac.

Avant la dernière guerre, alors que le charbon représentait la principale source d'énergie, Épinac, dit Épinac-les-mines, était un centre d'exploitation minier important. Plusieurs centaines de mineurs y travaillaient. Un des trois principaux puits d'extraction se trouvait dans le bourg même, le puits Hottinger. Il avait la particularité d'être le plus profond de tous les puits de la région, le charbon y était extrait à 800 mètres sous terre. Les deux autres se trouvaient dans le quartier de La Garenne : le puits Saint-Charles et le puits Sainte-Barbe. Tant à Épinac que dans les communes avoisinantes  existaient d'autres puits plus ou moins importants.

En 1943, tous ces puits avaient cessé d'être exploités. Une grande partie des mineurs fut mutée au bassin de Montceau-les-Mines. Ils effectuaient chaque jour, en autocar, un trajet de 40 km environ pour s'y rendre. Les autres furent affectés au puits de charbon de Moloy, hameau de la commune de Saint-Léger-Du-Bois, situé à 10 km environ d'Épinac, et au puits d'extraction de schistes bitumineux à L'Orme-Saint-Pantaléon dans la banlieue d'Autun à 20 km d'Epinac. Une ligne de chemin de fer desservant les deux destinations, les mineurs des deux sites miniers empruntaient le même train pour se rendre sur leur lieu de travail. De ce fait, les ouvriers du puits de Moloy étaient défavorisés car ils devaient, en fin de poste, attendre le retour de ceux de L'Orme-Saint-Pantaléon et, de plus, parcourir 3 km à pied pour se rendre de la gare à leur lieu de travail. C'est dans cette mine que j'allais accomplir mon travail de mineur de fond.

Décrire ce qu'est le travail au fond de la mine à trois cent mètres sous terre, relève de l'exploit. La vie y est aux antipodes de la vie sur terre à l'air libre ou même enfermé entre quatre murs. Zola en a cependant donné une image évocatrice dans Germinal. Ce que j'ai vécu au fond de la mine, malgré les années d'écart, était peu différent de ce qu'il décrivit à son époque.

 

Découverte de la mine

C'est vers midi, au début d’un bel après-midi ensoleillé de septembre que, musette en bandoulière contenant mon repas, je me rendis à la gare pour prendre le train qui devait me conduire sur les lieux de mon travail. Sur le quai, devant cet attroupement d'hommes de tous âges discutant le verbe haut en attendant le train, je fus un peu décontenancé. Cependant, j'eus la chance de trouver parmi eux un ami de longue date qui se chargea de guider mes premiers pas. C'était un ancien paysan d'une vingtaine d'années. Pour échapper au service du travail obligatoire, il s'était fait embaucher dans la mine. Il s'appelait Charlie. Nous entretenions une amitié fraternelle très sincère.

Ma première épreuve, fut les kilomètres que nous avions à effectuer depuis la gare de Saint-Léger pour nous rendre au puits de Moloy. Pour mes camarades mineurs, habitués à ce parcours, ce n'en était apparemment pas une. Ils marchaient par groupes d'affinités en discutant jovialement de tout et de rien.

En cheminant, Charlie me décrivit l'univers qui m'attendait. L'ensemble de l'exploitation minière se divisait en deux parties distinctes : le terre-plein en surface, appelé "carreau” de la mine, et celle qui se trouve sous terre. En surface, travaillaient les hommes chargés de la conduite des machines, de l'entretien du matériel, et des travaux annexes; des femmes étaient employées au triage manuel du charbon. Au fond, les mineurs extrayaient le charbon et effectuaient les travaux qui en dépendaient. L’extraction se faisait simultanément dans plusieurs quartiers différents. L'encadrement se composait du chef Porion responsable de l'ensemble de l'installation, des Porions, responsables des quartiers d'extraction et des Surveillants responsables chacun d'un chantier d'extraction.

Les installations de surface étaient situées sur un vaste terre-plein, à flanc de coteau, dominant au sud et à l'ouest le village de Saint-Léger et la campagne environnante. Sur ce terre-plein, dénomé "le carreau" (fig. 1), à l'Est s'alignaient plusieurs constructions : les bureaux et vestiaires du chef Porion, des Porions et des Surveillants; suivaient la lampisterie, les vestiaires et douches du personnel. Venaient ensuite les bâtiments abritant les ventilateurs utilisés pour le renouvellement de l'air dans les galeries ainsi que les compresseurs qui alimentaient la mine en air comprimé; au fond de la mine on ne trouvait aucune installation électrique, tous les systèmes mécaniques pour la traction et l'extraction du charbon étant actionnés à la vapeur. Au centre du carreau, se dressait le chevalement coiffant le puits. Il supportait à son sommet les grandes poulies d'entraînement des câbles qui assuraient la descente et la remontée de la cage. À proximité du chevalement un bâtiment abritait les treuils qui actionnaient ces câbles. À l'ouest, en contrebas du carreau se situait l'installation de triage vers laquelle était acheminé le charbon provenant de la mine. Tout à côté s'étendait l'immense stock de combustible, et la voie de chemin de fer qui conduisait les wagons chargés de houille à la gare de Saint-Léger.

Pour les ouvriers travaillant au fond, la journée de travail était divisée en trois postes. Deux pendant lesquels se faisait l'extraction, le premier celui du matin, de cinq à treize heures, le deuxième l'après-midi de treize à vingt et une heures. Le troisième, poste de nuit, de vingt et une à cinq heures du matin, était réservé aux travaux de renforcement du boisage des galeries et à l’entretien du matériel. J’avais été affecté au poste de l'après-midi.

Une fois arrivé sur le carreau de la mine, je me rendis au bureau des porions pour faire part de ma présence. On me remit le jeton qui me permettrait de prendre possession de ma lampe et, heureuse surprise, j’appris que j'étais affecté pour faire équipe avec Charlie sur un chantier de déchargement des roches provenant des galeries percées entre les couches de charbon. Je ne sais par quel miracle il en fut ainsi. Charlie était-il intervenu en ma faveur ou était-ce l'effet du hasard ? Vu sa personnalité et la responsabilité dont il faisait preuve dans le travail, il n'était peut-être pas étranger à cette affectation.

Ce fut ensuite le passage au vestiaire. Avec ses murs et le plafond d'un blanc douteux, plutôt gris, le local était peu avenant. Nous y disposions de simples portes manteaux fixés au mur pour suspendre nos vêtements et, à la base, d'un casier pour les chaussures. La place disponible pour chacun était extrêmement limitée et c'est au coude à coude que nous changions de vêtements.

Ma tenue de travail enfilée, je passais par la lampisterie. En échange de mon jeton je reçus une lampe électrique à accumulateur. En compagnie de Charlie je me rendis sur le carreau pour me joindre aux mineurs qui, aux abords du puits, attendaient la remontée de la cage. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il fasse froid ou chaud, l'attente se faisait en plein air sans abri.

Le puits, orifice de trois mètres de diamètre environ, étayé par des boisages, était d'une profondeur de 300 mètres. Il aboutissait à la galerie principale qui, de part et d'autre du puits, conduisait aux différents quartiers d'extraction (fig. 2). Une cage à deux niveaux montait les chariots de charbon à la surface et les redescendait vides. A chaque changement de poste elle remontait les mineurs qui avaient terminés leurs huit heures de travail et descendait ceux qui venaient les remplacer.

 

Descente sous terre

À l'arrivée de la cage, s'y trouvaient les mineurs qui avaient terminé leur poste du matin. Je fus surpris de voir qu'ils étaient plus ou moins maculés de noir de charbon, car si certains l'étaient peu, d'autres l'étaient tant, que de leur figures noircies ne ressortait que le blanc des yeux !

Aux deux étages de la cage nous prîmes leur place pour la descente. À l'étage supérieur, les hommes se tenaient debout. À l'étage inférieur, si la hauteur était suffisante pour recevoir les wagonnets, elle ne l'était pas pour que les hommes puissent rester debout, ils étaient obligés de s’y accroupir. Position fort incommode avec musette, lampe entre les jambes, et tête baissée pour les plus grands.

À la lumière éclatante du soleil, nous voici donc en place dans la cage. Au son de la cloche, elle commença brusquement sa descente. Son départ n'ayant rien de la douceur  de celui d’un ascenseur je ressentis une impression fort désagréable de chute au fond du puits. Ce désagrément fut heureusement de courte durée. En quelques secondes je supportais sans peine la régularité de la descente.

Les boisages qui maintenaient les parois du puits ruisselaient d'eau et en éclaboussaient la cage. Les mineurs qui se trouvaient à l’étage inférieur recevaient en permanence des gouttes sur la tête, ce qui rendait leur position d’autant plus inconfortable !

Le lieu d'extraction étant à 300 mètres de profondeur, au fur et à mesure de la descente, la lumière du jour déclinait. S'affaiblissant progressivement, elle fit rapidement place à celle beaucoup plus pâle de nos lampes. Aussi, à l'arrivée, dans la totale obscurité de la galerie, la mienne fut bien insuffisante pour éclairer mes pas. J'étais passé dans une brève transition du jour à la nuit. Sorti de la cage, c'est non sans tâtonnements que je franchis la haie de mineurs qui attendaient notre arrivée pour prendre notre place et remonter à la lumière du jour. Ce passage rapide, de l’éclat du soleil à la faible lueur de ma lampe, joint à l’arrivée dans l’univers inconnu de la mine fut comme un éblouissement à l’envers. Il me brouilla la vue et le discernement. Il me fallut un certain temps pour revenir à une perception normale de mon environnement et pour pouvoir distinguer suffisamment ce qui m'entourait.

En sortant de la cage, (je ne le remarquais que par la suite), à quelques mètres à droite se trouvaient les écuries des mulets. Leur travail consistait à tirer, dans la galerie principale jusqu'à la cage, le train de wagonnets de charbon provenant des différents chantiers et de ramener les vides qui seraient renvoyés sur les lieux d'extraction. Ces mulets, du jour de leur descente à la fin de leur vie, demeuraient au fond de la mine sans revoir la lumière du jour.

Partant de la galerie principale, un véritable dédale de galeries horizontales, montantes ou descendantes parcourait les profondeurs. Étroits boyaux de un mètre cinquante à deux mètres de large, et de un mètre quatre-vingts à deux mètres de haut. Une obscurité totale y régnait. La lueur de nos lampes, qui éclairaient à peu de distance, était impuissante à percer le cercle obscur qui nous entourait de toutes parts dans ce véritable labyrinthe.

Dans toutes les galeries était posé au sol un chemin de roulement pour la circulation des wagonnets. Les murs et plafonds étaient maintenus par des boiseries placées à intervalle régulier (fig. 3). Suivant l'homogénéité de la roche ces intervalles étaient plus ou moins importants, de un mètre à un mètre cinquante. Parfois, lorsque que la roche était friable, des planches étaient placées derrière les bois contre le mur et le plafond pour la retenir. Il arrivait que ces bois cèdent sous le poids de la masse rocheuse. Vu les nombreuses et plus ou moins longues galeries existantes, leur remplacement exigeait un travail conséquent. Il justifiait le poste de nuit pour cet entretien. Sur la galerie principale (celle-ci formant parfois un embranchement conduisant vers deux quartiers différents), perpendiculairement, débouchaient d’autres galeries, appelées “descenderies", provenant des lieux d'extraction. En plan incliné, elles épousaient le pendage de la couche de charbon, soit montantes, soit descendantes.

Mon premier chantier

C'est donc avec une perception mentale et visuelle progressive des lieux où je me trouvais, que je parcourus le trajet qui conduisait à mon lieu de travail. Fort heureusement Charlie m'accompagnait. Travaillant depuis plusieurs mois à la mine dans ce dédale de galeries et de plans inclinés, il connaissait parfaitement son chemin. Musette contenant mon casse-croûte en bandoulière et lampe à la main, je me laissais conduire et cheminais derrière lui. Suivant la hauteur du plafond, il fallait baisser la tête pour ne pas se cogner dans les traverses de bois qui le soutenaient.

Une surprise était à venir. Nous étions descendus à 300 mètres sous terre, et après avoir parcouru une distance que je ne saurais apprécier, un à deux kilomètres, par des galeries horizontales et montantes successives, paradoxalement nous nous retrouvâmes subitement à la lumière du jour. Nous étions arrivés sur notre lieu de travail. À l'extérieur, inaccessible autrement que par le fond de la mine, un terre-plein de remblai dominait le lieu.

Notre tâche consistait à pousser à l'extérieur et décharger des wagonnets de roches provenant d'un "travers-banc", galerie creusée dans la roche entre deux bancs de charbon. La roche extraite, schistes, grès, calcaire ou de tout autre nature, était soit utilisée au fond de la mine pour le remblaiement des couches de charbons après extraction, soit pour le surplus, évacué à l'extérieur de la mine. Nous étions chargés de cette besogne. Nous réceptionnions les wagonnets arrivant d'une galerie inférieure par une descenderie, les poussions à l'extérieur et les basculions pour déverser le remblai sur le terre-plein au plus près du bord; nous le reprenions ensuite à la pelle pour le jeter dans la pente. A intervalles plus ou moins réguliers, le rythme d’arrivées des wagonnets était tel que nous en avions toujours plusieurs d’avance à décharger. Nous ne pouvions nous permettre de rompre la cadence car le retour des vides était attendu avec impatience au bas de la descenderie. Je compris plus tard les raisons de ces différentes cadences d’aller et retour des wagonnets. Les moments calmes correspondaient au temps passé par les mineurs à la préparation du minage du front de taille ; les moments de va et vient ininterrompus étaient dues au déblaiement de la roche détachée du front par l’explosion provoquée par le tir des explosifs. Le répit des périodes calmes nous permettait de décharger la file de wagonnets pleins. Nous ne pouvions nous permettre de flâner; nous devions pousser, basculer les wagonnets et pelleter sans relâche. Ce travail de forcené était seulement interrompu par les vingt minutes de la pause casse-croûte. Cette première journée fut un véritable cauchemar pour moi, peu habitué à un rythme dans l'effort aussi soutenu ; elle mit à rude épreuve tous mes muscles et mes articulations. Fort heureusement, Charlie s'efforçait au mieux de me soulager. Malgré cela, en fin de poste, j’étais rompu de fatigue, les membres raides et courbaturés. Le trajet de retour à la cage, dans le dédale de galeries horizontales et descendantes, s’il fut pour moi un soulagement, n’en fut pas moins une épreuve supplémentaire.

Le retour en surface me réserva une autre surprise : la salle commune de douche attenante au vestiaire. Une grande porte y donnait directement accès. C'était une pièce rectangulaire de quatre à cinq mètres de large sur sept à huit mètres de long. La propreté des murs n'avait rien à envier à celle du vestiaire. L'eau était distribuée en continu par plusieurs tuyaux placés dans le sens de la longueur. Ils étaient espacés de soixante à soixante-dix centimètres et percés de trous tous les soixante centimètres environ. Il s’en écoulait des jets d'eau chaude sous pression. C'est dire que la liberté de mouvement nécessaire pour le lavage du corps devait être réduite au minimum pour ne pas gêner les voisins. Et lorsque la couleur du corps avait fait sa réapparition il fallait prêter attention à ne pas se frotter à un nouvel arrivant maculé de charbon. J’y retrouvais la différence de salissure qui m’avait frappé à la remontée de la cage lors de ma première descente, certains étaient noir de crasse de charbon de la tête aux pieds. Il était prudent de ne pas les côtoyer de trop près. Les places recherchées étaient celles sous les tuyaux placés côté mur; l’espace libre entre les tuyaux et le mur permettant une relative aisance et moins de risque de se faire noircir par les voisins. Charlie et moi, ayant travaillé à l'extérieur sans quitter nos vêtements à pelleter de la roche d'un gris verdâtre plutôt humide et sans poussière, pouvions facilement nous nettoyer convenablement. Notre douche terminée, revêtus de nos habits propres, il nous restait à faire les 3 kilomètres qui nous séparaient de la gare de Saint-Léger. Nous y prenions le train après une heure d'attente environ pour rejoindre enfin notre domicile vers minuit.
 
Les douleurs dues à la fatigue ressenties le soir au retour à la maison furent bien moindres que celle provoquées par les courbatures au lever le lendemain. Mes membres étaient raides et douloureux. J’avais peine à mouvoir dos bras et jambes et c’est dans une forme peu appropriée que je pris le chemin de ma deuxième journée de travail. Charlie m’avait prévenu et en même temps consolé: “la fatigue que tu ressens aujourd'hui n'est pas comparable à la douleur que provoqueront les courbatures dont tu souffriras demain en te levant mais rassure toi, avec l’entraînement au bout de huit jours toute trace de courbature aura disparu. Effectivement de jour en jour mes membres me firent moins souffrir et après une semaine de travail, au lever, reposé de ma fatigue par une nuit de sommeil je ne ressentais aucune douleur musculaire.

 

Au fond de la mine

Le  premier travail qui me fut confié, mis à part le parcours au fond de la mine, n'était donc pas celui de mineur de fond. C’est seulement quelques semaines après que je le devins réellement, le jour où je fus affecté à un chantier d’extraction du charbon.  Je ne savais pratiquement rien du travail au fond, de la façon dont était extrait le charbon et des tâches qui en découlaient. J'allais le découvrir et en même temps comprendre que pour celui qui vit et travaille à l'air libre, il est difficile d'imaginer ce qu'est l'univers de la mine, le travail que l'on y pratique et dans quelles conditions. Avant de poursuivre, je vais tenter de décrire le monde souterrain qui m'attendait.

L'extraction des couches de charbon se faisait perpendiculairement à une galerie de roulage par tranches successives (appelées "tailles"). Les tailles étaient inclinées suivant le pendage de la couche. La progression de l'extraction se faisait en montant à partir de la galerie de roulage (fig. 4). Le charbon extrait, le vide en résultant était remblayé avec de la roche et des remblais (fig. 5) provenant soit de l'extérieur, soit de travers-banc. Dans la galerie desservant les tailles, le roulage des wagonnets se faisait à main d'homme. Ils étaient poussés jusqu'à la descenderie. À la base de celle-ci était placée une plaque de fonte (fig. 6) sur laquelle on devait faire pivoter manuellement le chariot à 90° pour l'engager sur le chemin de roulement de la descenderie. De là, il était accroché à un câble qui le tirait, grâce à un treuil à air comprimé (fig. 7), jusqu'à la galerie supérieure Le chariot arrivait sur une plaque de fonte identique à celle de la galerie inférieure, il était pivoté et placé sur une voie de garage pour être remplacé par un chariot vide ou chargé de remblai. Lequel, descendu sur la plaque de fonte inférieure et de nouveau pivoté, était poussé par l’ouvrier, nommé “rouleur“,  jusqu'à la taille d'extraction. S'il contenait du remblai, il était déversé devant la taille en cours de remblaiement et de nouveau chargé de charbon. Parfois la galerie était plus large et disposait d'une voie de garage, auquel cas, un chariot plein de charbon attendait d'être poussé jusqu'à la descenderie. Pour le rouleur, l'aller et retour des wagonnets était alors incessant pendant toute les heures passées au travail

L'extraction se faisait au manteau perforateur en creusant plusieurs trous de soixante centimètres à un mètre de profondeur et de quarante mm de section dans le front de taille. Une charge d'explosifs munie d'un détonateur était introduite au fond de chaque trou. Un bourrage d'argile fortement compressée la maintenait en place tout en laissant passer le fil du détonateur. Tous les fils étaient reliés à la dynamo de mise à feu placée à distance. Vu les risques d'exposition en cas de mauvaises manipulations, ce travail était très délicat ; seul un spécialiste, le "Boutefeu", se chargeait de la mise en place des explosifs et déclenchait l'explosion qui devait détacher une grande masse de charbon. Après l'explosion, un énorme nuage de poussière envahissait la taille. Il fallait attendre qu'il se dissipe pour que le boutefeu puisse contrôler le bon déroulement de l'opération. Parfois une des charge n'avait pas explosé, la tâche était alors délicate, car il s’agissait soit de la faire exploser s’il y avait eu rupture du fil reliant la dynamo au détonateur, soit de la dégager de la masse de charbon sans faire exploser le détonateur. Le travail dans la taille ne pouvait reprendre sans l'accord du Boutefeu. Venait ensuite le débitage au marteau-piqueur et au pic, des blocs extraits pour, au fur et à mesure, charger le charbon dans les wagonnets. La ronde des wagonnets vides et des wagonnets pleins, ponctuée par les explosions, se poursuivait toute la journée, hormis la pause casse-croûte de vingt minutes à mi-poste.

La température et le degré d'humidité, très différents suivant les quartiers d'extraction, jouaient un rôle important dans le travail et l'effort que devait fournir le mineur. Dans certains le degré d'humidité était très important et l'eau suintait sur les parois, aussi, si l’absence de poussière était appréciable, la fraîcheur régnante n'incitait pas à la paresse. Dans d'autres quartiers le climat était plus sec et la température supportable. Mise à part l’inévitable présence de la poussière de charbon, le travail s’y déroulait normalement. C'est là où la température était très élevée que les conditions de travail étaient les plus pénibles. Les hommes y travaillaient nus, seulement chaussés de leurs sabots. L'atmosphère était étouffante et la sueur ruisselait tout le long des corps dénudés. Pour eux, le pire à subir était de descendre dans la galerie de roulage. Le courant d'air envoyé par les ventilateurs de surface provoquait une différence de température difficile à supporter. Du fait de ces différences de degré d’humidité et de température l'affectation à tel ou tel quartier d'extraction était plus ou moins bien vécue par les mineurs. En fin de poste, au retour de la cage, à la noirceur des visages, il était facile de distinguer dans quel quartier le mineur avait travaillé.

Par les différentes tâches qui me furent confiée, j’allais connaître toutes les faces du travail de mineur dans les différents chantiers de cet univers souterrain.

Pour mon premier travail de mineur de fond, je fus affecté dans une taille d'extraction. Eclairé par la faible lueur de ma lampe, j'étais chargé de pelleter le charbon pour le déverser dans le couloir qui le conduisait dans le wagonnet situé au bas de la taille. C'était, somme toute, une tâche des plus banales. Cependant, elle se déroulait dans des conditions assez particulières et peu enviables. La hauteur des tailles étant déterminée par l'épaisseur des couches de charbon, celle où avait lieu l'extraction étant peu épaisse, du sol au plafond, nous ne disposions que d'une hauteur de un mètre dix pour s'y mouvoir. Si le lieu n'exigeait pas un éclairage d'une grande portée, par contre, y travailler nécessitait une véritable prouesse physique. De plus, le pendage étant assez prononcé, pelleter le charbon extrait et le déverser dans le couloir d'évacuation représentait un travail pénible qui s’effectuait  dans une position on ne peut plus inconfortable, accroupi ou à genou, la tête heurtant le plafond. Ce n'était pas chose aisée et demandait un effort plus important qu'en position debout. Inconvénient supplémentaire, la couche de charbon ne se trouvant pas à une très grande profondeur sous terre, l’eau suintait du plafond de la taille et humidifiait les mineurs d'un goutte à goutte continu. Piètre consolation, cette humidité, nous donnait l’avantage de ne pas être gênés par un excès de température, bien au contraire, et l’absence de poussière facilitait le nettoyage sous la douche.

 Ce calvaire fut de courte durée, une nouvelle affectation me fit descendre à mi-profondeur de la mine. L'atmosphère y était proche de la normale. Néanmoins le travail n'en était pas moins pénible. Il s'agissait du remblaiement des tailles où l'extraction était terminée. Comme toujours, elles suivaient le pendage plus ou moins important de la couche de charbon. Le remblaiement commençait par le haut de la taille. Les wagonnets de roches et de remblais arrivaient par la galerie de roulage inférieure et étaient déversés au bas du chantier. Les tailles ayant de sept à dix mètres de longueur, nous étions plusieurs remblayeurs à pelleter le remblai pour se le projeter de l'un à l'autre jusqu'à la hauteur de l'emplacement du remblaiement. Le sol étant irrégulier, prendre le remblai à la pelle n'était pas chose aisée. Nous devions nous aider des genoux pour pousser sur le manche de la pelle et la faire mordre sous le remblai. C'était une tâche répétitive, pénible et éprouvante, seulement interrompue par la pose casse-croûte. Si nous étions peu incommodés par la poussière de charbon, ce pénible travail d'automates effectué dans la position incommode due au pendage de la taille épuisait nos forces. Aussi, c'est fatigué mais avec soulagement que nous terminions notre journée de travail et reprenions le chemin de la cage.

 

Descente aux enfers

Après un certain temps passé au remblaiement, la nouvelle affectation qui m'attendait n’était pas celle des plus enviées par l'ensemble des mineurs. J'allais connaître l'enfer dans le quartier le plus chaud de la mine. En compensation, de remblayeur je devenais aide mineur. J’aurais dû m’en satisfaire, car dans la hiérarchie de la mine c'était monter en grade. En premier lieu, arrivé sur le chantier, je quittais mes vêtements pour me conformer à la tenue vestimentaire de rigueur. C’est donc seulement chaussé de mes sabots (à cette époque-là tous les mineurs travaillaient en sabots) que j’allais accomplir la tâche qui m’était réservée. Elle consistait à aider le mineur à perforer au marteau pneumatique les trous où seraient placées les cartouches de dynamite. Ensuite, après l'explosion nous devions  briser à l'aide d'un marteau-piqueur ou d'un pic les blocs de charbon pour le charger dans le couloir conduisant aux wagonnets en attente au bas de la taille dans la galerie de roulage.

La chaleur était étouffante, la sueur dégoulinant tout le long du corps, c'est non sans difficulté que nous tenions le manche du pic et de la pelle. Il nous glissait entre les mains tant elles étaient grasses de sueur et de poussière de charbon. Dans cette chaleur, les explosions et la manutention du charbon emplissaient le chantier d’un nuage de poussière. En fin de poste, notre corps était recouvert sur toute sa surface d'une couche de poussière de charbon formant, lorsque la sueur avait séché, une véritable carapace. Sous la douche, nettoyer le charbon qui nous collait à la peau était une véritable prouesse. Je compris mieux pourquoi certains mineurs remontaient du puits entièrement noirci de charbon, et pourquoi, sous la douche, il était préférable de ne pas les approcher lorsque nous étions propres.

La galerie de roulage étant ventilée, la température qui y régnait était supportable, mais cependant trop fraîche pour nos corps dénudés. Aussi, pendant la pause devions-nous nous rhabiller pour nous joindre à nos camarades dans une galerie hors service où nous nous réunissions pour le casse-croûte. Le désagrément causé par la crasse de charbon qui recouvrait nos mains ne nous permettait pas de saisir nos aliments avec les doigts. Fourchette et cuillère étaient indispensables pour manger dans des conditions d’hygiène acceptables. C’est non sans un certain plaisir que nous savourions ce moment de répit. Ilétait très apprécié de tous. Ancien, adultes et jeunes prenions notre repas dans une ambiance de convivialité et de jovialité. L'atmosphère de confinement, la dangerosité du travail et des lieux n'était certainement pas étrangère à cet esprit de communauté entre les mineurs. Cette simplicité de rapprochement, était gage de solidarité. Elle imprégnait ces hommes au plus profond de leur être, et n’était pas sans influencer leur vie de tous les jours. Aussi, ces répits du casse-croûte étaient des moments forts. D'autant qu'ils étaient émaillés des récits des anciens qui rapportaient les  événements survenus dans leurs carrières de mineurs. Événements souvent tragiques, explosions ou effondrement de galeries où ils avaient perdu des camarades. Les craquements permanents des boisages sous la poussée de la roche ajoutaient à cette atmosphère un risque permanent qui nous unissait. Ces rapports propres aux mineurs de fond m’aidaient à accomplir mon travail sans en souffrir moralement.

 

Le rouleur

Pendant ces deux années de mine j'allais franchir un à un les échelons qui menaient au rang le plus élevé du travail de mineur. Après le travail de remblayeur puis celui d'aide mineur, il me fut confié celui de rouleur. Rude tâche qui exigeait force, habileté, débrouillardise et rapidité. Étant donné qu’une certaine responsabilité lui était confiée, le rouleur bénéficiait de la confiance de ses supérieurs. De son efficacité dépendait le rendement de la taille d'extraction. Il devait assurer la rotation des wagonnets entre la taille et la descenderie au rythme du travail de l'extraction. Tout au long de la galerie de roulage, Il était seul, livré à lui même poussant son wagonnet sans pouvoir espérer l'aide de quiconque en cas d'incident imprévu. Vu les aléas qu'il pouvait rencontrer au cours de ses parcours, la tâche du rouleur n'était pas toujours chose facile. La galerie de roulement comportait des pentes plus au moins prononcées à l'opposé les une unes des autres. Pour affronter les pentes montantes avec plus de facilité, les pentes descendantes devaient être parcourues avec rapidité. Les jointures des rails présentaient parfois de légers décalages d'alignement dont il fallait repérer la position pour donner au wagonnet l'impulsion nécessaire pour rester dans l'alignement de la voie. Il arrivait parfois que cette impulsion ne fût pas faite à l'instant voulu. C'était alors le déraillement du wagonnet. Sa remise en place sur les rails, exigeait un travail des plus difficile demandant force, précision, habileté et réflexes rapides. Le dos appuyé au wagonnet, les bras tendus, pendus à la verticale, mains fortement fixées sous le rebord inférieur de wagonnet, les pieds calés contre la paroi de la galerie, d'un seul coup et avec effort, en le soulevant pour le repousser avec le dos, le rouleur devait remettre  le wagonnet correctement sur les rails. La première tentative n'était pas toujours la bonne. Deux ou trois autres étaient parfois nécessaires pour arriver à bonne fin. Le wagonnet  remis sur les rails, rapidement il fallait repartir en poussant la lourde masse de charbon pour lui donner la vitesse suffisante et rattraper le temps perdu. Avec l'habitude, ce genre d'incident devenait banal.Il était compensé par la griserie que procurait la vitesse dans les pentes descendantes où, les deux pieds posés sur le rebord arrière du wagonnet, on se laissait agréablement véhiculer en faisant toutefois attention au risque de déraillement au passage d'une mauvaise jointure des rails.

Arrivé au pied de la descenderie un autre effort, et non des moindres, était nécessaire. Celui de faire pivoter de quatre-vingt-dix degrés le wagonnet sur la plaque de fonte, pour le placer bien en face des rails de la descenderie. La manoeuvre était délicate. La plaque de fonte étant fixe, sans système tournant, et seulement munie d'un cercle en relief en son centre ( (fig. 6). Sans ralentir la vitesse du wagonnet, il fallait donc profiter du moment précis où les roues se trouveraient centrées, à cheval sur ce cercle, pour, d'une vive impulsion, le faire pivoter à la seule force des bras pour l'engager sur les rails de la descenderie. Manœuvre qui exigeait précision force, et adresse. Pour faciliter le pivotement du wagonnet, nous avions une astuce particulière : uriner régulièrement sur la plaque pour la rendre plus glissante !

Le wagonnet  bien placé, restait à l'accrocher au câble de la descenderie et à tirer sur le filin qui activait la cloche pour avertir le réceptionniste qu'il pouvait opérer la montée. Un temps de répit nous était alors accordé pendant la montée du wagonnet plein de charbon et la descente d'un autre wagonnet vide ou plein de remblais. A sa réception, nous devions le faire pivoter pour prendre le chemin du retour vers les tailles d'extraction et de remblaiement. Là, un autre wagonnet plein de charbon nous attendait pour poursuivre notre aller et retour jusqu'en fin de poste. Je passais ainsi plusieurs mois à faire ce va et vient continuel dans la galerie de roulage pour desservir les tailles d'extraction.

A première vue, ce travail qui n'était pas sans efforts physiques constants et qui comportait en outre une attention soutenue dans l'atmosphère de danger et d'enfermement de la mine, pouvait sembler une corvée difficilement soutenable physiquement pour celui qui n'aurait jamais pratiqué le travail du mineur. Paradoxalement, vu l'entraînement quotidien dans les conditions hors normes que vivait le mineur, la tâche de rouleur se transformait en jeu: accélérer dans les descentes pour mieux remonter les pentes, éviter en temps voulu le déraillement sur les joints des rails, faire preuve d'habileté et de réflexes rapides pour faire pivoter le wagonnet. Compte tenu de la bonne condition physique du rouleur et de la responsabilité qui lui était confiée, les huit heures de travail effectuées étaient supportables.

Au cours des derniers mois accomplis dans la mine, je fus affecté à un autre poste. Toujours celui de rouleur mais dans des conditions différentes. J'étais chargé d'évacuer les remblais provenant d'un travers-banc. C'était une galerie percée dans la roche à partir d'un chantier d'extraction existant en direction d'une nouvelle couche de charbon pour en permettre l'exploitation. Je n'avais aucune idée du chantier lui-même ni aucun contact avec les mineurs qui y travaillaient. Placé au pied de la descenderie qui provenait du travers-banc, j'avais pour tâche de recevoir les chariots remplis de roche pour les conduire par une longue galerie sur une voie de garage d'où ils étaient acheminés ensuite par d'autres rouleurs vers les tailles de remblaiement. Au retour, je ramenais les chariots vides pour les faire remonter au travers-banc. C'était un travail très irrégulier. La roche extraite dans le travers-banc, un grès, très dur, présentait de plus grandes difficultés d'extraction que le charbon. Aussi, lorsque les mineurs préparaient les emplacements des explosifs, la perforation de trous pour placer les explosifs était plus lente et, après l’explosion, le débit de la roche plus difficile. Pendant ce temps, aucun wagonnet ne descendait vers moi. Il y avait donc des temps morts dans mon travail. Cela pouvait durer parfois une heure. Par contre, lorsque l'explosion avait eu lieu la cadence était ininterrompue; à mon retour je trouvais toujours un wagonnet plein qui m'attendait sur la plaque de fonte, lequel, du fait de son immobilité, exigeait un gros effort pour le faire pivoter.  De plus, je devais ensuite aller très vite pour effectuer l'aller et le retour.

C'était au dire de tous "une planque". Il est vrai que je n'avais à rendre compte de mon travail à personne, et que je disposais de périodes de repos ; mais pendant les huit heures de présence je demeurais seul et ne voyais âme qui vive. J’étais bien loin de l’animation du travail à l’extraction du charbon. Je ne pouvais même pas voir les mineurs qui travaillaient au travers-banc. Ils étaient choisis parmi les plus bûcheurs et payés à la tâche, au mètre d'avancement du travers-banc. Aussi, dès leur descente de la cage ils se rendaient rapidement et bien avant moi sur leur lieu de travail, et à la fin du poste, ils s’en allaient de même en sens inverse. Ils partaient à la dernière minute alors que j'avais déjà regagné le chemin de la cage. Ce fut mon dernier poste de travail. Si mes camarades considéraient que j'avais eu le privilège d'être affecté à une "planque", pour moi le travail en compagnie des autres mineurs et la pause casse-croûte en commun aurait été préférable à ces huit heures de solitude.

Parallèlement à mon travail de mineur de fond, je n'avais cependant pas négligé mes activités de militant. Je les poursuivais dans la mine et en tant que dirigeant de la J.O.C au sein de l'équipe de jeunes que j'avais créée.
 

Le mineur militant

À la suite des  réunions et séminaires où je fus convié, instruit des buts du mouvement et de la formation des jeunes travailleurs aux actions revendicatives, l'idée me vint, que pour faciliter l'adhésion des jeunes de tous bords, il était souhaitable de garder une certaine indépendance et liberté vis-à-vis des autorités religieuses de la paroisse. À cette fin, les réunions locales ne devraient pas avoir lieu au presbytère. Pour ce faire, je louais dans mon quartier, un appartement comprenant une grande pièce dans laquelle les réunions pourraient se tenir. En outre, j’y installais un bureau pour parfaire ma formation de dirigeant en étudiant l'histoire du travail, du syndicalisme et de l'évolution sociale.

 

Délégué des jeunes mineurs

Conjointement aux réunions de la petite équipe de jeunes que j'avais recrutés, mon travail dans la mine était une occasion idéale pour exercer ma mission de militant. Mis à part Charlie, Il était hors de question de demander aux camarades avec lesquels je travaillais de se joindre à nous. Ils étaient tous du quartier de La Garenne où la seule religion pratiquée était, soit le Socialisme, soit le Communisme, et pour l'ensemble le syndicat CGT. Cependant, vu la différence injustifiée existant entre les salaires des jeunes et des adultes (bien que faisant parfois le même travail nos salaires étaient pratiquement la moitié des leurs), il y avait matière à intéresser mes jeunes camarades à des actions revendicatives au sein même de la mine. Je leur proposai alors d'être leur délégué auprès de la direction pour demander un réajustement plus  équitable des salaires. Ils acceptèrent d'emblée.

Pour argumenter notre revendication, ne souhaitant pas me présenter les mains vide devant la direction, je résolus d'étudier le minimum vital (ce que l'on nomme aujourd'hui le SMIC), nécessaire à un jeune pour subvenir à ses besoins. Je fis donc un minutieux calcul des dépenses auxquelles il devait faire face pour être indépendant et vivre de façon décente. J'étayai ma démonstration de chiffres précis: prix et nombre de chemises, de pantalons, de vestes de slips et tous vêtements nécessaires, coût de la nourriture, argent de poche et frais de toutes autres natures, l’ensemble amorti sur des temps respectifs donnés. Partant de là, je calculai la somme moyenne mensuelle nécessaire pour qu'un jeune mineur puisse vivre décemment. Ce précieux document terminé, je sollicitai une entrevue avec la direction. Ce ne fut pas chose facile car d’une part je n’étais représentatif d'aucun syndicat (la CGT, seul syndicat mineur étant ouvertement communiste, un jeune de la J.O.C. ne pouvait s'en prévaloir) et d’autre part, vu mon jeune âge, ma requête n'était pas prise au sérieux. J’eus recours à l'influence de notre Curé, considéré avec respect par la direction des mines. Il m'obtint un entretien. Le jour convenu, je me rendis auprès de la direction. C'est avec un tract fou que je me présentai devant le directeur. Il m'accueillit avec bienveillance. D'une parole hésitante, puis m'enhardissant progressivement je lui présentai ma requête au nom des jeunes mineurs et lui remis mon dossier. Il m'écouta attentivement et me fit comprendre qu'il était difficile d'appliquer aux jeunes du puits de Moloy un salaire plus élevé qu'il ne l'était dans les autres mines, mais qu'il étudierait ma demande. Ce ne fut pas une fin de non recevoir mais je compris que ma démarche avait peu de chance d'aboutir. Je n'en éprouvais pas moins la satisfaction d'être allé jusqu'au bout de cette tentative, ne serait-ce que pour démontrer à mes camarades que nous pouvions faire entendre notre voix.

Par la suite, bien que je ne sois pas syndiqué, je me rendis à plusieurs reprises aux réunions du syndicat CGT. Tout le monde savait que j’étais du coté des "calotins", cependant les responsables syndicaux ne présentèrent aucune objection à ma présence.Ce fut en pure perte que j’évoquai alors la demande des jeunes. Les syndicalistes avaient d'autres préoccupations bien plus importantes, les revendications des jeunes ne les émouvaient pas outre mesure !

 

1944 Messe du travail

Pendant l'occupation Allemande, vu l'hostilité marquée par l'occupant à son égard, la J.O.C, hors de réunions périodiques clandestines, demeura en sommeil. L’occupant chassé du territoire en 1944, elle reprit son activité au grand jour., À l'occasion de la fête du travail du 1er mai, pour marquer la liberté de nous exprimer qui nous était rendue, une messe en l’honneur des travailleurs fut organisée avec l'accord de notre curé. Toute la population, ouvriers et paysans, y était conviée. Des affiches annonçant cette messe, patiemment dessinées à la main, avait été placées dans les magasins. Pour donner une certaine solennité à cette cérémonie un décor de l'autel fut réalisé [voir image]. De chaque côté, une charrue était adossée. Des lampes de mineurs avaient pris la place des bougeoirs habituels pour éclairer l'autel. Ce dernier était surmonté par l'image d’un mineur à l'ouvrage grandeur nature, et de part et d’autre étaient disposés des outils de mineur. Le tout couronné de l'écusson de la J.O. C. Les fidèles vinrent nombreux, et pour la première fois, ceux de la Garenne (les Garennias) se mêlèrent aux fidèles du bourg.  Cette messe fut un événement marquant dans notre petite ville et contribua au développement de la section de la J.O.C.

En octobre de la même année, une réunion de région des dirigeants de section eut lieu de nouveau à Etang sur Arroux. En toute sécurité je m'y rendis en train. Cette fois, nous ne couchâmes pas à la belle étoile et les repas étaient prévus. C'était une réunion très importante, les autorités religieuses du diocèse y étaient présentes. Un des sujets traité fut le parrainage, par les sections de J.O.C. de la région, de la ville sinistrée de Saint-Dié, pratiquement détruite pendant la guerre. Nous étions en octobre, le but de ce parrainage était, pour chaque section, d'organiser une collecte au bénéfice des sinistrés de cette ville, et de prendre en charge l'acheminement avant Noël des produits collectés, vêtements, vaisselle, argent, etc. Ce fut un tollé quasi général, la plupart des dirigeants présents déclarèrent que le délai nécessaire pour réaliser cette collecte était insuffisant. Personnellement je ne comprenais pas, nous avions pratiquement deux mois devant nous pour le faire. Cette collecte était tout à fait réalisable. Je pris la parole et déclarai qu'avec de la bonne volonté et de la détermination, en mobilisant le maximum de jeunes, le délai pouvait être respecté. Malgré quelques murmures réprobateurs, la plupart des dirigeants approuvèrent ma déclaration et engagement fut pris de réaliser cette collecte avant Noël.

La réunion, dont la clôture devait se faire à l’origine avant le déjeuner ne se termina qu'au cours de l'après-midi. De ce fait, il me fut impossible de prendre le dernier train qui assurait la correspondance à Autun avec celui du soir à destination d'Épinac. Mon retour était reporté au lendemain. J’en étais fort contrarié car je ne pourrais pas reprendre mon travail en temps voulu. Sur ces entrefaites, l’évêque, qui avait certainement apprécié mon intervention, me réserva un entretien. Lorsque je lui déclarai que je représentais la section d'Epinac il s’enquit de mon moyen de retour. Apprenant que je n'avais pas pu prendre le train prévu, il me proposa de me conduire dans sa voiture jusqu'à Autun et de là, il me prêterait son vélo pour rentrer à la maison. J'acceptais bien volontiers. C'est donc confortablement installé dans la voiture de l’Évêque et en sa compagnie, conduit par son chauffeur, que je rejoignis Autun. Là, enfourchant le beau vélo de l'évêque, d'un noir éclatant comme je n'aurais jamais osé rêver en posséder un, je pédalais avec une certaine satisfaction jusqu'à la maison. Me voyant arriver sur ce beau vélo noir, mes parents furent très étonnés. Lorsque je leur appris que c'était celui de l'évêque, mon père, socialo-communiste bon teint, ne sembla pas trop apprécier, alors que ma mère, Chrétienne convaincue, fut fière de moi !

 

Collecte pour les sinistrés de Saint Dié

Dès mon retour, le vélo de l'évêque retourné à Autun, sans attendre, je pris des dispositions pour organiser la collecte. Le lendemain, je réunis les jeunes de la section. Nous n'étions que six, donc pas assez nombreux pour tout réaliser en temps voulu. Décision fut prise de rassembler le maximum de jeunes garçons et des jeunes filles au sein d'un groupe qui ne dépendrait pas directement de la JOC. Il n'aurait aucun lien avec l’église Catholique. Il serait nommé : "équipe d'entraide ouvrière“. Cette appellation nous permettrait de faire un recrutement plus large. Sitôt dit, sitôt fait, un groupe d’une vingtaine de garçons et filles, tout à fait disposés à participer à cette collecte, fut créé en huit jours. Elle aurait lieu un dimanche, début novembre.

Il était nécessaire à présent que tout le bourg, la cité de La Garenne et les hameaux proches soient au courant de cette collecte. Je réalisais à cet effet des affiches qui furent apposées dans tous les magasins et les endroits stratégiques ; une annonce sur la chronique du bourg fut publiée dans le journal régional, et une logistique précise mise en place. Six équipes de garçons et filles munis d'une charrette devraient, suivant un plan défini, s'en aller solliciter la générosité de tous les habitants. Un point de ralliement à usage de dépôt serait établi dans un local désaffecté prêté gracieusement par un commerçant. Nos affiches et notre annonce trouvèrent un écho favorable auprès de la population.

Le jour dit, dès huit heures du matin, nous nous retrouvions au point de ralliement prévu. J'y demeurais avec plusieurs filles pour faire la réception et le tri des marchandises collectées. Poussant leurs charrettes, les équipes partirent avec enthousiasme faire leur collecte suivant les plans d'itinéraires prévus. L'accueil rencontré auprès de la population fut des plus chaleureux. Tous les habitants, touchés par la bonne volonté et la bonne humeur des jeunes collecteurs, se montrèrent généreux. Ils firent don de vêtements, de vaisselle, d'articles divers et également d'argent.

La collecte avait commencé chez les habitants les plus proches du point de ralliement et peu de temps après, les premières équipes revinrent avec leurs charrettes chargées à ras bords. Nous avions fort à faire pour trier et classer le tout. Le va-et-vient des charrettes se poursuivit sans trêve jusqu'au soir. Le fruit de la collecte dépassa de loin nos prévisions et la surface du local pour trier et stocker ne fut pas superflue. Le montant de la somme d'argent récoltée nous surprit, elle se montait à 8 000 F, somme considérable à l'époque. Cette journées harassante mais enthousiasmante nous combla de joie et créa des liens étroits entre les membres de la nouvelle équipe.

Mais notre travail ne s'arrêtait pas là, à présent il fallait conditionner le fruit de la collecte dans des cartons et des caisses et affréter un camion pour l’acheminer à Saint-Dié. Tous les soirs de la semaine suivante, nous nous employâmes à plier et empaqueter soigneusement les vêtements, et à emballer minutieusement la vaisselle. Restait l'acheminement. Le problème fut rapidement résolu, un camion et son chauffeur furent gracieusement mis à notre disposition par un transporteur du Bourg.

Fin novembre, le fruit de la collecte était chargé sur le camion et livré à Saint-Dié. Toute l'équipe fut fière de son travail. Nous avions effectué, avec enthousiasme et bonne humeur, un grand geste de solidarité et ce dans les temps impartis,. Il n'en fut pas de même pour les autres sections de JOC. Aucune ne termina la tâche avant Noël ni obtint un tel résultat. Inutile de préciser que l'évêque apprécia note performance et se loua du prêt de son vélo. Il me fit part de ses bons sentiments à mon égard par la suite.

 

L'aide aux personnes âgées

Forts de cette expérience, de l'efficacité de notre équipe d'entraides ouvrières et la sympathie créée entre ses membres aidant, une nouvelle action d’entraide fut mise en place. Il s'agissait d'apporter une aide aux personnes âgées de la commune. Les hivers rigoureux de notre région occasionnaient des frais de chauffage conséquents. Vu les maigres retraites attribuées à l'époque, bon nombre de ces personnes ne pouvaient y subvenir avec suffisance. Sur le site minier, jouxtant l’ancienne centrale électrique, s’élevaient deux hautes tours réfrigérantes construites en bois. Elles étaient en cours de démolition. Il fut décidé d'intervenir auprès de la direction des mines afin que nous puissions disposer du bois récupéré pour en faire la distribution aux personnes âgées. Accord nous fut donné.

L'opération se fit en deux phases. Dans un premier temps, sur le site, le bois serait chargé sur des charrettes à bras pour être transporté puis déposé dans la cour proche de mes parents. Elle était suffisamment grande pour en recevoir la totalité. Dans un deuxième temps, toujours avec des charrettes, le bois, débarrassé de ses clous et débité proprement, serait distribué chez les bénéficiaires. Il fut convenu que cette dernière tâche se ferait les dimanches matins dès que tout le bois aurait été préparé. La distribution se déroulerait comme la collecte pour les sinistrés, en plusieurs équipes suivant un plan d'acheminement prévu à l'avance. Pour les filles, le travail consisterait à déterminer quelles personnes en seraient les bénéficiaires, et à organiser la logistique de distribution.

Rapidement, une montagne de bois s'amoncela dans la cour de mes parents. L'arrachage des clous et le débitage étant terminés la distribution put commencer. Chaque dimanche matin, plusieurs charrettes étaient chargées puis acheminées aux destinataires suivant le plan de répartition élaboré par les filles.

 

1945 Messe du travail

Nous étions en 1945. Cette opération se déroula le 1er mai, jour de la fête du travail. La section J.O.C. décida de renouveler la cérémonie de l’année précédente. Elle se fit avec un décor et un cérémonial plus imposant [voir image] . Un établi de menuisier fit office d’autel. Masquant celui existant, une tenture haute de 2 m environ fut tendue sur toute la largeur du chœur. Elle était surmontée d'un décor représentant les bâtiments d'une usine au-dessus desquels s'élevaient deux grandes cheminées. Au centre de ces bâtiments une grande image représentait, grandeur nature, en premier plan un ouvrier travaillant avec massette et ciseaux, en arrière-plan figurait le Christ à son établi, rabot à la main. Derrière l'usine se dressait un simulacre de rocher surmonté d'une grande croix. La simplicité et le réalisme du décor, soulignés par la teinte unie du fond, conféraient une certaine austérité à l'ensemble et créaient une atmosphère de recueillement. Aucun signe ne montrait  que la cérémonie avait été organisée par la J.O.C. Tous les membres de l'équipe d'entraide ouvrière, garçons et filles, croyants ou non, revêtus de leur bleu de travail étaient présents. Parmi eux, deux servants assistaient le prêtre qui officiait face aux fidèles. Au cours de l'Office, depuis le porche d'entrée de l'église, les autres vinrent en procession par l’allée centrale, s'aligner face à l'autel pour présenter à la bénédiction du prêtre des outils et des produits du travail et de la terre. Cette cérémonie fut empreinte d'une grande solennité et suivie avec ferveur par tous les fidèles venus en grand nombre. L'église était remplie de monde,  tant au fond que dans les allées et chapelles latérales. Le souvenir de la cérémonie de l'année précédente était resté dans les mémoires et la réputation que s’étaient fait la J.O.C et les équipes d'entraide ouvrière n'étaient pas étrangère à cet afflux de fidèles. Il faut préciser que parmi eux, bon nombre d'ouvriers qui n'avaient pas pour habitude de fréquenter l'église, étaient présents ce jour-là. Notre ferveur et notre travail avaient été largement récompensés.

Juin 1945. La distribution du bois aux personnes âgées était en cours. La guerre étant terminée je n'avais plus aucune raison de poursuivre mon travail de mineur. J'avais hâte de reprendre mon métier de tailleur de pierre. Je ne pouvais le faire chez mon ancien patron. Celui-ci, haut responsable dans la Résistance, avait abandonné son atelier pour accompagner sur le front de guerre les groupes de résistants de la région d'Épinac qu'il avait dirigés avec le grade de commandant.

 

Vers de nouveaux horizons

Je trouvai une place de tailleur de pierre dans une marbrerie à Chalon-sur-Saône à 50 km d'Épinac. La section de J.O.C.et l’équipe d'entraide ouvrière étant à présent bien structurées, Elles étaient à même de mener l'opération en cours à son terme et de poursuivre d'autres actions sans moi. Je pouvais quitter ma ville natale avec le sentiment du devoir accompli. J’allais enfin rompre avec le quotidien qui avait été  mien jusqu'à présent.

C’est avec un sentiment partagé que j'accomplis ma dernière journée de mineur. Gardant un bon souvenir des heures que j'avais vécues dans une fraternelle camaraderie, je cessais ce travail non sans une certaine nostalgie. Seule, la promesse d'un avenir prometteur dans un métier qui me passionnait, avec l'heureuse perspective de voir enfin s'ouvrir devant moi des horizons nouveaux, me permettait de quitter la mine sans regret.

À la maison, lorsque je fis part à mes parents de ma décision de cesser le travail de mineur et de quitter la maison familiale pour reprendre mon travail de tailleur de pierre à Chalons Sur Saône, mon Père manifesta une certaine contrariété. Il était évident que mon départ le priverait du temps que je consacrais à travailler au jardin familial, à la terre que nous louions pour nos cultures et à la coupe du bois. Aussi, avec une certaine sévérité, il  me déclara "tu pars, c'est ton affaire, aussi, je t'avertis ! Ne reviens pas à la maison pour demander quoi que ce soit, tu pourvoiras toi-même à tes besoins". J'encaissais sans mot dire, bien décidé à prendre ma liberté et à me débrouiller seul.

Le 11 juin 1945 je prenais le train pour Chalons Sur Saône pour revenir dès le lendemain à mon métier de tailleur de pierre.


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Retour à la taille de pierre

Le dimanche 10 juin 1945, dans l'après-midi, je descendais du train à Châlons-sur-Saône pour me rendre chez mon futur employeur. C'est au jeune vicaire d'Épinac, notre interlocuteur à la J.O.C., que je devais d'avoir quitté la mine pour reprendre mon métier de tailleur de pierre. Par amitié, il avait prié son père, propriétaire d'une marbrerie funéraire dans cette ville, de m'embaucher. C'était une très ancienne entreprise appartenant à une grande famille bourgeoise de la ville. Elle possédait un magasin donnant sur une des principales places du centre-ville et, dans une rue proche, un atelier de façonnage. J’étais envoyé par leur fils unique, c'est donc avec bienveillance que j'y fus reçu, mais non sans une certaine distance et un ton protecteur que je ressentis comme supérieur. Un grand fossé séparait ce monde aisé, guindé et conservateur, du simple ouvrier plus ou moins bien mis que j'étais.

Après cette première prise de contact, mon employeur m'accompagna pour me faire visiter l'atelier situé à deux cent mètres environ du magasin, en recul et parallèle à la rue. C’était un appentis d'une quinzaine de mètres de long sur cinq de profondeur et de trois mètres de haut environ dans sa partie basse côté rue; il était précédé d'une surface de stockage de pierres et marbres de différentes natures et de matériel. Dans l'angle gauche, sous l'appentis, se trouvait un petit local fermé, de quelques mètres carrés. Il faisait office de vestiaire et de rangement de l'outillage de taille. Dans la longueur restante, à intervalles réguliers, étaient disposés les espaces de travail de chaque tailleur de pierre. Les blocs en cours de taille étaient placés soit sur des billots de bois de fortes sections, soit sur de robustes tréteaux bas. Je remarquai que le sol était nettoyé des gravats de taille, signe du nettoyage rituel du samedi. Au pied du mur du fond ou bien suspendus, étaient alignés crics, rouleaux de bois, bois de bardage, diables, crocodiles (longues scies à pierre garnies de grandes dents recourbées) et tout l'outillage nécessaire à la manutention et à la pose des monuments. La logique d'organisation du chantier et l'ordre régnant sur l'ensemble n'était pas sans me rappeler l'atelier de mon maître d'apprentissage. L'idée de commencer mon travail dans ce lieu le lendemain ne me déplaisait pas car elle m'était de ce fait assez familière.

Mon employeur me conduisit ensuite à la chambre qu'il avait retenue pour moi. Elle était située dans une maison bourgeoise donnant sur une rue proche de l'atelier. Le trajet pour me rendre à mon lieu de travail n'était distant que de quelques dizaines de mètres. Cette demeure contrastait avec mon domicile familial, et ma logeuse, une dame âgée, vivant seule, était aussi distinguée et guindée que les gens de la famille de mon employeur. Sa distinction se manifestant en grande partie par son habillement et surtout par le ruban noir qu'elle portait autour du cou. L'ameublement était constitué de riches meubles anciens finement ouvragés. Des tapis protégeaient le parquet en bois ciré. Des tapisseries et des tableaux représentant des peintures et gravures anciennes ornaient les murs; statuettes et bibelots complétaient l'ensemble. Mille recommandations me furent faites sur la bonne tenue que je devais avoir dans cette maison, les précautions que je devais apporter à l'usage de l'ameublement, l'obligation de quitter mes chaussures dans le vestibule et celle de chausser mes pantoufles pour fouler les beaux tapis. Toute visite étant interdite dans ma chambre.

En peu de temps un changement radical était intervenu dans mon existence. Entre la chambre aux murs nus et au lit de fer où je dormais chez mes parents, et celle où j'allais loger à présent il y avait un abîme. Elle offrait un contraste saisissant avec ce que j'avais connu jusqu'alors. J'étais plongé dans un autre univers, d'autant que dans cette pièce régnait une atmosphère plutôt mélancolique lié au ton autrefois soutenu, mais pâli par la fuite des jours de ses meubles et de son décor. Il m'en reste en mémoire la prédominance d'une couleur vieux jaune rougeâtre, plutôt foncé et terne. La grande fenêtre qui éclairait la pièce avait peine à lui apporter une clarté suffisante et agréable. Il m'apparut cependant que mon employeur avait tenu à me trouver un logement confortable en conformité avec son rang social. La rue était peu passante et le quartier apparemment constitué de maisons bourgeoises. La fenêtre de ma chambre, située au premier étage donnait sur la rue et compensait le rococo mélancolique de ma chambre en m'offrant une vue agréable sur les jardins des voisins d'en face.
 
Impressionné par le précieux vieillot de cette chambre, c’est non sans éprouver une certaine gêne que je procédais à mon installation. Vint ensuite l'heure du dîner. Le petit déjeuner était compris dans le prix de location. Pour le repas de midi et du soir je devrais les prendre au restaurant. Mon employeur m'en n'avait indiqué un, situé sur la place où se trouvait le magasin. Pour bénéficier d'un prix avantageux je dus m'y inscrire comme pensionnaire pour les repas de midi et du soir Ce n'est pas sans une certaine appréhension que je m'y rendis. Je n'avais en effet jamais pris de repas au restaurant et c'est avec un tract fou que je poussai la porte de l’établissement. Marchant comme un automate je pris place à la table que me désigna le garçon de salle. Tentant d'apporter toute la convenance nécessaire à chacun de mes mouvements, c'est avec l'impression que tous les regards étaient tournés vers moi, nouveau venu, que je mangeai consciencieusement les plats qui m'étaient présentés. Mon repas pris, toujours aussi gêné, après quelques hésitations, et de la même démarche raide, je rejoignis la porte de sortie. Après ces premiers pas, plutôt éprouvants pour moi, c'est avec un certain soulagement que je regagnai ma chambre. C'était le début d'une nouvelle étape, d'un apprentissage. Ma découverte du milieu  bourgeois, la chambre et le restaurant, étaient les prémices de ce que serait mon existence hors du milieu dans lequel s'étaient déroulées les dix-neuf premières années de ma vie.
Rompu de fatigue émotionnelle, je me mis enfin au lit.

Le lendemain matin, après avoir pris le petit déjeuner servi par ma logeuse, à sept heures, accompagné par mon employeur, je me rendis à l'atelier. Il me présenta aux ouvriers, ils étaient trois. Le plus ancien, la quarantaine, faisait preuve d'une certaine bonhomie, c'était un professionnel compétent, un autre, âgé de vingt-sept ans, un caractériel plutôt ombrageux, n'était pas un tailleur de pierre de métier; demi-ouvrier, il ne lui était confié que des travaux de taille simple. Le troisième, un jeune de dix-sept ans, montrant un enjouement et une certaine naïveté dans le regard, terminait son apprentissage. C'est à cette équipe que j'allais devoir m'intégrer. Une place m'avait été réservée. Sur un chantier, une stèle en pierre de comblanchien était en place, prête à être taillée. L'outillage était fourni en totalité par l'entreprise. Mes compagnons devaient certainement être curieux de savoir quels étaient mes compétences en matière de taille de pierre. Ils furent très rapidement fixés car les trois années que j'avais passées dans l'atelier de mon maître d'apprentissage m'avaient donné une très bonne maîtrise de la taille de cette pierre si délicate à travailler. Ces premiers moments de cohabitation suffirent pour m'intégrer dans l'équipe.

Nous étions chargés de la taille et de la pose des monuments. La gravure des inscriptions funéraires, qui était d’ordinaire la tâche de mon employeur, me fut confiée car je l'avais pratiquée chez mon maître d'apprentissage. Très rapidement le travail se fit dans une cordiale entente, avec cependant une certaine distance marquée par le garçon demi ouvrier. Je sympathisai rapidement avec le plus ancien,  ayant beaucoup voyagé, il avait l'esprit très ouvert. Nous avions d'intéressantes conversations. Il était pompier volontaire. Le gymnaste où les pompiers pratiquaient leur entraînement était voisin de l'atelier et ouvert au club de gymnastique de la ville. Il me conseilla d'en faire partie et de participer aux séances d'exercices le soir après le travail. Je le fis volontiers; j'y découvris un nouveau milieu et y trouvai des camarades. Tant à la barre fixe, qu'aux parallèles et qu'au travail au sol, je pouvais donner libre cours à mon énergie physique dans des exercices de gymnastique dont je retirais le plus grand bienfait.

Le travail de militant

Je n'en oubliais pas pour autant la poursuite de mon travail de militant. L'abbé auquel je devais d'être venu à Chalon-sur-Saône m’avait aidé par amitié certes, pour que je reprenne mon métier de tailleur de pierre, mais aussi dans le cadre de sa vocation. Il m'avait donné pour mission de tenter de remettre en activité la section de la J.O.C de la ville qui était en sommeil. Chalon-sur-Saône, la plus importante ville de Saône-et-Loire, avait une intense activité. Elle prédominait en majeure partie dans les domaines commerciaux, culturels et sportifs. La Saône qui traversait la ville était un port de commerce qui en faisait le principal centre d'activités du département. Elle avait la réputation d'être l'agglomération la plus riche de Saône-et-Loire et la majorité de la population, de tendance plutôt bourgeoise, travaillait dans le négoce. De la ville il était dit : "Son économie florissante, depuis toujours propice au développement du commerce, fait de Chalon la vitrine commerçante de la Bourgogne du sud !". Dans un tel milieu où l'activité industrielle était pratiquement inexistante, il était évident qu'une section de J.O.C ne pouvait se faire une grande place.

Je pris donc contact avec les jeunes qui constituaient un embryon de section. Certes, une franche camaraderie les unissait, mais leurs activités sportives ou culturelles leur importaient plus que des démarches revendicatives qui, à leurs yeux, avaient peu de raisons d'être. Dans un tel état d'esprit il m'était difficile de les réunir pour organiser des actions dans le cadre de la vocation de la J.O.C.. Faute de mieux, bien loin de mon activité soutenue d'Épinac, je dus me résoudre à des rencontres amicales les dimanches après-midi. Le nombre de participants, peu important, fluctuait au gré du bon vouloir de l'occupation des loisirs de chacun.

Pendant mon séjour à Chalon-sur-Saône, qui allait se prolonger jusqu'en avril 1946, je n'en continuais pas moins à demeurer dans l'esprit qui m'avait animé depuis que j'avais créé la section de J.O.C à Épinac. Profitant des bonnes dispositions de mon  employeur à mon égard (c’était un Chrétien convaincu), j'avais obtenu l'autorisation de m'absenter pendant trois semaines en septembre pour suivre un stage à l'université populaire de Marly le Roy. Cette université était une institution créée par la J.O.C. pour donner une formation générale aux militants et dirigeants qui se destinaient à des responsabilités syndicales ou politiques. Ce fut un séjour marquant pour moi tant du point de vue instructif et formateur, que de celui de la découverte. C'était mon premier grand voyage en train. Pour le provincial que j'étais débarquer ensuite dans la capitale pour la première fois n'était pas une mince affaire ! Fort heureusement, avant le départ, un ami Parisien m'avait tracé un itinéraire détaillé : une fois arrivé en gare de Lyon, prendre le métro et les correspondances qui me conduiraient à la gare Saint Lazare d'où je devais me rendre à Marly le Roy par le train. Tout se passa sans difficulté sauf, qu'arrivant à Paris à une heure d'affluence, avec mon volumineux sac à dos et ma valise, le voyage en métro ne se fit pas sans bousculade. Fort heureusement, mes voisins de voyage se montrèrent coopératifs. Je m'expliquais leur attitude bienveillante. Ma tenue et tout mon chargement pouvaient en effet me désigner comme un provincial débarquant à Paris pour la première fois. Ce fut tout au moins mon sentiment.

Après ce trajet mémorable j'arrivais enfin à l'université. D'un abord avenant, elle était située dans une ancienne maison de maître nichée dans la verdure au fond d'un parc. Y étaient dispensés des cours d'économie, de politique, sur l'évolution sociale de l'histoire du travail, du syndicalisme ainsi que des cours de culture générale. Des intervenants, personnalités importantes sur le plan national et même international, dirigeants de mouvement politiques, dirigeants syndicalistes, personnalités du monde scientifique et de la culture, y donnaient des cours et des conférences.

Chaque jour, un temps était réservé pour le sport dont la pratique était basée sur l'hébertisme, méthode définie par son auteur Georges Hebert comme" tout genre d'exercice ou d'activité physique ayant pour but la réalisation d'une performance et dont l'exécution repose essentiellement sur l'idée de lutte contre un élément défini, une distance, un danger, un animal, un adversaire [...] et par extension contre soi-même" et en particulier contre la dérive du sport. Tout l'enseignement qui nous était dispensé dans les diverses matières que nous abordionsétait basé, comme la pratique de l’Hébertisme, sur le perfectionnement dans tous les domaines, de la maîtrise et de l'accomplissement de soi, par des méthodes naturelles, hors esprit de compétition pour le profit. Le but de ce stage était de nous initier à toutes les matières abordées, tant sociales, économiques que culturelles, afin de nous permettre de poursuivre, dans ces dispositions, notre formation pour assurer un éventuel futur rôle de dirigeant. Ce séjour me fut très profitable, il m'ouvrit à de nouveaux horizons. Lors de mon retour, je fis halte chez des amis à Paris pour faire l'acquisition des ouvrages qui nous avaient été suggérés afin de parfaire et mettre à profit les enseignements que nous avions reçus.

Vers une nouvelle étape

Au début de l'année 1946 il fut question de la reprise du service militaire obligatoire interrompu par la guerre. Les jeunes nés en 1926 devaient partir sous les drapeaux. Jusqu'à ce jour la question de nationalité ne s'était jamais posée pour moi. Bien que né en France il m’aurait été possible dès l'âge de dix-huit ans d'opter pour la nationalité française; je n'avais cependant rien fait dans ce sens et conservais de ce fait celle de mes parents. J'étais toujours italien ! Sans intervention de ma part, je ne serais donc pas appelé à faire mon service militaire. Pendant dix-neuf ans, n'étant allé qu'une seule fois en Italie alors que je n'avais que trois ans, et n'en gardant qu'un vague souvenir, je me considérais plutôt Français qu'Italien. Je me devais donc d'opter pour la nationalité française pour être admis à passer le conseil de révision, faire mon service militaire et me trouver ainsi sur le même pied que les camarades de mon âge que j'avais laissés à Épinac.

Sans perdre de temps, de peur d'être oublié par les autorités militaires, je me rendis au Greffe du tribunal de Chalon-sur-Saône pour faire ma déclaration d'option pour la nationalité française. C'est non sans impatience que j'attendis ma convocation pour passer le conseil de révision. Elle ne parvint enfin en février. Il avait lieu en mars à Épinac pour tout le canton. C'était un évènement. La plupart des jeunes étaient accompagnés par leurs pères soucieux de savoir si leurs rejetons, signe de virilité, seraient reconnus aptes à servir sous les drapeaux. L'accomplissement du service militaire était la consécration du passage de l'adolescence à la vie d'adulte. Ne pas avoir accompli son service militaire était considéré comme dévalorisant. J'y fus déclaré “bon pour le service“. Dans toutes les communes, cette reconnaissance était couronnée par une grande fête qui réunissait tous les “conscrits“ et les filles nées la même année.

Le jour même, le passage de révision terminé, selon la tradition, eut lieu à travers la ville, au son de la trompette, du clairon et du tambour, une joyeuse et plutôt bruyante tournée des “bons pour le service“ Elle avait pour but de solliciter des habitants une participation financière au frais de la fête. L'accueil rencontré fut des plus chaleureux car cette tournée, appréciée par la population, renouait avec une pratique d'avant-guerre, renouvelée chaque année en honneur aux futurs jeunes militaires de la commune. Au fil de la tournée, l'entrain aidant, pour entretenir la bonne humeur, la consommation d'alcool était de mise avec les conséquences qui en résultaient

Quelques jours plus tard, se tint un grand banquet suivit d'un bal où toute cette jeunesse s'en donna à cœur joie.  La fête se termina pour la plupart dans une ivresse béate.

En avril, je reçus une convocation m'enjoignant de me rendre le 12 mai 1946 à la caserne de Dijon pour y être incorporé.

Le 10 mai je cessais mon travail à la marbrerie de Chalon-sur-Saône

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Le service militaire

Le 12 mai 1946, me voilà en route pour l’accomplissement du service militaire avec mes camarades d’Épinac. Le voyage aller pour Dijon ainsi que le trajet pour nous rendre à la caserne se firent dans la joie et la bonne humeur. Nous reçûmes un accueil bienveillant. Après notre inscription, le nombre imposant d'appelés réunis dans la cour de la caserne fut constitué en plusieurs groupes dans un ordre bon enfant. Apparemment, le service militaire obligatoire n'était plus ce que nous en avaient dit les anciens tel qu’ils l'avaient accompli avant-guerre. L'accueil reçu ne correspondait en rien à l’image de discipline et de rigidité qu’ils nous avaient dressée. Nous héritions du rapprochement entre officiers, sous-officiers et simples soldats né au cours des combats. Nous étions les premiers à être incorporés dans cette nouvelle armée moderne issue de la guerre et il est évident que l'on désirait nous la présenter sous son meilleur jour.
Ensuite, ce fut le retour sur les bancs de l'école. Des feuillets contenant des dessins et des questions auxquels nous devions donner des définitions et des réponses nous furent remis. Ces tests étaient destinés à jauger notre intelligence en vue de notre affectation à telle ou telle arme ou tel ou tel poste. Entre autre, deux questions nous étaient posées sur le choix de notre affectation : sous quelle arme souhaitions-nous servir : infanterie, artillerie, armée de l'air ou marine ? Dans quel lieu désirons-nous accomplir notre service militaire : métropole, Indochine, Algérie ou Maroc ? Pour la première question, je choisis l'artillerie. Suivant ce que j'en savais par ouï-dire, en cas de conflit, elle se trouve toujours en arrière du front, gage de plus de sécurité. Quant au lieu d’affectation,  vu la possibilité qui nous était offerte de voguer vers d'autres horizons, j’écartai d’emblée la métropole. Pour l'Indochine, un climat plutôt troublé y régnant alors, je décidai de l’écarter également. En ce qui concerne l'Algérie et le Maroc, bien que sachant que le choix d'un de ces deux pays implique l'accomplissement du service pendant un an sans retour en France, avide de pouvoir enfin découvrir de nouveaux horizons, je portai mon choix sur le Maroc, pays que l'on m'avait déclaré être plus hospitalier que l'Algérie.

 Après ces tests sur nos intelligences et aptitudes respectives, suivit un contrôle sérieux de notre état de santé et de nos capacités physiques pour confirmer ou infirmer les décisions du conseil de révision passé avant notre départ. Certains, ils furent très peu, furent exemptés de service militaire et rentrèrent dans leur foyer, soit pour cause d’incapacités physiques, soit pour raisons familiales. Quant à nous, les bons pour le service, nous quittâmes alors tous liens avec ce qui nous rattachait à notre vie civile. Nous dûmes en effet nous défaire de tous nos vêtements et affaires personnelles. Ils furent empaquetés, étiquetés et soigneusement rangés. C'est en file indienne, nus comme des vers, que nous commençâmes un long périple d'examens et d'analyses approfondies. Ce n'est pas sans une certaine gêne que nous nous dévêtîmes entièrement et commençâmes notre défilé. Le point culminant en fut l'analyse d'urine lorsque, dans la tenue d'Adam, tournant le dos à l'infirmière qui attendait le précieux liquide, nous dûmes faire pipi dans un bocal.  Mais bien vite, cette gêne fit place à des railleries et gouailleries gaillardes, et c'est dans la bonne humeur que nous traversâmes les différentes étapes de ce contrôle intime et général.   Après cette revue de détail, notre nudité ne pouvant se poursuivre, nous passâmes à l'intendance afin d'y recevoir nos effets et équipements militaires. Dans un ordre parfait et une ambiance cordiale, nous défilâmes devant un étalage présentant, pièce par pièce, tout ce qui serait utile pour subvenir à l'entretien de notre personne et nécessaire à l'accomplissement de notre devoir de citoyen sous les drapeaux. Nous y fûmes munis, après essayage minutieux de certains composants, d'un uniforme et d'un grand sac contenant tous cet équipement. Ce grand sac était le paquetage ; copie conforme de celui que portaient les soldats américains en débarquant dans notre pays.

Ainsi parés, nous fûmes répartis par chambrées où, dans l'attente de connaître notre affectation, nous demeurâmes inactifs plusieurs jours. Ce temps fut mis à profit pour nouer des amitiés. Selon mes souhaits, je fus reconnu apte à accomplir mon service militaire dans un régiment d'artillerie basé au Maroc. De tous mes camarades d'Épinac, aucun n'eut la même affectation que moi. Des amitiés tissées dans la chambrée nous ne fûmes que six camarades à être affectés au même régiment. La grande majorité des appelés avait choisi de demeurer en métropole.

Après ces quelques jours passés à Dijon, ce fut le départ par le train pour Marseille où nous devions embarquer pour l'Afrique du Nord. Et là ! J'avoue, qu’en contradiction avec l'accueil parfaitement organisé et convivial qui nous avait été réservé depuis notre arrivée, je fus totalement désorienté par le subit désintéressement de notre sort de la part des autorités militaires. Rendus sur le quai de la gare de Dijon, munis de notre ticket de train, nous fûmes littéralement abandonnés, sans accompagnement. Nous avions la seule consigne de nous rendre à Marseille où, à la gare, nous serions pris en charge dans l'attente de notre embarquement.
 
Notre départ de Dijon eut lieu en fin d’après-midi. Le trajet fut morne et peu agréable. Nous étions déroutés par cet abandon, incertains de ce qui nous attendait à Marseille et de plus nantis d’une maigre ration de subsistance. Le voyage dura jusqu'au lendemain matin. À notre arrivée à Marseille, nous fûmes effectivement pris en charge, sans distinction d’arme, avec tous les militaires qui descendaient du train pour être embarqués dans une des navettes de l'autorité militaire qui desservaient régulièrement le camp de sainte Marthe où nous devions demeurer en transit dans l’attente de notre embarquement. Dès notre arrivée, là encore, nous continuâmes à douter de la bonne organisation du dit “transit“. Il régnait dans ce lieu une pagaille indescriptible ! C'était un immense campement où s'alignaient sur plusieurs rangs de grandes tentes kaki où fourmillaient un mélange de soldats de toutes armes et régiments : légionnaires, infanterie, artillerie, génie. Aucun accueil particulier ne nous fut réservé. Mis à part l’ordre qui nous fut donné à notre arrivée de nous inscrire au bureau d'embarquement, nous n'eûmes aucun contact avec les autorités militaires. Nous avions seulement été informés que pour connaître le jour et l'heure de notre départ, nous devrions consulter régulièrement le tableau d'affichage du camp.

Après notre inscription, restait à nous installer dans une tente. Les soldats déjà sur place nous mirent en garde contre les vols fréquents de paquetages. Instruit des précautions à prendre pour nous en protéger, nous recherchâmes un emplacement où nous pourrions rester groupés, afin qu’à tour de rôle, l'un de nous soit toujours présent pour surveiller nos biens. Nous couchions à même le sol, notre paquetage comme oreiller pour qu'il ne soit pas dérobé au cours de la nuit. L'attente dura plusieurs jours pendant lesquels ce ne fut qu'un va-et-vient incessant d'arrivées et de départs. Ce mouvement permanent de centaines de personnes étrangères les unes aux autres, créait une ambiance éprouvante où, hors de notre groupe, nous ne pouvions lier aucune connaissance. De plus, dans cette pagaille et cette promiscuité, faire sa toilette et prendre ses repas représentait une véritable prouesse.

Le jour du départ arriva enfin. Au début d'un bel après-midi ensoleillé, à bord de camions, nous fûmes conduits au port. Là nous apprîmes que la traversée se ferait de Marseille à Oran en Algérie à bord du plus grand paquebot, le “Ville d'Oran“, effectuant le va-et-vient entre ces deux ports. Paquebot imposant et confortable, certes, mais dont le confort ne nous fut pas réservé.

Nous embarquâmes comme des  moutons de panurge, à la queue leu leu, sans distinction d'appartenance à un régiment. Le lieu d'hébergement qui nous était réservé se trouvait sous le pont dans un immense espace allant de bord à bord du navire. Nous y serions couchés dans des hamacs ou, au choix, à même le plancher. L'intimité n'y était pas de mise. Tous les militaires voguant vers l’Algérie et le Maroc y étaient rassemblés.

Nous pouvions accéder à l'avant pont. De là nous avions vue sur le port, l’intense activité qui régnait sur le quai et les autres bateaux qui y étaient accostés. Le départ eut lieu à quinze heures. Pour moi qui n'avais jamais vu la mer ce fut un vrai spectacle : l'éloignement progressif du quai, la sortie du port, puis la vue sur Marseille dominée par Notre Dame de la Garde et enfin l'approche de la haute mer. Lorsque nous fûmes au large, un désagrément fut réservé à certains d’entre nous : le mal de mer. Le golfe du Lyon est réputé pour faire suffisamment tanguer le bateau pour éprouver les passagers. Je ne fus pas épargné, il y eut plus atteint que moi, mais sans en arriver à l'extrême étape, je n'en fus pas moins indisposé. Bénéficiant d'une mer calme, progressivement, j’acquis le pied marin ; la traversée se poursuivit jusqu'à Oran sans que je sois outre mesure incommodé.

Le lendemain, 28 mai 1946, la terre Algérienne était en vue. Peu de temps après nous accostions au port d'Oran. L'arrivée fut également un spectacle : la vue sur la ville, le port et la foule bigarrée qui attendait l'accostage du navire. Du bateau nous fûmes transférés par camion à la caserne dominant la ville. Nous y passâmes la nuit et le lendemain nous prenions le train pour Meknès, au Maroc. Nous y arrivâmes le premier juin après un parcours de trois milles kilomètres. Mais nous n'y restâmes que quelques jours dans l'attente du départ pour notre destination finale, ceci pour plusieurs  raisons.

En premier lieu nous devions changer d’uniforme. Notre tenue kaki foncé de grosse toile fut remplacée par un pantalon, une chemise et un calot beige clair de tissu plus léger, en accord avec la température d’Afrique du Nord. Ensuite un temps fut consacré à la remise de nos armes et à l'apprentissage de leur maniement. Il s’agissait de bons vieux mousquetons identiques à ceux équipant les artilleurs de la guerre de 14. Il fallait également organiser les appelés en plusieurs groupes, chacun représentant une batterie. Cette opération ne pouvait se faire qu’à Mekhnès, une fois regroupés tous les appelés venus de la métropole et  ceux qui habitaient le Maroc (et qu’on appelait les Pieds Noirs).
Enfin, nous étions dans l'attente de l'ordre de rejoindre le lieu où nous ferions notre instruction militaire.

Ces préparatifs terminés et cet ordre étant donné, après ce long périple depuis Dijon, début juin, vint enfin le départ de Meknès en camion pour notre destination finale.

Ce fut à quelques kilomètres d'Ifrane, petite ville située dans le moyen Atlas à 1713 m d'altitude. Elle était renommée pour sa fraîcheur en été et ses pistes de ski en hiver. C'était un lieu de villégiature des habitants de Meknès et de Fès distantes chacune d'une soixantaine de kilomètres.

J'en garde le souvenir d'un pays des extrêmes. De mai à octobre, j'y ai connu, (mais en bénéficiais peu), la fraîcheur de la verdoyante vallée allant d'Ifrane à Ras El Mas bordée de splendides forêts de cèdres d’érables et de peupliers, où l'eau coule à flot ; Par contre mon statut de militaire fut mis à rude épreuve par l'aridité des monts caillouteux qui la dominent.

Notre séjour n’eut rien de commun avec celui des citadins venus y chercher la fraîcheur de l'été. Le camp qui nous attendait, spécialement aménagé avant notre arrivée, se trouvait à quelques kilomètres au Nord d'Ifrane. Il était situé sur les pentes d'une colline qui n'était que cailloux et rochers, sans autre végétation qu'une herbe rase, souffreteuse et des cèdres centenaires. Un chemin d'accès avait été aménagé à flanc de coteau. Il conduisait à une plate-forme de quelques centaines de mètres carrés environ, créée de toutes pièces. De grandes tentes y étaient installées, mais elles ne nous étaient pas destinées. Elles étaient réservées au poste de commandement, à l'intendance et aux cuisines.

Quant à nous, où diable allions-nous être installés sur cette pente rocheuse ? La récente guerre avait enseigné aux officiers que les soldats devaient être entièrement disponibles et habitués aux situations extrêmes. Mais par contre ceux qui étaient chargés de les commander devaient les comprendre et faire corps avec eux. Nous fûmes les premiers, ceux de la classe 26, à “expérimenter“ les nouvelles méthodes nées de la guerre.
 
Toutes les soldats des batteries ayant été réunis en formation sur le terre-plein, le commandant du camp nous souhaita la bienvenue et nous donna les instructions pour notre installation. Des emplacements avaient été définis pour chaque batterie. Il nous appartenait de nous y installer et de faire les travaux nécessaires pour monter la grande tente dans laquelle nous serions logés. Dans l'attente, chacun devrait bivouaquer sous sa tente individuelle. Conjointement, du temps serait consacré à notre instruction militaire. Suivirent toutes les consignes : horaires, repas et emploi du temps général.

 Ainsi instruits, nous fûmes conduits par notre adjudant sur le lieu qui nous était réservé. Il était situé à un emplacement où existait un certain replat rocheux et caillouteux à flanc de colline. Nous devrions y aménager un terrain démuni de rochers suffisamment grand pour permettre l’activité de la batterie. Notamment la réalisation d’une surface plane susceptible de recevoir la tente qui nous abriterait le temps de notre séjour ainsi que celle du commandement. En attendant, nous devions installer notre bivouac provisoire. Partis le matin de Mekhnès nous avions tout l'après-midi devant nous pour exécuter ce travail. Vu la difficulté de créer un emplacement entre les rochers où chacun pourrait planter sa tente ce délai n’était pas superflu.

C'est là que commencèrent réellement les côtés peu plaisants de la vie militaire. Le sol plus ou moins incliné, jonché de roches et de cailloux, rendait la tâche difficile. C'était un véritable travail de terrassement que nous avions à faire. De plus, dans la mesure où nous ne disposions que d'un tapis de sol de toile imperméable, d'un sac de couchage pour dormir, et du peu de terre et d'herbes existant sur place, obtenir une surface de couchage parfaitement plane ne fut pas tâche facile. Le montage de la tente ne fut pas non plus. Vu la dificulté d’enfoncer les piquets dans ce sol rocailleux , dans la plupart des cas, c'est avec des pierres que nous dûmes tenir la toile tendue. Un autre inconvénient rendit notre tâche et notre installation plus délicate : les scorpions ! Ils y en avaient en abondance et ils étaient de taille, quatre à cinq centimètres de la tête à la redoutable extrémité de leur queue. Nous devions faire preuve de prudence en soulevant les pierres et en remuant le sol. Par la suite, notre adjudant lui-même eut à souffrir de leur dangereuse piqûre, il fut hospitalisé d'urgence et ne revint au camp que quelques jours plus tard.

En fin d'après-midi, chacun avait enfin trouvé sa place et aménagé son “domicile“ le plus confortablement possible à l'abri des nuisibles scorpions et reptiles. Pour ce faire, nous avions entouré notre tente d'une bordure de pierre assemblées avec soin pour maintenir le bord de la toile au sol sur tout le pourtour de la tente et limiter ainsi les risques d'intrusion de ces bêtes malfaisantes.

L'heure du repas du soir arriva enfin. À la mi-journée, notre déjeuner avait été constitué de rations distribuées avant notre départ. Pour le dîner nous devions nous organiser pour aller le chercher à la cuisine du camp. Celle-ci, étant assez éloignée de notre unité, d’environ deux cent mètres, de grands récipients nous avaient été fournis pour contenir l'ensemble des rations de la batterie. Deux hommes étaient nécessaires pour accomplir cette tâche. Elle fut placée au rang des corvées, car c'est lourdement chargé que se faisait le trajet de retour. Ce premier repas pris en pleine nature dans ce lieu qui serait notre cantonnement, se fit dans la bonne humeur. Mais après cette rude journée la fatigue eut raison de notre résistance. Chacun s'enferma dans sa tente pour tenter d'y trouver un sommeil réparateur. C'était sans compter sur la chute de la température. Si pendant le jour, à cette époque de l’année et à cette altitude elle était acceptable, 20 degrés environ, elle chutait au cours de la nuit pour descendre à 5 degrés le matin. Aussi, bien que je me sois recouvert de tous les vêtements ou moyens de protection contre le froid dont je disposais, il me fut difficile d'obtenir une température favorable à  un sommeil réparateur.

Le lendemain, à six heures, le son du clairon vint nous délivrer de notre inconfortable première nuit de cantonnement. La toilette du matin nous demanda un nouvel effort. Le seul point d'eau où nous pouvions l’accomplir, et où se ferait de même le nettoyage de  nos gamelles et le lavage du linge, se trouvait dans un oued passant à plusieurs dizaines de mètres au pied de la colline où était situé le cantonnement. Dans la fraîcheur du matin, la descente dans la rocaille jusqu'à l'oued, la toilette vite faite avec une eau bien fraîche et la remontée au campement furent un exercice stimulant. Après cette mise en forme un autre exercice attendait deux d’entre nous, aller et retour, aussi rapidement que possible, aux cuisines pour s'y faire remettre la ration du petit déjeuner. A huit heures, le clairon sonna le rassemblement général. Le lieutenant de la compagnie, accompagné de l'adjudant commandant notre batterie composée d'une vingtaine de soldats, nous informa que notre bivouac individuel était provisoire. A présent, notre tâche serait la construction de la plate-forme de quinze mètres sur dix où nous dresserions la grande tente qui nous abriterait. Nous devions faire de même pour la tente de commandement de moins grande dimension où logerait notre adjudant. Bien que nous nous trouvions sur un certain replat au flanc de la colline, le sol inégal et parsemé de blocs de roche, ne facilita la réalisation de surfaces plane d’aussi grande dimension. Avec les moyens du bord, masse, pioche et pelle, ce furent de véritables travaux de carrier et de terrassier que nous dûmes accomplir pour construire des murs épousant les hauts et les bas du terrain pour obtenir des plates-formes horizontales. 

En tant que tailleur de pierre je fus désigné comme responsable du chantier et appris à mes camarades à tailler et empiler correctement les pierres qui constituèrent le mur du soubassement. Celui-ci terminé, le vide intérieur fut comblé et aplani avec de la roche et de la terre. Un camion de gravier nous fut livré pour réaliser la finition du sol.  Nous fîmes de même pour la plate-forme du commandement.

Intervint ensuite le montage de la grande tente qui devait nous abriter. Nous pûmes enfin délaisser nos abris individuels pour le moins inconfortables pour nous installer dans la nouvelle « chambrée ». Bien que le couchage soit encore des plus rudimentaires, ne disposant pas de lit, et couchant à même le gravier, nous avions l'avantage d'aller et venir sous la tente sans être obligés de nous courber.

Après ce travail de plusieurs jours, commença notre formation de soldat. Elle fut assez simple car, bien qu'artilleurs, nous n'avions aucun canon à notre disposition. Elle se limita à l'instruction de la discipline militaire, au maniement des armes dont nous disposions : mousquetons et fusils mitrailleurs, à la garde à tour de rôle du cantonnement, et à un entraînement sévère destiné à renforcer notre résistance physique par le parcours du combattant et de longues marches de 30 à 40 Km. La plupart du temps, ces dernières étaient effectuées dans des conditions pénibles, dans la montagne sur le sol caillouteux. Par contre, parfois, pour notre bonheur, elles avaient pour cadre la verdoyante vallée d'Ifrane à l'orée des splendides forêts de cèdres, d'érables et de peupliers. Si ces marches, accomplies sous le poids du barda et encombrés de nos armes, étaient épuisantes et n'épargnaient pas nos pieds, elles se faisaient cependant dans la camaraderie et la bonne humeur. Au départ nous marchions au pas, en colonne par deux dans une discipline strictement militaire. Arrivés à une certaine distance, hors de vue du poste de commandement du camp, la colonne se disloquait pour laisser place à un groupe de marcheurs sans autre contrainte disciplinaire que de régler notre allure sur celle du lieutenant et de l’adjudant.

Il en fut ainsi jusqu'à notre affectation à la caserne de Fez. Ce séjour de près de six mois fut cependant momentanément interrompu à deux reprises. Une première fois, pour quelques jours, à cause de notre participation au défilé militaire du 14 juillet à Fez. Séjour mémorable car il y régnait une chaleur écrasante de jour comme de nuit, plus de 40 degrés dans la chambrée. Nous étions si incommodés par cette température que, toutes fenêtres ouvertes, nous arrosions nos paillasses avec des seaux d'eau afin de trouver un peu de fraîcheur pendant la pause du début d'après-midi et au cours de la nuit. Les répétitions qui précédèrent le jour du défilé et le défilé lui-même se déroulèrent sous un soleil écrasant. Immobiles, au repos, au garde-à-vous ou marchant, sous notre uniforme, armés de notre mousqueton, nous étions littéralement ruisselants de sueur. C'est non sans un certain plaisir que nous revînmes à Ifrane où régnait une température plus clémente : 29° au plus haut dans la journée et 13° au plus bas le matin.

La deuxième interruption eut lieu à l'occasion d’une permission de quinze jours accordée en septembre. Les jeunes appelés habitant le Maroc s’en allèrent dans leurs familles. Nous, les appelés de la métropole, obligés de demeurer sur place, eûmes une chance inestimable ! Nous bénéficiâmes d'une faveur accordée par le service culturel de l'armée. On nous offrit  un voyage au cours duquel, partant de Fez nous fîmes le tour du Maroc pour en découvrir les principales villes et les sites intéressants. C'est ainsi que nous visitâmes : Kenifra, les principaux villages situés sur les contreforts de l'Atlas, puis Ouarzazate, Marrakech, Taroudant, Agadir, Mogador, Safi, Casablanca et Rabat. Des visites de plusieurs jours, dans les principales villes où nous pouvions loger dans une caserne, notamment à Marrakech, Casablanca et Rabat. Bien que ce voyage se fit en GMC (un camion de l'armée) avec le manque de confort que cela impliquait, il nous combla de plaisir en nous faisant découvrir différents visages du Maroc. De plus, nous fûmes accompagnés, au titre de guide, par un lieutenant du service culturel de l'armée. Lequel, délaissant toute attitude militaire, nous fit amples commentaires sur les sites et les villes que nous visitions.

En novembre, commença la vie à la caserne. Elle fut plus contraignante que celle que nous menions à Ifrane ; la discipline militaire y était plus stricte. Par contre, même si les lits dont nous disposions n'étaient pas des plus confortables, nous avions l'avantage de pouvoir y dormir beaucoup mieux que couchés à même le sol. Il faut cependant préciser que les premiers jours, le moelleux relatif de nos paillasses ne facilita pas nos nuits de sommeil, car nous étions habitués à dormir sur des lits de graviers,.

Entre tours de garde de la caserne, instruction et corvées, notre emploi du temps était strictement réglé. L'instruction militaire était plus approfondie car nous disposions de tout le matériel dont doit savoir se servir un artilleur. Notre formation allait du matériel roulant, des techniques et outils de transmission au matériel d'armement. Si notre instruction était basée sur le matériel le plus moderne issu de la récente guerre, paradoxalement, pour l'armement de l'artillerie nous allions du glorieux canon de 75 qui contribua à la victoire de la guerre de 14 à la plus perfectionnée des batteries antiaériennes.

Personnellement, je n'eus pas le loisir de parfaire la formation de mon statut d'artilleur. Environ un mois après l’arrivée à la caserne, je fus muté au central téléphonique de l'état-major. Ce dernier était situé hors de la ville, à 3 Km environ de la caserne dans une magnifique résidence située sur les hauteurs dominant la ville européenne de Fez et séparée de celle-ci par la Medina. Pour cette mutation je pense avoir bénéficié des bonnes dispositions qu'avait à mon égard le lieutenant qui nous commandait à Ifrane et qui avait été promu au grade de capitaine à notre arrivée à Fez. Le poste où je fus affecté était en effet une véritable "planque". Nous étions quatre opérateurs téléphonistes assurant le service du central de jour comme de nuit. Un seul suffisant à la tâche, nous n’avions que six heures de travail à assurer chacun par jour. Nous faisions toujours partie de notre régiment mais n’avions aucun supérieur direct sur place. C’était un lieutenant de l'état-major qui était responsable du service téléphonique mais il n’intervenait que de temps à autre et ce, pour des visites amicales. Nous ne dépendions que de nous-mêmes et disposions de beaucoup de temps libre. J'en profitais pour me promener dans la médina ou me rendre à la caserne où j'allais à la bibliothèque pour me procurer de la lecture à laquelle je m'adonnais longuement.

Lors d’une de ses visites, le lieutenant responsable du central fut étonné de me voir lire "Le retour aux sources" de Lanza Del Vasto. Il me demanda ce qui m'intéressait dans ce livre, nous avons parlé et nous sommes tout de suite compris. Nous étions sur le même chemin. Mais lui, homme instruit, m'avait largement devancé. Dans notre solitude de militaires cette rencontre nous procura un réel plaisir, pour lui celui de m'apprendre et pour moi celui d'apprendre. Pour mieux me faire comprendre le langage philosophique, il m'enseigna des notions élémentaires de grec et de latin et me fit acquérir des traités de philosophie. Ce furent mes premiers pas dans l'apprentissage de cette science.

Le lieutenant semblait disposer d'une grande liberté dans l’exercice de ses fonctions. Lors des longues balades que nous faisions souvent dans la médina, dans la campagne autour de Fez ou au cours des discussions que nous avions parfois fort tard dans la nuit, nous  éprouvions un plaisir mutuel à spéculer sur les choses de l'esprit, sur la psychologie, la logique, la morale et la philosophie en général. Il faisait preuve de beaucoup de patience pour m'initier. Nous vivions dans un monde à part où seul comptait la satisfaction du raisonnement philosophique. Pour moi ce furent quelques mois vécus dans une atmosphère particulière, hors du temps et non sans un certain plaisir.

C'était un homme d'esprit, calme, simple, bon, un être serein. Par son enseignement je découvrais la soif de la connaissance pure. Il en découlait un certain détachement des choses matérielles, une certaine distance avec le quotidien, une façon différente d'appréhender la vie, et le jouissance des choses de l'esprit.

Trois mois passèrent ainsi à ma plus grande satisfaction. Fin janvier je fus rappelé à la caserne. Je suppose que le départ des engagés pour la guerre d'Indochine en fut la cause. L’effectif des hommes de troupe du régiment était composé d'une part des appelés comme moi soumis au service militaire obligatoire et d’autre part, d'engagés qui le plus souvent, dès l'âge de 18 ans, étaient entrés dans l'armée pour en faire leur métier. Ces derniers, outre les simples soldats engagés récemment, avaient le grade, suivant leur ancienneté, de brigadier ou brigadier-chef. Or, la plupart d'entre eux partaient pour l'Indochine et privaient ainsi le régiment d'une partie de son encadrement de base. C’est ainsi que j’expliquais le fait que, dès mon retour de l'état-major, tout en demeurant simple soldat de deuxième classe, je fis office de brigadier. C'est au titre de chef de brigade que je fus muté au poste de garde de l'hôpital de Fez. J'avais en charge dix hommes qui montaient la  garde à tour de rôle dans les lieux stratégiques de l'hôpital, notamment au sous-sol où étaient enfermés dans des cellules les malades mentaux. Mon PC y était situé. Il m'en reste des souvenirs particuliers. À plusieurs reprises, des fous furieux, profitant de l'ouverture de leur cellule au moment du repas, s'échappaient en hurlant et semaient la terreur dans l'hôpital. Nous avions alors fort à faire avec les infirmiers pour les maîtriser. D'autres, étaient plus calmes et inoffensifs, notamment l’un d’entre eux, qui jouait avec des petits cailloux en leur attribuant des propriétés extraterrestres, d'autres se prenaient pour Napoléon ou autre grand homme du passé. J'avoue avoir été assez marqué par ce séjour dans cette atmosphère singulière, et ce n'est pas sans une certaine méfiance et inquiétude permanente que j’assumais mon poste.

Quelques semaines plus tard, je fus rappelé pour assumer la charge du commandement du poste chargé d’assurer la garde à la caserne. Cette nouvelle responsabilité me procurait une certaine indépendance. Je n'étais soumis à aucune obligation autre que celle de surveiller mes hommes afin que leurs tenues soient impeccables, qu'ils effectuent leurs tours de garde sans faillir et dans une digne attitude militaire. Compte tenu des fréquents passages de hautes autorités militaires, nous devions donner une bonne image du régiment.

Après quelques temps passés à ce poste je changeais encore d'affectation. Je fus chargé de diriger les premiers travaux d'aménagement du futur terrain de sport de la caserne. J’avais en charge la direction d'une vingtaine de soldats marocains pour réaliser le terrassement et l'empierrement de la plate-forme. Je n’étais soumis à aucune autre fonction et n'avais de comptes à rendre qu'à mon capitaine sous les ordres duquel j'étais demeuré depuis notre cantonnement à Ifrane. Il avait une grande confiance en moi et nos rapports étaient très cordiaux.

Faisant office de brigadier, je ne réintégrais pas la chambrée avec mes camarades. J'eus le privilège de bénéficier, comme les gradés, d'une chambre particulière. Ce n'est pas sans plaisir que j'en profitais. Elle était située au rez-de-chaussée d'un bâtiment et donnait sur un espace vert. Je passais une grande partie de mon temps libre à lire et à dessiner De plus, j'étais dispensé de me placer dans la file de soldats qui, gamelle à la main défilaient devant la cuisine pour la distribution des repas. Ceux-ci m'étaient servis dans ma chambre par un attaché aux cuisines. C'est dans ces conditions que je passais mes derniers mois sous les drapeaux. Ils ne me furent pas désagréables, bien au contraire.

Au cours de cette dernière affectation une journée de manœuvres devait avoir lieu pour le régiment dans un champ de tir proche de Fez. Le capitaine me demanda d'y participer en tant que chef de pièces. Je lui donnai mon accord. Les exercices de tir étaient exécutés avec les antiques canons de 75. Le poste de commandement de la batterie indiquait l'angle de site pour chaque tir et nous devions nous y conformer avec le plus de précision possible. Après l'exercice, le colonel demanda de désigner une pièce pour faire des tirs à vue. Le choix tomba sur moi et c'est non sans un certain plaisir que je calculais mes angles de sites et donnais à mes hommes les ordres de tir. Les trois cibles désignées furent atteintes. En tant que chef de pièce j’eus droit aux félicitations de l'état-major. Ce fut pour le plus grand plaisir de mon capitaine. Cette prouesse renforça la cordialité existant entre nous.

En mars 1947 la fin du service obligatoire approchait. Mon Capitaine, satisfait de mes services souhaitait que je demeure dans l’armée pour y faire carrière. Il me promettait le grade de brigadier dans l'immédiat et celui de brigadier-chef si je me réengageais. J'avoue, que la perspective de demeurer dans l'armée n'était pas pour me déplaire. La profession de militaire correspondait assez bien avec mes penchants pour l'ordre, la discipline et l'obéissance. Les quelques mois passés à l'état-major et ceux pendant lesquels je fis fonction de brigadier m’avaient laissé une bonne impression. Seule la perspective de partir pour l'Indochine me faisait hésiter sur un réengagement éventuel. Je fus promu au grade de brigadier le 16 mars 1947. Mais, après avoir mûrement réfléchi, je pris, non sans une certaine hésitation, la décision de retourner à la vie civile, par crainte d'un départ pour l'Indochine

C'est au grand regret de mon capitaine que le 24 mars 1947 je quittai la caserne de Fez pour Oran où j'embarquai pour Marseille le 28 mars. Mais ce retour se fit non sans désagréments et dans des conditions peu agréables.

Le premier désagrément fut le voyage en train de Fez à Oran, soit trois milles kilomètres. L'aller, d'Oran à Meknès, s'était fait dans des conditions sans grand confort certes. Si les sièges étaient de simples banquettes en bois sans coussin, nous étions tout au moins dans des wagons de voyageurs. À notre grande surprise ce retour se fit dans des wagons utilisés généralement pour le transport des marchandises et du bétail. Bien que le plancher ait été garni de paille, nous fîmes ce trajet de retour dans des conditions on ne peut plus inconfortables par rapport à l'aller. Nous eûmes l'impression d’accomplir un voyage interminable.

À Oran, sur le quai d'embarquement, une deuxième déception nous attendait. Le bateau qui devait nous faire traverser la Méditerranée n'avait rien de commun avec le somptueux et stable "ville d'Oran" au bord duquel nous avions fait la traversée de Marseille à Oran. C'était un petit navire de commerce qui n'était pas de première jeunesse et ne brillait pas par son aspect extérieur. L'emplacement qui nous était réservé pour la traversée n’avait pas meilleure allure! Nous étions parqués sous le pont, ne disposions d'aucun hamac et devions coucher à même le plancher. Les manœuvres de départ ne nous rassurèrent pas davantage. Elles provoquaient des craquements dans les bois de la coque, ce qui n'était pas de bon augure. Mais le pire était à venir. En effet, alors qu'en fin d'après-midi nous avions gagné la haute mer dans d’assez bonnes conditions, le temps se mit à l'orage et une tempête d'une rare violence se déchaîna et s'abattit sur nous. La pluie tombait en abondance et la mer devint très mauvaise. Le bateau terriblement secoué, montait, descendait et tanguait au gré des monstrueuses vagues en furie. Il grinçait et craquait de toutes parts. Sous la violence de la pluie, il nous était impossible de sortir sur le pont. De plus, les vagues qui y déferlaient risquaient de nous envoyer par-dessus bord. Dans de telles conditions, le mal de mer fit des ravages parmi nous et l'atmosphère devint de plus en plus irrespirable et nauséabonde. Les plus malades d'entre nous éructaient leurs vomissures sur le plancher en se tordant de douleur tant la mer chahutait le bateau. La tempête fit rage toute la nuit et ne commença à se calmer qu'au matin. Au grand soulagement de tous, nous voguâmes enfin dans un calme plat et le soleil pointa à l'horizon sur une mer d'huile. L’écoutille grand ouverte, nous nous livrâmes alors à un sérieux nettoyage pour faire disparaître les restes du mal de mer et assainir l’atmosphère. Le séjour sur le pont devint possible et agréable. La traversée se poursuivit alors dans de bonnes conditions.

 À la mi-journée, sous un ciel d’un bleu profond  et un soleil éclatant, un cri se fit soudain entendre : "Terre"! La terre était enfin en vue. Mais une surprise de taille était à venir. Au fur et à mesure que nous approchions, ce que nous discernions du port où nous allions aborder n'avait rien de l'aspect de celui de Marseille. Il semblait important mais nous n'y apercevions pas les bâtiments, les grues et les grands navires que nous avions côtoyés au départ. Personne ne nous avait informés (et pour cause, il n'y avait aucun encadrement militaire au bord du navire, nous étions livrés à nous-mêmes !) que, pour échapper au gros de la tempête qui sévissait au cœur du golfe du Lion, le bateau avait été détourné pour nous débarquer au port le plus proche : Port-Vendres, situé au sud de Perpignan entre Collioure et Banyuls-sur-Mer. C'était un port de pêche et de commerce où ne se trouvait aucune autorité militaire. En début d'après-midi nous débarquâmes sur le quai, livrés à nous-mêmes sans aucune aide de l'armée pour nous guider et nous donner les moyens de rejoindre nos foyers. Nous n’eûmes pas d’autre choix que de le faire par nos propres moyens. Personnellement, pécuniairement j’étais plutôt démuni. Tout au long de cette année passée à servir sous les drapeaux, je n'avais bénéficié que de mon dernier mois de salaire perçu chez mon employeur soit cinq mille francs, de ma paye de soldat qui se montait à quelques dizaines de francs par mois et de trois billets de cinquante francs glissés furtivement dans des enveloppes envoyées par ma mère à l'insu de mon père. C'est dire que ce maigre pécule avait tout juste couvert mes besoins et que je me trouvais pratiquement sans le sou. Je ne voyais pas trop comment traverser plus de la moitié de la France pour rentrer chez mes parents. Les plus chanceux d’entre nous, ceux qui en avaient les moyens, se rendirent à la gare et rentrèrent chez eux par le train. Par bonheur, la chance me sourit, un camarade avec lequel je m'étais lié d'amitié, disposant d'une somme suffisante, accepta de me prêter le montant du billet de train qui me permettrait de regagner le domicile de mes parents. Avec générosité, il m’accorda sa confiance pour un remboursement après mon retour. C'est donc muni de mon seul billet pour prendre le train que je pus, le ventre vide, rentrer chez mes parents.

J'avoue ne jamais avoir compris ni cherché à comprendre comment, depuis notre départ de Fez, nous avions été autant déconsidérés et abandonnés à nous-mêmes, sans aucun encadrement ni moyen de retour dans nos foyers après notre débarquement. Cette fin de service militaire contrastait étrangement avec notre accueil de départ. On pouvait supposer que la cordialité dont avaient fait preuve nos supérieurs au début de notre service n'avait pas donné les résultats escomptés et, devant l'indiscipline innée des jeunes soldats, qu’ils étaient revenus à des méthodes où le sentiment et l'humanité ne laissaient place qu’à la rigueur du règlement et à l’initiative de l’homme de troupe pour faire face aux difficultés des imprévus.

Début avril, j'étais de retour chez mes parents. N’ayant pas d’argent en poche et devant me contenter de l’hospitalité que m’offraient mes parents, sans attendre je dus me mettre au travail. Aussi, dès le lendemain, je me présentai chez mon ancien patron d'apprentissage pour voir s'il pouvait m’embaucher. Très satisfait de mon retour, n'ayant pas d'ouvrier qualifié, il le fit sans hésiter. Mon salaire d’ouvrier tailleur de pierre confirmé aidant, je retrouvai mon indépendance et me réinsérai rapidement dans la vie civile.


   
     
     
 
 
 
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